Ignorance

Ignorance

Si nous pensons en philosophe, plutôt qu'en économiste, c'est que nous cherchons la cause de la Misère dans l'inflation des appétits humains, l'avidité, au nom d'une volonté technicienne qui visait à nous rendre "comme maître et possesseur de la Nature". C'est sur ce point que le projet fondateur de notre civilisation, qui se formule au Cinquième Discours de Descartes, entre par les Trente Glorieuses dans une contradiction insurmontable avec la règle du Troisième Discours qui invitait à "se changer soi-même plutôt que l'ordre du monde".

Le règne de la Volonté est hanté par la logique d'avalanche : la satisfaction d'un désir engendre toujours un nouveau désir plus grand que celui qu'elle est venue combler. Abandonnée à elle-même, cette logique de l'angoisse aveuglante masquée par une agitation croissante n'apporte rien du bonheur que les Lumières nous avaient promis dans le royaume de la Science. Telle est l'ignorance de la Volonté, l'ignorance qui traverse le règne de la Volonté. Nous entrons littéralement dans une période d'apocalypse : "l'apocalypse" dit autre chose que la "destruction matérielle" dont menacent les prédicateurs alarmistes. En grec, dans le vocabulaire chrétien, le mot contient l'idée d'une révélation ou d'un dévoilement. Car c'est au sommet de la Crise, au plus profond du drame que gît aussi l'espoir d'une compréhension plus lucide et sereine. C'est au fond de l'obscurité, quand la contrainte est devenue inexorable, que l'impossible devient probable, et que la nuit qui ne nous a pas brisés peut se changer en lumière. Tel est le paradoxe de cet état de sous-développement humain et spirituel des nations industrialisées qui n'a jamais été aussi près de comprendre sa propre ignorance. L'avenir nous dira si cet anticatastrophisme peut féconder la civilisation.

Un théologien orthodoxe s'est attaché à décrire notre sous-développement spirituel qui se traduit, dans les pays industrialisés, par une montée d'angoisse de civilisation, d'acédie et d'insensibilité. Tandis que le sous-développement matériel porte atteinte à la dignité humaine (à leur valeur absolue et au respect qu'on doit à des humains du seul fait qu'ils sont humains), le sous-développement spirituel se traduit par une perte de sens, une désorientation existentielle. (Olivier Clément,Théologie Morale: Questions sur l'Homme, p.85).

En plein XXe siècle, C. G. Jung nous mettait déjà en garde contre les effets de ce sous-développement humain entretenu par l'illusion du progrès technique, dans un texte qui devait devenir son testament spirituel : Présent et Avenir (1962). DansL'homme et ses symboles, il écrit : "La seule chose que nous ne serions admettre est que nous dépendions de "puissances" qui échappent à notre volonté. Il est cependant vrai que ces derniers temps, l'homme civilisé a acquis une certaine dose de volonté, dont il peut user comme bon lui semble. Il a appris à faire son travail efficacement sans recourir au chant et au tam-tam pour se mettre en état d'hypnose. Il peut même se passer de la prière journalière par laquelle il implorait l'aide divine. Il peut accomplir ce qu'il choisit de faire, et apparemment traduire ses idées en actes sans entrave, alors que le primitif semble être gêné à chaque pas par des peurs, des superstitions et d'autres obstacles invisibles. "Vouloir, c'est pouvoir", résume la superstition de l'homme moderne. Mais l'homme contemporain soutient sa croyance au prix d'un remarquable défaut d'introspection. Il ne voit pas que malgré son raisonnement et son efficacité, il est toujours possédé par des "puissances" qui échappent à son contrôle. Ses dieux et ses démons n'ont pas du tout disparu. Ils ont simplement changé de nom. Ils le tiennent en haleine par de l'inquiétude, des appréhensions vagues, des complications psychologiques, un besoin insatiable de pilules, d'alcool, de tabac, de nourriture, et surtout par un déploiement impressionnant de névroses". (éd. Laffont, p.82). Ainsi peut-on identifier une cause que Jung appelle " manque d'introspection", que j'appelle ici "ignorance". Notre civilisation a perdu le chemin des profondeurs.

Cette acédie généralisée, trompée par le règne du Divertissement digne d'un enfer pascalien, nous condamne-t-elle à un triste dénouement? Sommes-nous devenus sourds aux prophéties de Nietzsche ou à l'ironie de Kierkegaard qui semblent des bouffonneries dans un monde où la force d'une pensée ne se mesure plus à "la dose de vérité qu'un esprit est capable d'endurer"?

"Il arriva, dit Kierkegaard, que le feu prît dans les coulisses d'un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu'il faisait de l'esprit et on l'applaudit; il insista; on rit de plus belle. C'est ainsi, je pense, que périra le monde: dans la joie générale des gens pleins d'esprit qui croiront à une farce" (Displamata). Ne cessons pas de méditer : un diagnostic pessimiste n'exclut pas un pronostic optimiste...

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