Humanitarisme

Hiram : un mythe pour la post-modernité?

La Maçonnerie du XVIIIe siècle nous aurait-elle laissé un mythe pour la post-modernité? Le mythe hiramique qui apparaît dans les rituels dans les années 1723-1730 semble ressasser un vieux poncif de la méthode théologique : voir dans les personnages de l'Ancien Testament des préfigurations du Christ. Et pourtant, ne s'agissait-il, pour les premiers Maçons « spéculatifs » d'origine protestante (Anderson, Désaguliers) que de régénérer le christianisme, affaibli par les guerres intestines du XVIe siècle ?

Le personnage d'Hiram nous vient du Premier Livre des Rois (ch5) et du Deuxième Livre des Chroniques (ch3). Dans ces Livres Historiques, il y a trois Hiram - tous du Xe siècle av JC : 1. Hiram roi du Tyr qui fournit son bois à Salomon, 2. Adoniram, chef des Corvées. Mais celui qui intéresse principalement les rédacteurs du mythe est Hiram Abi fils d'un tyrien et d'une femme de la tribu de Nephtali envoyé vers Salomon par le roi Hiram. Sa mère est veuve. Les livres des Rois et des Chroniques nous disent qu'il est « forgeron, habile à travailler l'or, l'argent, l'airain et le fer, les pierres et le bois... à élaborer tout plan qui lui sera proposé ». Il est fondeur, métallurgiste, orfèvre, sculpteur, tisserand aussi, et architecte, disons  : « polytechnicien ».

Pourquoi la Maçonnerie spéculative a-t-elle repris ce personnage, absent des manuscrits de la Maçonnerie Opérative (des XVe au XVIIe siècles), en inventant pour l'occasion, le grade de maître?

Nous voilà dans une tradition biblique, décatholocisée, largement déchristianisée. S'agissait-il de restaurer un christianisme institutionnel en perte de légitimité, ou de l'ouvrir, sous la devise « Réunir ce qui est épars »? Devise même de la tolérance pour un nouveau Centre de l'Union, elle invite à la rencontre avec l'autre, avec tous les alchimistes, théosophes, Rose-Croix, cabalistes chrétiens, bref tous les déçus du Catholicisme institutionnel, et renoue avec les juifs jadis ghettoisés de la vieille Europe médiévale. Hiram de Tyr n'est-il pas lui-même un voyageur – travailleur émigré - sur les terres de Salomon? « Vous avez été étranger » (Dt 10)...

Pendant que les Bossuet défendaient l'intolérance (au motif qu'il n'y a aucun mérite à tolérer l'intolérable) des penseurs libéraux festoyaient à la Taverne de l'Oie et du Gril : leur irénisme n'était-il pas déjà une critique des discours modernes sur la laïcité qui procèdent par séparation, voire par stigmatisation et exclusion? Hiram est donc la figure de ralliement d'une nouvelle spiritualité, qui se voudra ouverte, refusant tout monopole de la vérité, plurielle, perspectiviste par essence. L'exemple d'Abdel-Kader a montré, au XIXe siècle, que cette spiritualité pouvait aussi rencontrer l'Islam. Hiram veut ce dialogue. Pourrait-il aussi intéresser les Chinois, sachant que le symbolisme de l'équerre et du compas se lit chez Confucius (Mencius, Livre 7, ch.2, v.5)?

Allons plus loin, à la rencontre des athées : nul texte ne dit qu'Hiram de Tyr « glorifiait Dieu »; il travaille simplement pour Salomon. Hiram est-il athée? C'est peu probable, mais possible. Contre Anderson qui postulait dans ses Constitutions que le Maçon ne sera pas un « athée stupide et irreligieux », le GODF rompait pour cela avec la Fédération des Loges Anglaises. Hiram, point de départ d'une maçonnerie déiste, s'ouvre en France à l'athéisme et à l'agnosticisme qui sont perçus comme compatibles avec une démarche spirituelle. Option philosophique nécessaire dans un monde pluriel – on dira bientôt : un monde « globalisé » sans norme de vérité transcendante, où des communautés éthiques étrangères doivent apprendre à vivre ensemble (et non simplement côte à côte).

Il y a une deuxième raison pour expliquer le choix d'Hiram : ce mythe apparaît dans une modernité naissante fondée sur le projet d'une domination techno-scientifique de la Nature. Mais Hiram renvoie aux trois lettres hébraïques Het-Resh-Mem, et contient l'idée de sacré, d'interdit, de séparé : polytechnicien qui a le sens du sacré, Hiram est au service de Salomon, i.e. au service de la sagesse. Il y a dans le choix du personnage Hiram, un message prophétique, concernant le destin de notre civilisation prométhéenne qui montre aujourd'hui des signes "d'essoufflement". Quand notre science aura-t-elle, comme Hiram, l'humilité de se mettre au service de la sagesse? Le mythe hiramique, c'est-à-dire la fidélité d'Hiram à Salomon, interroge notre civilisation sur ses capacités à dépasser le divorce de la science moderne et de la spiritualité, et à repenser une société post-moderne où l'instrument scientifique serait au service d'une spiritualité capable de montrer le chemin et de donner sens à notre passage sur cette terre.

Bibliographie

Anderson J., The Constitutions of the Freemasons, Londres, 1723, puis 1738.

Bible, TOB, 2004.

Cahier de L'Herne n°62, La Franc-Maçonnerie : Documents Fondateurs, (sous la direction de F. Tristan), 2007.

Confucius, Mencius, dans Les Quatre Livres, trad. J.S. Couvreur, 5eme édition, Taïwan, 1972.

Etienne B., Abdel-Kader et la Franc-maçonnerie, Paris, Dervy, 2008.

Segalat L., La science à bout de souffle?, Seuil, 2009.

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