Genèse de l'homme

Conférence publique pour la Loge n°1 Saint Jean d'Ecosse à l'occasion du diner/débat du 19 février 2013. Marseille 2013. 

Sur la genèse de l'homme 

Cette genèse, c'est ce qui fait que l'homme advient à l'être. C'est l'acte par lequel il devient ce qu'il est. Cette genèse, je ne l'entends pas au sens d'un acte de naissance, je ne la prends pas au sens historique du terme. Je laisse à la science le soin de nous parler de la naissance, au sens biologique du terme, ou de l'apparition de l'humanité, il y a environ 3,5 millions d'années. Cette genèse, je la prends, en philosophe, au sens ontologique : il s'agit de comprendre non pas "quand" mais "comment" l'homme devient ce qu'il est, advient à l'être, s'accomplit dans son être. De ce point de vue, cette genèse est toujours en cours; ce n'est pas un événement passé, révolu, mais plutôt ce qui doit advenir : le projet de tout nouvel être humain qui sort du ventre de sa mère, ou le mien tous les matins, dès que les paupières s'ouvrent. 
Comment l'homme devient-il ce qu'il est ? Non pas en développant telle ou telle compétence particulière, mais simplement : par l'exercice de la conscience vigilante ( que les grecs appelaient : nepsis) qui permet de se tenir dans la présence. 
C'est cette ouverture de la conscience ou du Coeur qui nous fait "à l'image et à la ressemblance de Dieu"(Gn I, 26) puisque Dieu se définit comme Yod He Vav He, Eyeh asher Eyeh (Ex III, 14), Celui qui est. En effet, "Vous êtes des Dieux" dit le Psaume 82. Nous sommes des Dieux. C'est flatteur, mais ne nous enflammons pas : ne nous payons pas de mots! Ce que nous sommes, il faut encore le devenir! Ca reste à faire! C'est ainsi que je comprends le premier impératif divin lancé à l'humanité : "Soyez féconds!" (Gn 1, 28). Cette fécondité, je ne la comprends pas au sens biologique, mais au sens spirituel. Il faut s'accoucher soi-même, s'engendrer, renaître (et le Nouveau Testament dira plutôt : Ressusciter, anastasis).
Naître, c'est être. A l'image et à la ressemblance de Dieu qui dans la Genèse s'efface pour laisser place à la Création. Etre, c'est être là, sans plus, sans détermination. Non point être ceci ou cela. Simplement être. Se tenir, starva (en grec, c'est l'étymologie du mot Croix).
Le risque, la tentation, l'erreur, le péché originel qui plonge l'humanité dans sa Chute, c'est de confondre l'Etre et l'avoir. Eve prend le fruit de l'arbre de la connaissance du bon et du mauvais. Eve prend, elle veut posséder, s'approprier, accumuler, consommer. Au lieu de communion à l'être, elle préfère la consommation. 
Or voilà, le registre de la consommation est gouverné les principes du bon et du mauvais. Nous prenons ce qui nous plaît. Nous rejetons ce qui nous déplaît. Ce qui nous plaît, nous le disons "bon". Ce qui nous déplaît, nous le qualifions de "mauvais". Et nous vivons la plupart du temps dans l'ordre du bon et du mauvais, du plaisir et de l'aversion. Sous l'arbre de la connaissance du bon et du mauvais. Donc on pourrait dire que l'épreuve ou l'obstacle à la genèse de l'humanité, c'est l'ego, avec ses désirs et ses aversions. C'est l'arbre de la connaissance egocentrée que le texte de la Genèse oppose à l'arbre de vie, l'arbre de la connaissance théocentrée. 
Comment accomplir cette genèse? Comment renaître? Comment ressusciter? Comment devenir vivant, plus humain (c'est-à-dire plus divin)? Comment croître en humanité? Le texte de la Genèse donne deux pistes essentielles : 
Premièrement, il invite à interroger nos mémoires : celles des Six premiers Jours de la Création. Et surtout celles du Cinquième Jour qui correspond à la création des animaux. Parce que cette animalité est là en nous, sous forme d'une mémoire de violence ou de brutalité qui risque de nous dominer si nous ne l'interrogeons pas. Si nous n'apprenons pas à la rencontrer consciemment, elle risque de nous posséder, comme nous le voyons tous les jours, malheureusement dans les fais divers qui remplissent les colonnes des journaux. Puisque nous sommes incarnés, nous devons aussi assumer et interroger les lois du monde incarné. Car comme le dit une formule concilaire célèbre : ce qui n'est pas assumé, ne peut être sauvé. Et il me semble que la Bible, comme les Sutras ou le Coran, et tous les grands textes sacrés, sont aussi de grands textes de psychologie : ils nous appellent à connaître et à nous libérer de nos mémoires, pour nous en désidentifier. 
Deuxièmement, nous sommes invités à hâter nos épousailles avec l'être par la pratique du souffle conscient (qu'on peut appeler Prière, Méditation, contemplation, etc.). Ici, c'est l'Evangile de Jean qui peut nous éclairer - lui qui nous invite à croître "en pneumati kai aletheia". Souvent l'expression est traduite par "en esprit et en vérité". Mais le pneuma, c'est le souffle. Et Aléthéia, c'est le désoubli, l'Eveil puisque Léthé renvoie dans la mythologie grecque au Fleuve de l'Oubli que les morts traversent avant de se réincarner. Aléthéia qu'on traduit habituellement par Vérité, a donc le sens de Réveil ou d'Eveil (plutôt que celui de vérité au sens scientifique du terme). 
Prier ou Méditer, ce n'est pas seulement demander (ce qui me plaît, satisfait l'ego et son désir de succès, de richesses, de pouvoir). Prier, c'est respirer. C'est cette conscience du souffle, ce souffle conscient qui nous génère et nous régénère. A l'image de Yod He Vav He puisque, en hébreu (qui est aussi une langue idéogrammatique), le nom de Dieu contient le dessin de la colonne vertébrale (Vav) avec deux poumons de chaque côté (les deux Hé). Le Tétragramme divin est par lui-même un programme d'entrainement spirituel. Se tenir vertical, dans la présence de "Je suis", au rythme du souffle. Dans la simple conscience du Souffle. 
Voilà comment nous pouvons peut-être devenir humain, plus divin : accepter de n'être simplement rien (les théologiens appellent cela Kénose), pour être simplement là. Cependant qu'il soit clair que je ne fais ici que témoigner de ce que je pense avoir compris, et non pas militer pour convaincre qui que ce soit. Je m'adresse à des personnes libres et ne puis donc que : témoigner. Témoigner, en latin testamentum : c'est ce à quoi nous invite l'Evangile, le Nouveau Testament. Je n'ai personne à convaincre, bien que Dieu ait beaucoup de monde à sauver. Mais pas de contrainte en spiritualité. 
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