Métaphysique, phénoménologie, écologie

De la métaphysique à la phénoménologie : vers une définition de l'écologie

Les Grecs avaient inventé un monde de questions qui fut grossièrement celui de l’Europe jusqu’au XVII e siècle : un monde où les apparences étaient suspectes et devaient être dépassées. Les plus grands textes nous ont transmis la mémoire de ce questionnement. Dans le Théétète, Platon s’interroge sur ce vin qui semble amer à Socrate malade, tandis qu’il semble doux à Socrate bien portant : ce vin est-il en lui-même doux ou amer ? Ne faut-il pas distinguer ce qu’est le vin et l’impression qu’il me fait, c’est-à-dire son être et sa manière de m’apparaître ? Les plus grands philosophes grecs prennent parti sur ces questions, allant parfois jusqu’à nier avec audace qu’il y ait une différence entre l’être et l’apparaître. L’exemple de la tour qui est carrée lorsqu’elle est vue de près mais semble ronde lorsqu’elle est vue de loin nous a laissé un autre exemple proverbial de ce questionnement, toujours aigu pour les jeunes générations qui s’initient au problème de l’erreur, de l’illusion et de la vérité. Les grecs avaient largement répondu que le caractère trompeur des apparences devait être dépassé par une ascèse de la Raison, un travail du Logos qui s’élève jusqu’aux Idées, c’est-à-dire jusqu’aux essences des choses, principes de l’existence et de l’intelligibilité des choses, terme de la Vérité. Le mot « métaphysique » qui semble avoir été à l’origine un outil pour classer ceux des textes d’Aristote qui s’occupaient des questions premières et étaient rangées dans sa bibliothèque au-dessus des ouvrages de Physique (d’où leur titre : ta méta ta phusika ) – ce terme finit par s’imposer pour désigner ce questionnement fondamental sur les Idées et sur l’être. La métaphysique est un effort pour saisir l’être et échapper aux tromperies des apparences comme aux séductions de la rhétorique.

L’événement décisif qui nous a fait rompre avec le monde des Anciens, ce fut, au tournant du XVIII e siècle, la fin de la métaphysique, c’est-à-dire la fin d’un questionnement qui interrogeait l’être dans son rapport à l’apparaître. Entre le tournant de la Renaissance et les philosophies de Kant et de Nietzsche, c’est cette manière de regarder le monde et de l'interroger qui a changé. L’avènement de la modernité invitait au dépassement et peut-être à la fin de la métaphysique.

« Nous autres, modernes », nous sommes phénoménologues. Comme le dirait Nietzsche, nous ne songeons plus à dépasser le monde, et nous ne croyons plus guère à la possibilité de trouver dans un arrière-monde le havre de la vérité. Nous interrogeons désormais la façon dont les choses se présentent à nous. Nous raisonnons « dans les limites de l’expérience ». La métaphysique a laissé la place à une phénoménologie et à une métempirie (pour parler comme V. Jankélévitch) entendue au sens large : nous cherchons à comprendre comment donner sens au monde à partir de perceptions toujours relatives et discutables. Refusant le recours à tout critère de vérité, absolu ou transcendant, nous n’avons pourtant pas renoncé à hiérarchiser les systèmes de valeurs. Si tout est désormais possible, tout n’est cependant pas acceptable, et nous devons maintenir nos efforts pour créer un monde viable. Cet effort est malheureusement encore inabouti, et sur les ruines du monde ancien prolifère le relativisme le plus plat (« à chacun sa vérité »), un scepticisme vulgaire (« la vérité est ailleurs ») entretenu par une médiatisation banalisante et l'individualisme cynique. Comment une phénoménologie peut-elle nous sortir de ce monde en décomposition ?

La phénoménologie une manière de questionner qui traverse notre époque, et conditionne toutes les productions culturelles de la pensée moderne. Il ne faut pas la réduire à un courant de pensée philosophique, et encore moins à la phénoménologie husserlienne qui n’en est qu’une forme déterminée : plus précisément une phénoménologie à prétention scientifique. Des philosophes comme Kant, Nietzsche, Jankélévitch frayent ce chemin, chacun à sa façon : la phénoménologie ne se réduit pas à une doctrine, ni même à une méthode. Le phénoménologue est celui qui interroge moins l’être des choses que leur mode de présentation, et même dans ses considérations mystiques (V. Jankélévitch), refuse de s’autoriser d’un arrière-monde, refuse de s’adosser à une autorité traditionnelle ou à une source transcendante de la vérité, interrogeant toujours l’expérience d’une conscience qui perçoit. Le métaphysicien demandait ce qu’étaient les choses ; le phénoménologue demande seulement comment elles se présentent à nous.

La phénoménologie a changé notre rapport au monde en nous faisant entrer dans un monde de rapports. Elle était donc la condition de possibilité d'une pensée écologique entendue comme une connaissance qui explore ces rapports (toutes les interrelations) qui structurent notre regard sur le monde perçu. Non pas un simple programme politique, mais une sagesse et un programme d'étude philosophique, compliqué de tous les regards portés sur ces regards - un programme infini, réfléchi, fractal, ouvert : archétype ou trame de production générale du savoir, qui tend et tendra probablement toujours plus à décloisonner les savoirs spécialisés.

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