Individualisme et personnalisme

Individualisme et personnalisme

Les notions d'individualisme et d'individu nous conduisent probablement, par réaction, vers une réhabilitation de la "personne". Personne ne veut pas dire individu. L'individu n'est que la part irréductible, l'atome si l'on veut, le fragment anonyme de la société où il prend place. Des Etrusques jusqu'à nous, en passant par la patrisitique grecque puis latine, la notion de personne à une autre histoire, riche et complexe. L'étymologie latine, dans ses références au droit et au théâtre, n'apporte pas tellement de lumière à notre analyse.

Partons plutôt de Saint Thomas d'Aquin qui est, à ma connaissance, le premier à avoir souligné la dignité qui est liée à la notion de personne. Par dignité, il faut entendre deux choses : d'abord une valeur infinie; et la personne (qu'elle soit humaine ou divine) a une valeur infinie. Comme l'affirme P. Ricoeur, la dignité est d'abord la valeur absolue attribuée à l'être humain "du seul fait qu'il est humain". Lorsque Saint Thomas d'Aquin définit la personne comme hypostasis (substance) qui se distingue par sa dignité", il considère que la dignité réside dans la liberté de déterminer ses propres actions, mais non pas toutefois dans le sens d'une indépendance puisque cette liberté est un être-vers, un être-en-relation : dans la pensée théologique de Saint Thomas d'Aquin, la liberté humaine ne peut se comprendre que dans la relation que l'homme établit avec Dieu. Personne, dignité, liberté, toutes ces notions renvoient ici à une interrelation. C'est bien en cela qu'elles peuvent enrichir notre réflexion sur la fraternité et l'écologie et que ces considérations se justifient ici.

Prise non au sens de masque ou de rapport juridique (comme nous y renvoie l'étymologie latine et l'histoire romaine) mais prise dans le sens de relation, la notion de personne a une longue histoire. Athanase en avait introduit l'usage le premier, quoiqu'avec une certaine réserve, car le terme d'hypostase qu'Athanase utilise indifféremment avec celui d'ousia, pourrait donner des armes à l'arianisme. Ce sont les Cappadociens qui s'emparent véritablement de ce terme, l'utilisant contre le Sabellianisme afin d'affirmer l'existence réelle des trois personnes (Père, Fils, Saint-Esprit) dans la nature-une de Dieu. On peut définir le Concile de Chalcédoine comme un effort pour répondre à la question de savoir comment l'homme peut dominer la nature qui lui est donnée pour accéder à une "existence personnelle". Dans ce contexte, nature humaine et personne ne sont pas des notions équivalentes : il faut bien plutôt comprendre qu'une "personne" humaine ne peut vraiment devenir telle qu'en transfigurant sa "nature humaine" en "nature divine" ou en lui adjoignant la "nature divine". Cette adjonction s'appelle "communion" et c'est elle que le baptême, l'eucharistie et la prière sont censés réaliser. La notion de personne (ou d'existence personnelle) contient l'idée d'une nature divine à conquérir, elle est inséparable de l'ascèse, et elle continue d'appeler, pour nous modernes, l'idée d'une initiation capable de faire un homme nouveau ; on comprend alors pourquoi elle trouve sa place dans le vocabulaire des fraternités spirituelles - qu'elles soient chrétiennes, rosi-cruciennes, maçonniques, etc.

L'idée d'individu avait servi à défendre les droits de chacun contre les empiètements des autorités théologico-politiques au sein du libéralisme juridique de Locke, tandis qu'elle impliquera, dans le libéralisme économique de Smith, une liberté-indépendance un peu plus audacieuse, celle d'entreprendre et de jouir. On le voit par ces considérations synthétiques : les horizons philosophico-politiques de l'individu et de la personne ne sont pas du tout les mêmes. Cela ne signifie pas qu'il faille rejeter l'individu, car c'est surtout sa version néolibérale qui en a montré l'agressivité, le cynisme, les impasses; mais dans le cadre de ses théories des 17e et 18e siècle, chez Locke et chez Smith (pour ne prendre que ces deux exemples), il est aisé de comprendre que l'individu moderne qui s'y construit, n'est pas si loin de percevoir la valeur absolue de la personne, valeur qu'il faut préserver, par le droit, contre toutes les formes d'exploitations possibles, même si nous pourrions disputer des raisons de cette "valeur absolue" en fonction des courants philosophiques auxquels on se réfère.

On ne peut pas dire, à ma connaissance, que l'époque moderne et contemporaine ait encore fourni une véritable philosophie de la personne. On en reste bien souvent à une approche autocentrée de la personne. Sum, existo, cogito : chez Descartes d'abord, la personne est un sujet pensant; le cogito est l'essentiel de la personne. Dans la même veine, J. Locke définit la personne comme "un être intelligent et pensant, doué de raison et de réflexion, conscient de son identité et de sa permanence dans le temps et dans l'espace" (Essay, II, 27, 9). La personne est le centre de la conscience de soi, et elle est libre. Ni Locke ni Descartes ne pensent la relation à l'autre. Chez Kant, la personne est l'objet d'un "respect inconditionnel" dû à ce qui ne peut être transformé en moyen, et doit toujours être considéré comme moyen. Mais jamais Kant ne pense la communion des hommes dans ce "royaume des fins", et V. Jankélévitch fait remarquer, non sans amertume comme on sait, que l'amour est bien une notion, centrale à son avis, sur laquelle Kant est vraiment peu prolixe. Hegel essaie bien de penser la relation dans la personne, mais le mouvement finit toujours par un retour en soi. Pour Marx, la personne n'est qu'une conscience qui représente ou est conditionnée à son insu par un certain état des rapports sociaux ; il y voit une illusion à interpréter, sinon à dissoudre.

Le 20e siècle sans être consacré aux philosophies de la personne, verra passer des auteurs (regroupés sous le terme de personnalisme : : Max Scheler, Emmanuel Mounier, etc.)pour lesquels la communion participe à la genèse du moi, et on comprendra qu'on avait eu jusque là bien du mal à voir que la personne est, comme dit H. de Lubac, "un centre centrifuge". C'est là peut-être un début. Mais la difficulté est de penser aujourd'hui la personne à travers la diversité irréductible des courants qui essaient de lui donner un sens. Retenons-en, pour le moment, sommairement, quelques imbrications utiles pour penser le sens que les fraternités entendent redonner à la personne : dignité, liberté, et surtout relation à l'autre.

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