Crise de la science

Crise de la science

Selon Laurent Segalat, généticien et directeur de recherches au CNRS, la science moderne montre des signes d'épuisement. Elle est en crise pour des raisons comparables à celle du cyclisme qui peut servir de modèle pour analyser sa décadence. « Les dysfonctionnements sont trop nombreux » (La science à bout de souffle?, Seuil, 2009, p.7). Il y serait plus important, pour faire carrière, d'être « un bon manager et un bon communicant que d'avoir de l'imagination et de la rigueur » (p.8). « Le chercheur du XXIe siècle, à moins qu'il ne travaille pour un autre chercheur – mais auquel cas il renonce à certaines prérogatives -, est avant tout un manager. Il gère, il prévoit, il remplit des rapports »(p.21). Pris dans une crise économique, son but premier est de « faire bouillir la marmite. Money, money, money »(p.21).

Crise de la production de savoir : de nombreux spécialistes (voir par exemple Jean-Marc Lévy-Leblond, La pierre de touche, Folio, Essais, 1996) penseraient que « la science produit de plus en plus de données de moins en moins fiables » (L. Segalat, Ibid, p.71). Cette crise, dans laquelle la fraude elle-même ne serait que « le secret de polichinelle de la science mondiale »(p.47), serait constatée passivement par une profession trop occupée à courir après les subventions. « Ce système est dangereux car il donne l'impression que tout le monde se tient par la barbichette » (p.73). La fraude va de la négligence complaisante au trucage délibéré, voire à la production de résultats scientifiques ex nihilo, comme la polémique au sujet du physicien Schön l'a montré. « Il ne faut pas croire que tous les chercheurs sont des tricheurs. La majorité est honnête. Mais ce qui est certain, c'est que la triche a pris une proportion telle qu'elle fausse la compétition »(p.51). Aussi le nombre d'articles « retirés » des revues spécialisés a quadruplé ces vingt dernières années (p.72)! Crise de confiance : « Le coût de ces actifs toxiques est incommensurable » (p.74) puisqu'il décrédibilise la science aux yeux mêmes des chercheurs.

Crise morale : les chercheurs comparés à des « loups » en quête de subventions, sont également comparés à des « moutons » à cause de leur mimétisme : ils se mettraient à imiter les tricheurs « pour ne pas se sentir lésés », dans un milieu clos où la généralisation de la fraude tend à la banaliser.

Comble de la crise : l'un de ses symptômes serait « son incapacité à guérir ses maux bien que ceux-ci empirent » (p.9).

La science aurait été protégée jusqu'au XX e siècle par une opinion largement répandue selon laquelle « les connaissances devaient être gratuites et partagées » (p.13) et tout aurait changé avec l'extension indéfinie du libéralisme et du système de la concurrence généralisée. On sait en effet que de nombreux chercheurs sont payés avec du « soft money : leur salaire est prélevé sur les subventions qu'ils obtiennent » (p.52), d'où l'importance du temps passé à remplir les dossiers de demande de subventions. Crise administrative : la science serait freinée par un système bureaucratique chronophage et contre-efficace lié à l'attribution de subventions. Ce système serait même absurde, les chercheurs devant s'engager sur les découvertes qu'il feront dans « deux, trois ou cinq ans » (p.23).

Crise de l'évaluation des savoirs : les résultats mêmes de la science devraient être scrupuleusement surveillés à cause des problèmes liés à leur évaluation souvent mal faite par « manque de temps » et de « ressources humaines » (p.19). Les peer reviewers sont difficiles à trouver et « le processus d'évaluation des articles par les pairs, clé de voûte du système, ne peut être que biaisé dans un système où les chercheurs sont en compétition entre eux » (p.39). Dans un système où la concurrence est si rude, le jeu des affinités tend à prendre une importance sinon démesurée, du moins déplacée : « le drame de cette dérive est qu'elle finit par créer un esprit antiscientifique où les relations publiques et les dons de manœuvrier priment sur l'imagination, la rigueur et la qualité du travail »(p.42). « D'après un sondage effectué par la Scientific Research Society, seuls 8% des chercheurs jugent que [l'évaluation scientifique] fonctionne de manière satisfaisante » (p.91) - chiffre qui parle de lui-même.

Crise de la publication scientifique : le statut de la publication scientifique a complètement changé au XX e siècle et se serait perverti : jadis outil de communication, il serait essentiellement devenu un outil de promotion pour la carrière des chercheurs. Il faut pour cela publier dans certaines revues plus prestigieuses que les autres, au point que certains journaux scientifiques, Nature et Science par exemple, ont « plus d'importance que le message scientifique »(p.27). Cette subversion de la publication serait telle que la devise anglosaxonne « Publish or perish » pourrait devenir « publish and perish », servant d'épitaphe au cimetière de la science.

Distinguant la compétition dans la production du savoir de la compétition pour disséminer le savoir produit, l'auteur fait observer que cette dernière est un « non-sens » (p.32). Il insiste sur la responsabilité des revues scientifiques dont les stratégies sont commerciales (dictées par la concurrence qu'elle se livrent et à l'impossibilité pour les chercheurs de lire tous les articles écrits) et non pas scientifiques : « la mission des patrons des grandes revues est de maximiser l'audience, synonyme de ventes et de recettes publicitaires, et surtout de faire grimper le sacro-saint impact factor, argument massue de la guerres entre revues » (p.35). Le facteur d'impact désigne le nombre moyen de citations recueillies par un article. Pourtant « toutes les études approfondies sur le sujet [auraient] montré que les indices bibliométriques sont de mauvais indicateurs de la qualité d'un chercheur »(p.65). Les facteurs d'impact seraient en revanche des outils commodes « pour les ordinateurs de l'administration » (p.65).

Crise de pipolisation : ce critère chiffré favorise les modes et même les effets de « pipolisation » dans la presse scientifique, et ces modes déterminent jusqu'à l'attribution de subventions. Le monde de la science n'est pas épargné par ce que Guy Debord appelait la société du spectacle : « dans un système où règne la compétition, il est toujours bon d'attirer l'attention » (p.60).

Crise culturelle pour finir : malgré l'importance des publications, les scientifiques lisent peu et sont trop souvent ignorants de l'histoire de leur discipline tout en étant très pointus dans leur spécialité. L'idéal de l'honnête homme qui avait servi de fondement à la science moderne naissante, au XVIIe siècle, a largement disparu. La science se serait « transformée en technoscience, à savoir ingénierie scientifique plus qu'exploration »(p.28). Le propos d'Heidegger selon lequel « la science ne pense pas » trouverait là une nouvelle confirmation. Le métier de chercheur serait plus adéquatement défini comme « course de chevaux », voire, selon l'expression américaine : « the rat race » (p..30).

La science serait donc en ce début de XXI e siècle, dans « une époque qui touche à sa fin » (p.100).

Il conviendrait aussi de parler des scandales politiques liés à la commercialisation des produits de l'industrie scientifique. Du scandale du sang contaminé (1991-1999) à celui du Médiator-Servier (2010-2011 en cours), en passant par celui de la Vache-folle (1986-2000), du vaccin contre l'Hépatite B (1989-2001), des hormones de croissance (naturelles - 1980-1988 ou synthétiques, 2010 en cours), ou des implants mammaires PIP.

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