Fraternité-critique et fraternité-vertu

Fraternité-critique et fraternité-vertu

Le concept de fraternité est équivoque. Véronique Munoz Dardé propose une distinction efficace entre fraternité-critique, fraternité-vertu, et fraternité-contractualiste, cette dernière forme de fraternité répondant tout particulièrement aux attentes du 21e siècle, par sa dimension d’ouverture et de pluralisme. La fraternité, qui fut jusqu’ici le parent pauvre du ternaire républicain, puisqu’on considère qu’elle ne définit aucun des droits démocratiques (J. Rawls, 1971), pourrait bien devenir la vedette d’un nouveau républicanisme.

La fraternité-critique est celle des frères qui s’associent pour lutter contre toute forme d’oppression. On en trouve l’illustration chez La Boetie qui écrit : « Il ne faut pas faire doute que nous ne soions tous naturellement libres puis que nous sommes tous compaignons. Et ne peut tomber en l’entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude nous aiant tous mis en compaignie ». La fraternité, association volontaire pour la liberté, contre les abus d’un pouvoir nécessairement arbitraire, illégitime par essence. Cette conception de la fraternité résonne avec le premier terme du ternaire républicain, et c’est ainsi qu’elle trouvera écho dans les formes de pensées libertaires de la modernité.

La fraternité-vertu résonne davantage avec le deuxième terme du ternaire républicain, l’égalité puisqu’elle souligne l’union, la cohésion des frères pour une cause commune. Alors que la fraternité critique ne craignait pas de menacer le lien social, il s’agit ici au contraire de le conforter, en soulignant la nécessité d’une coopération au nom d’un principe commun qui fonde une identité collective. C’est cette fraternité qui caractérise par exemple les communautés religieuses, et dans une certaine mesure les mouvements politiques. Or notre société est en effet menacée par l’excès d’individualisme, par l’égoïsme, par l’atomisation du corps social, analysés par Tocqueville comme étant une conséquence du principe de l’égalité des conditions.

La fraternité est toujours hantée par le spectre du fratricide. Pour éviter toute confusion dans les termes, il conviendrait d’opposer la fraternité à la fratrie. Abel et Caïn. De la fraternité ne peut sortir aucune haine, sauf hypocrisie. Mais l’invoquer religieusement ne signifie pas ipso facto qu’on soit sorti de l’état de nature hobbésien. La fraternité-vertu cherche à atteindre l’idéal de la communion « où le lien politique serait créé par le sentiment subjectif d’appartenance à une même communauté politique, assimilée à une communauté spirituelle de frères » (V. Munoz Dardé, 2004). Ainsi, la fraternité peut, selon les mots de R. Debray, se donner comme une définition de la politique dans la mesure où "elle fait de la famille avec ceux qui ne sont pas de la famille", dans la mesure où elle transforme l'appartenance ethnique en décision élective, et le destin en décision volontaire.

Bibliographie

Debray R., [1]

-- Le moment fraternité, Gallimard, 2009.

La Boétie E., Discours de la servitude volontaire, Paris : Mille et une nuits, 1997.

-- Discours de la servitude volontaire, Paris : Flammarion, 1993.

-- Discours de la Servitude volontaire, Paris : Payot, collection Petite bibliothèque, 2002.

Munoz Dardé V., art. Fraternité, Dictionnaire d’Ethique et de Philosophie Morale, PUF, 2004.

Rawls J, Théorie de la Justice, (1971), trad. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987.

Tocqueville A., De la démocratie en Amérique, Gallimard, Poche, 2007.

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