Fraternité-Contractualiste

Fraternité-contractualiste

La fraternité-constractualiste répond à l’antinomie politique de la liberté et de l’égalité. Tandis que la fraternité-critique opposait le « nous » au « il » qui prétendait les soumettre, tandis que la fraternité-vertu opposait le «nous » au « on » d’une masse simplement agrégée, anonyme et en voie de dissolution, la fraternité-contractualiste a surtout le souci le repenser le nous dans le rapport du « je » au « tu ». Les frères qui contractent n’acceptent pas d’autorité transcendante, et tout en posant des normes nécessaires à la vie collective, ils se permettent de les discuter. Sans cabotinage, ni prosélytisme les uns à l'égard des autres. Les frères ne sont jamais des clients potentiels, les adeptes de ma vérité. Ils sont sur un pied d’égalité, refusant toute norme transcendante ou a priori, ils postulent l’égalité pour cultiver la liberté ; ils postulent l’égalité en vue de la liberté, ce qui signifie qu’ils ont besoin de se considérer mutuellement comme des égaux dignes de se donner la réplique. Parce que « tu » es mon égal, je suis libre de réclamer des explications convaincantes et de ne pas me soumettre à ton autorité de principe. Mais parce que tu es un égal, tu es aussi légitimement à mes yeux le mieux placé pour stimuler ma liberté de penser – liberté qui menace toujours de se replier sur une liberté de conscience frileuse et paresseuse (« je suis libre de penser ce que je veux » : solution de facilité). Autre argument : parce que tu es mon égal (et non mon élève, etc.), je n'ai pas le droit de t'imposer ma vérité, je n'ai pas le droit de militer auprès d'un frère; je ne puis que témoigner. Au nom de l'égalité, la liberté implique tolérance fraternelle, le respect de la différence.

Au nom de l'égalité, ma liberté est un droit à défendre : entre frères, ta liberté est aussi pour moi un devoir à remplir. Il y a parfois bien de la distance, de la définition de la fraternité à sa réalisation concrète - distance qui se traduit par de nombreuses formes de défigurations possibles. L'idéal n'en demeure pas moins nécessaire, dans sa double fonction directive et critique : il nous permet de mesurer les insuffisances de la réalité, et nous donne la direction à suivre. Et au fond, l'expérience montre que ce type d'idéal, qui est à échelle humaine, est largement approchable, donnant lieu à des réalisations tout à fait satisfaisantes - qu'on me permette, avant de conclure, ce témoignage très personnel.

La fraternité-contractualiste propose une autre articulation du « je », du « tu » et du « nous ». Le « Je » n’est pas sacrifié au « nous », ni le « nous » au « je ». Ni individualisme revendicateur, ni communautarisme fusionnel, la fraternité-contractualiste correspond bien aux nouvelles formes d’organisations non-institutionnelles qui se développent dans les démocraties libérales, sous formes d’associations à but spirituel. Elles vivent dans la constante interrogation sur la légitimité des normes qui les guident, mais sont en même temps conscientes de la nature politique de l’homme. Ainsi par exemple des associations de Qi gong occidentalisées, sans maître chinois, ou de la Franc-Maçonnerie qui, tout en étant structurée, n’est liée ni à un maître charismatique, ni à une idéologie trop définie et contraignante (cf. diversité des obédiences et des rituels). C’est dans ces nouvelles formes de fraternités essentiellement nomades (qui échouent donc ou grippent en général très vite lorsqu’elles s’institutionnalisent), que de nouvelles formes de pratiques spirituelles, pluralistes, ouvertes ou adogmatiques (ne postulant aucune norme transcendante préalable au contrat fraternel) peuvent se développer : elles respectent la liberté individuelle et même la valorisent, en apportant une attention individualisée à chacun, enrichie d’une dimension affective (ce qu’aucune institution politique ne peut apporter aux citoyens) tout en limitant les effets pervers d’un individualisme dissolvant puisqu’elle valorise la conscience morale et politique du lien humain, de la relation à l’autre, réparant même les effets négatifs de l’anonymat institutionnel.

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