Descartes, entre doute et tradition

Descartes, entre doute et tradition

Dans la première des Méditations Métaphysiques, Descartes pose l’identification de l’être à la pensée (« je pense, donc je suis ») comme modèle de vérité et fondement de la nouvelle science. Ce modèle d’une-vérité-pour-la-science est-il satisfaisant ou est-il devenu l’obstacle qui limite notre accès à une vérité-pour-la-vie (vérité existentielle, capable de donner du sens à nos existences) ?

Rappelons que Descartes propose une approche intellectualiste de l’esprit (la conscience est l’activité de penser) et fonde la conception scientifique moderne du vrai comme indubitable (est vrai ce qui résiste au doute). Cette approche implique le refus de la tradition (comprise par lui comme réclamant soumission de l’esprit). Descartes oppose l’autorité de l’argument à l’argument d’autorité. Il refuse aussi l’empirisme et le sensualisme au motif que les sens sont trompeurs. Le doute hyperbolique de Descartes refuse même les vérités constituées de la science (en doutant par exemple des vérités mathématiques), s’appuyant sur l’hypothèse d’un malin génie. Mais le malin génie ne saurait faire que je me trompe quand je pense que je pense, car pour me tromper, il faut encore que je pense. Essayer de douter que vous pensez, ce doute est encore une pensée : il est absolument certain que vous pensez (même si tout le contenu de vos pensées est faux par ailleurs). Bref, la vérité ne tient pas en un corps de pensées (une doctrine) mais dans une méthode qui est le mouvement même de l’esprit, l’exercice du doute, le penser ou la pensée pensante (et non point telle pensée, la pensée pensée).

Une telle approche ne nous prive-t-elle pas de l’expérience de l’être au profit d’une aventure de la pensée ? « Je suis » est chez Descartes une vérité logique, une vérité de la pensée, non une expérience immédiate de la présence. Descartes n'est pas un penseur mystique mais spéculatif.

Dans la même perspective, remarquons que Dieu est, dans la Troisième Méditation, une béquille théorique. Dieu est un objet de théologie spéculative (et Descartes se soucie de nous en prouver l’existence), non un objet de contemplation. Ce Dieu n’est-il pas vidé de sa signification spirituelle ou mystique (Dieu comme présence accessible à la conscience silencieuse) ? Le Dieu qui se donne dans la Méditation cartésienne est-il aussi vivant que celui de Jean qui se donne dans le souffle et la vérité (penumati kai aléthéia, trad: le souffle et la vigilance), c’est-à-dire dans la prière ? Le Dieu de Descartes est la garantie d’un système de vérité (de pensée), il n’est plus une vérité existentielle qui aide à vivre.

En séparant la science (royaume du doute) de la morale (royaume du conformisme prudent de la Troisième Partie duDiscours de la Méthode) réduite à un ensemble de règles sociales qu’il faut suivre, n’a-t-il pas fait le lit d’un progressisme hostile au principe de précaution ? Ne porte-t-il pas au moins en partie la responsabilité du divorce de la science et de la morale ?

Privé de sens mystique (sauf en de rares occasions où il parle de l’enténèbrement de l’âme), le projet cartésien de « nous rendre comme maître et possesseur de la Nature », pouvait éviter les récupérations et les glissements vers le scientisme du 19e s. ou le consumérisme du 20e s. qui restent tous deux associés à la domination intellectuelle et matérielle de la Nature ? Descartes n’est-il pas d’autant plus responsable de ces glissements qu’il ne voit dans cette domination qu’un progrès, sans considérer ses conséquences (économiques, sociales, etc.), et qu’il réduit la Nature et l’Homme à des objets au service des progrès de la connaisance, reniant la dimension symbolique de l’Homme, et critiquant surtout l’imagination comme pensée confuse et superstition..

Concernant la critique des traditions : qu’une tradition puisse décliner signifie-t-il qu’il faille rejeter la sagesse qui l’a inspirée ? Est-ce la tradition qui est criticable en elle-même ? N'est-ce pas plutôt le manque de tradition (quand elle se vide de sa substance) ? Ou l’excès de tradition (le traditionalisme, rigidifié dans ses principes) ? Le retour des Traditions dans la post-modernité est une remise en question du refus de la Tradition exprimé dans la Première Méditation. Car nous avons besoin de réapprendre à orienter nos vies, dans un monde que l’exercice du doute a privé de repères. Le doute cartésien a construit la temporalité propre à la modernité, orientée vers le futur, où les racines comptaient moins que les branches et leurs fleurs.

Bibliographie

Descartes, Oeuvres Lettres, Pléiade, Gallimard, 1953.

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