Epilogue : Le dilemne du prisonnier

Epilogue : le dilemme du prisonnier

La situation de l'humanité face au défi écologique peut s'éclairer par le fameux dilemme du prisonnier qui pose avec une remarquable clarté le problème de la coopération. En effet nous sommes prisonniers d'une Crise dans laquelle nul ne peut dire si et à quelle vitesse l'humanité court le risque de s'éteindre; par ailleurs, la métaphore du prisonnier comme coupable d'un crime, a une certaine pertinence pour parler de tous les humains qui ont la responsabilité de défendre un idéal de civilisation destructeur et mortifère.

La forme habituelle de ce dilemme est celle de deux prisonniers, complices d'un délit, interrogés séparément, sans pouvoir communiquer. Si l'un des deux prisonniers dénonce l'autre, il est remis en liberté alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ; si les deux se dénoncent entre eux, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ; si les deux refusent de dénoncer, la peine sera minimale (6 mois), faute d'éléments au dossier. Chaque prisonnier réfléchit de son côté en considérant les deux choix possibles de son complice.

Dans le cas où un prisonnier dénonce l'autre, si ce dernier se tait, il fera 10 ans de prison ; mais s'il dénonce aussi, il n'en fera que 5. On voit ici qu'il est, individuellement plus avantageux de défendre son intérêt que de défendre l'intérêt collectif.

Dans le cas où un prisonnier ne dénonce pas l'autre, si ce dernier se tait, il ne fera que 6 mois de prison ; mais s'il dénonce, il sera libre. Dans ce cas de figure, notre second prisonnier a donc encore intérêt à dénoncer.

Quelle que soit la situation, il est donc toujours rationnellement plus avantageux de dénoncer et de jouer la carte de l'intérêt individuel que de coopérer.

Si chacun fait ce raisonnement, les prisonniers vont probablement choisir de se dénoncer mutuellement, ce choix étant le plus rationnel, le plus conforme à l'idée que l'Utilitarisme ou le modèle de l'homo economicus se font du calcul intéressé. Mais ce n'est pas le plus raisonnable (moralement), ni le plus avantageux (collectivement). Car s'ils avaient coopéré en choisissant de se faire confiance, ils n'auraient écopé que de 6 mois chacun. Lorsque chacun ne poursuit rationnellement que son intérêt individuel, le résultat obtenu n'est pas optimal. Ce jeu de pari à somme non nulle pose clairement le problème de la confiance, de la coopération - problème auquel il ne peut être apporté de réponse que par nos choix moraux et politiques.

Le dilemme du prisonnier fournit un cadre général pour penser les situations où plusieurs acteurs ont un intérêt à coopérer, mais un intérêt encore plus fort à ne pas le faire si l'autre le fait, et aucun moyen de se contraindre mutuellement.

La tentation est de nous attacher au projet de civilisation qui nous a portés jusqu'ici. Et la duperie consiste à demander aux autres (les Pays du Sud et les pays émergents) un changement d'attitude dont nous nous exemptons, à demander aux autres des sacrifices dont nous attendons un bénéfice et que nous savons n'être pas disposés à faire nous-mêmes.

La coopération consiste à accepter la modification simultanée de nos comportements consuméristes les plus prédateurs, une juste gouvernance mondiale de l'organisation du commerce et des politiques dictées aux pays du Sud les plus pauvres.

Mais nous risquons surtout une "punition pour égoïsme", celle qui suit la dénonciation mutuelle, les pays du Nord (les pays hautement industrialisés) et les pays du Sud (la Chine et l'Inde en priorité) continuant leur politique de course au développement et à la croissance, se rejetant les uns les autres la responsabilité de la faute.

Le dilemme est là : refuser la solution rationnelle à courte vue (la préservation du modèle de la Croissance économique) et faire confiance à la solution raisonnable et collectivement juste. Mais comment? Comment cela est-il possible si l'humanité ne réalise pas sa "révolution intérieure"? La course à l'avantage rationnel n'est pas une attitude raisonnable; une attitude raisonnable ne garantit pas un avantage certain pour tous les êtres humains. Le calcul strictement rationnel n'est pas raisonnable, le calcul raisonnable n'est pas rationnel pour tous ceux qui en subiront les conséquences. Les deux attitudes sont donc discutables et hautement risquées : l'attitude positiviste, fondée sur l'espoir de nouveaux développements techno-scientifiques (attitude qui est en général celle des institutions des pays du Nord qui ne veulent pas changer de modèle de civilisation) est risquée car elle suppose un partenaire bien trop coopératif. Mais il semble que des pays comme la Chine refusent de se laisser duper et comment leur en voudrait-on? De l'autre côté, la position spiritualiste suppose peut-être avec trop de naïveté qu'une humanité qui est aujourd'hui encore bercée par les illusions du Consumérisme sera demain capable d'y renoncer de bon coeur pour se lancer dans la "révolution intérieure". Qui peut sincèrement y croire ?

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