Gandhi et le Machinisme

Le machinisme, textes de M. K. Gandhi

« Je voudrais catégoriquement faire état de ma conviction que la manie de tout vouloir fabriquer en série est cause de la crise mondiale que nous traversons. Supposons un instant que la machine puisse subvenir à tous les besoins de l'humanité. La production se trouverait concentrée en certains points du globe; tant et si bien qu'il faudrait mettre sur pied tout un circuit compliqué de distribution destiné aux besoins de la consommation. Au contraire, si chaque région produit ce dont elle a besoin, le problème de la distribution se trouve automatiquement réglé. Dans ce cas, il devient plus difficile de frauder et de spéculer » (SB, 71).

« A mon avis, cette industrialisation n'est en aucun cas indispensable pour quelque pays que ce soit, et encore moins pour l'Inde. En fait, je crois qu'une Inde indépendante ne pourra s'acquitter de ses devoirs à l'égard d'un monde en détresse que si elle adopte un mode de vie simple mais susceptible d'ennoblir l'homme. Pour ce, il lui suffit d'améliorer ses milliers de chaumières et de vivre en paix avec le monde. L'esprit ne trouve guère l'occasion de s'élever s'il faut mener une vie compliquée sur le plan matériel et se soumettre au rythme vertigineux qu'impose le culte de Mammon. La vie ne dispense tous ses dons que le jour où l'on s'initie à l'art de vivre noblement » (MT, VII, 224-225).

« Quelle est la cause de l'actuel chaos? C'est l'exploitation, je ne dirais pas, des nations les plus faibles par les plus fortes, mais des nations soeurs les unes par les autres. Et mon objection principale à l'égard de la machine repose sur le fait qu'elle permet à ces nations d'en exploiter d'autres » (SB, 64-65).

« La machine a son rôle à jouer. Il faut le lui laisser. Mais il ne s'agit pas de permettre qu'elle retire à l'homme le travail dont il a besoin pour vivre. Il est bon de pouvoir perfectionner une charrue. Mais, supposez qu'un jour on invente la machine qui permettrait à un seul homme de cultiver toutes les terres de l'Inde, au point de pouvoir contrôler toute la production agricole du pays. Si des millions d'hommes ainsi mis au chômage ne trouvent pas d'autre emploi, ils ne tarderont pas à mourir de faim et l'oisiveté qu'ils connaîtront aura tôt fait de les plonger dans l'abrutissement le plus complet, comme c'est déjà le cas pour beaucoup. C'est le danger de chaque instant que de voir de plus en plus d'hommes réduits à cette condition si peu enviable.

J'accueillerais volontiers toute amélioration apportée à notre artisanat. Mais je suis persuadé qu'il est criminel de réduire des hommes au chômage par l'introduction de machines à filer, à moins qu'on ne soit à même de donner aussitôt un autre travail à domicile à des millions de fermiers (…)

Quant au rouet lui-même, c'est une sorte de machine qui n'est pas sans valeur et, avec mes pauvres moyens, j'ai essayé d'y apporter quelques améliorations pour qu'il soit mieux adapté aux conditions particulières de l'Inde » (SB, 66).

« Ce n'est pas à la machine en tant que telle que je reproche quoi que ce soit, mis à l'engouement qu'elle suscite. On cherche à justifier ce fol enthousiasme en disant que la machine économise des bras. (…) La machine, aujourd'hui, n'aide que peu d'hommes, au détriment de millions d'autres. Le ressort caché de toute cette évolution n'est pas l'idée philanthropique de vouloir réduire la peine des travailleurs, mais tout simplement l'appât du gain » (SB, 58).

« Les citadins ne savent que fort peu de choses sur ces nombreuses masses qui en Inde, meurent à moitié de faim et sombrent peu à peu dans l'inertie la plus complète. Savent-ils vraiment que leur misérable confort représente le pourboire qu'ils obtiennent en échange de leur travail pour l'exploiteur étranger? Savent-ils que l'on soutire ces profits et ces pourboires à ces multitudes de gens que l'on gruge en permanence? » (SB, 65).

Bibliographie

SB, Selection from Gandhi (SB), par Nirmal Kumar Bose, Navajivan Publishing House, Ahmedabadn 1948.

MT, Mahatma, Life of Mohandas Karaamchad Gandhi, par D.G. Tendulkar, Bombay, 8 vol., 1951-1954.

Tous les hommes sont frères, textes choisis par Krishna Kripalani, Gallimard, 1969.

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