Epistémologie apophatique

Epistémologie apophatique contre Yalta métaphysique

Si la science moderne a excité la misologie, c'est qu'elle s'est laissé griser par les succès du positivisme du 19e siècle. Elle ne peut en revenir qu'à condition de reconnaître sa part de nescience. De la même manière qu'une théologie négative ou apophatique (à la suite de Denys l'Aréopagite, ou plus tard de Maître Eckart) avait d'abord préservé l'Eglise du dogmatisme, une épistémologie négative ou apophatique devrait pouvoir préserver la science post-moderne de l'intolérance de la science moderne. 
Les éléments d'une telle épistémologie sont disponibles depuis un siècle, mais la post-modernité n'en a pas encore pris la mesure, comme le montre le dogmatisme encore actuel de la science universitaire, dénoncé du coup par certains sociologues comme "crétinerie" (E. Morin), aggravé par les scandales qui frappent certaines institutions scientifiques, notamment médicales (les dogmatismes procédant d'une instrumentalisation commerciale et/ou politique de la science).
Il s'agit de dépasser le double obscurantisme résultant du Yalta métaphysique du fondamentalisme et du positivisme (par exemple celui du créationnisme et d'un matérialisme réductionniste à la "Onfray", des OGM/anti-OGM, des climatosceptiques/pro-GIEC, etc.). Au fond, la thèse principale d'une épistémologie apophatique serait la suivante : on sait précisément ce que et pourquoi la Raison ne saura jamais.
Le premier argument d'une telle thèse pourrait être, symboliquement, l'élaboration du principe d'incertitude d'Heisenberg (1926), tiré des recherches concernant la prédictibilité des rapports position/vitesse : émerge ici le principe du probabilisme qui avait même choqué Einstein attaché au principe d'un déterminisme intégral. Le deuxième découlerait des travaux d'Einstein, puis d'Espagnat, qui montrent d'abord la relativité de l'espace et du temps, puis le caractère causal d'événements qui se situent sur un autre plan de réalité (1979), dépassant le réductionnisme de la science classique (argument du destin commun des particules séparées). Un troisième argument serait à chercher du côté du théorème de Gödel (1931) : la célèbre proposition "G n'est pas démontrable" signifie en effet qu'il est possible de démontrer logiquement que des énoncés non-rationnels peuvent être vrais, que tout système rationnel est incomplet. La réflexion que nous avons menés ailleurs sur l'axiomatique de Lobatchevski et sur la géométrie dans les espaces courbes de Riemann (voir sur www.phalanstere.fr,  Indice de crise : histoire de la logique et Indice de Crise : histoire des mathématiques), montre le caractère essentiellement perspectif du savoir scientifique (voir aussi l'article perspectivisme) et les exigences éthiques qui en découlent pour une déontologie de la science moderne (pour le monde de la recherche comme pour l'organisation sociale qui en découle). 
Bref, les sociologues et philosophes cités "militent" pour montrer que la science moderne manque encore d'une méditation sur l'incomplétude qui lui est constitutive - malgré les efforts faits dans ce sens par certains penseurs de la science, et non des moindres (citons par exemple L. Segalat ou Jean Staune suivi sur ce terrain par certains "Prix Nobel"). Jean Staune fustige ainsi dans de nombreux ouvrages l'intransigeance d'une certaine science, réductionniste matérialiste (dont les thèses sont relayées dans les philosophies populaires de M. Onfray et alii), thèses dont les caricatures n'auraient finalement pour effet, selon Jean Staune, que d'exciter les caricatures adverses du créationnisme. La science post-moderne a pour but la sortie de ce Yalta métaphysique (par-delà matérialisme et créationnisme).
Cette sortie ne devrait pas se faire au nom d'une position religieuse de type créationniste, que Jean Staune considère comme une régression, mais au nom même des exigences de la raison. C'est bien qu'il invoque Marco Schützenberger disant "merde à la science", entendez plutôt : "merde" au dogmatisme arrogant et non fondé en raison, qui fige la science contemporaine dans une position réductionniste, notamment dans ses institutions ("université" dénoncée par E. Morin comme "crétinerie", ordres professionnels divers, etc.), voire engendre et nourrit, par ses propres excès, les thèses créationnistes adverses. 
C'est en tenant compte de cette critique que la postmodernité, saturée d'une Raison asséchante, pourrait renouer avec la vigueur fécondante de l'intuition spirituelle, tout en critiquant, bien sûr, les excès d'une misologie obscurantiste, enfermée dans une lecture littérale des textes sacrés - herméneutique stérile dont Jean Staune démonte patiemment les mécanismes erronés. 


Bibliographie 

Jean Staune, Notre existence a-t-elle un sens?, éd. Presses de la Renaissance, 2007

-- La science, l'homme et le monde, (ouvrage collectif avec des Prix Nobel), 2008

-- Au-delà de la Raison, Actes Sud, 2009  - texte d'où est extrait la formule célèbre de Marco Schützenberger. 

-- La science en otage, Presses de la Renaissance, 2010

-- À la recherche du réel - Le regard d’un physicien, Gauthier-Villars, 1979 réédition Pocket, 1991, lire notamment le chapitre 4, pour un modèle de vulgarisation scientifique, concernant le paradoxe EPR. 
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