Crise : définitions, causes et solutions


Parler d’un « monde en crise » n’a rien d’original. Il y a crise dès lors qu'un événement fait rupture dans un continuum. Cet événement oblige à l'examen. Examiner, passer au crible, tel est d'abord le sens grec du mot crisisCrisis renvoie à cette part de désordre qui bouscule nos représentations. Mais l'embarras de la crise peut avoir un effet salutaire : elle réveille et stimule. Ainsi de la crise de croissance, crise printanière, malgré les douleurs passagères qu'elle occasionne, qui est pleine d'espérances. Il faut se défier d'une approche unilatéralement pessimiste de la crise, comme nous le rappellent les philosophes de la post-humanité et poètes qui chantent l'avènement du Surhomme (Nietzsche, Bergson, Sri Aurobindo).

Les crises sont-elles des phénomènes exceptionnels dans l'histoire? Par un effet de loupe dû à nos intérêts et à nos prises de conscience, nous pourrions avoir tendance à survaloriser/surdimensionner les crises qui nous préoccupent, c'est-à-dire à nous exagérer les ruptures qui bousculent notre besoin d'habitude comme autant de menaces adressées à notre instinct de survie. Selon une certaine manière de voir, Husserl considère qu'en Grèce ancienne déjà, la philosophie se battait contre une crise dont le cas Socrate était le symptôme. Si bien que dans la Crise des Sciences Européennes et la Phénoménologie Transcendantale, la philosophie apparaît toujours comme étant elle-même ou par essence la science critique, ou la science même des crises. Ce zoom spécifique peut nous faire oublier que l'humanité est sur terre depuis 3 millions d'années et que les temps de paix y occupent peut-être la plus grande place - seulement, comme le dit joliment Hegel, ces périodes "sont les pages blanches des livres d'histoire" et peut-être furent-elles même le trait caractéristique de la préhistoire...

Aussi plutôt que d'essayer de mesurer l'importance d'une crise que nous traverserions, peut-être vaut-il mieux parler des crises au pluriel, conscient que les définitions qu'on en donne sont toujours subordonnées à des effets de perspectives eux-mêmes chaque fois conditionnés par les désirs bien particuliers qui nous attachent bourgeoisement, chacun n'ayant que trop tendance à penser que la crise qu'il redoute est celle dont le monde entier devrait s'occuper. Mais il est difficile de s'orienter dans ces effets de perspective. Prenons un exemple :  Ce qui est nouveau dans la globalisation, selon E Morin, c’est en effet sa nature même. Elle est en effet provoquée par le développement technoscientifique et industriel dont elle serait "la forme-même", elle est due à la planétarisation de l'Occident ou à l'occidentalisation de la planète, par l'extension d'un modèle de civilisation qui n'est pas aussi universalisable qu'il le prétend mais qui ressemble bien quand même, pour reprendre une expression de Tocqueville, à un "fait providentiel", irrésistible, nécessaire. De nombreuses critiques ont eu beau s'élever contre son idéologie impérialiste et colonialiste - de la Traite des Noirs à la Guerre d'Irak, ou contre ses inégalités structurelles - voir par exemple J. Tobin, Nobel 1981, ou de M.Rahnema, Nobel 2001 - l'histoire de cette civilisation est l'histoire scandée d'une mise en crise, d'un cycle plus ou moins régulier et soutenu de ruptures légitimement dues au progrès exigé par la raison. Pourtant, si je trouve judicieuse cette dédramatisation la crise (qui libère le questionnement d'un pathos dont le poids est un frein pour la pensée) je ne peux me m'empêcher en même temps de me demander si cette essentialisation de la crise n'est pas une manière élégante de la banaliser pour nous la rendre acceptable, si ce n'est pas une mystification, une ruse esthétisante ou anesthésiante visant à nous faire prendre pour un fait naturel, donc souhaitable et incontestable ce qui n'est peut-être au fond qu'une manoeuvre brutale provoquée par tout un ensemble de doctrines (libéralisme et néolibéralisme économique, darwinisme, etc.) qui, depuis le XVIIIe siècle, tendent à concentrer le pouvoir de décision dans les mains d'une nouvelle élite (justifiée par suffrages et titres universitaires). J'essaie de montrer de la façon la plus simple possible, le concentré complexe de perspectives possible contenu dans la notion de crise : du drame insupportablement inquiétant à la destruction shivaïque à la fois fatale et sereine, en passant par tous les degrés d'un dandysme et d'un cynisme plus ou moins assumés, la diversité des perspectives possibles m'oblige à préciser la mienne. 

Il ne s'agit pas seulement de pointer du doigt la corruption du régime démocratique (dont les faiblesses étaient déjà pensées par les Grecs), la gouvernance mondiale du capitalisme et le règne de la Volonté techno-scientifique secondée par les forces de la marchandisation. Il faut aussi souligner la surexploitation des ressources naturelles et la marchandisation de la vie humaine (la traite des humains, le travail des enfants, la mortalité infantile massive provoquée par des choix économiques, etc. - rien de tout cela n'a disparu). L'un des principaux signaux d'alerte de la crise actuelle souligne que notre civilisation prométhéenne met en danger les conditions mêmes de la vie terrestre. L'humanité serait au bord d'un suicide dont les discours scientifiques sur la Sixième extinction esquissent la possibilité. Crise signifie ici que les conditions même de possibilité de la vie sont en question. Nous parlons d'une disparition plus que possible, pas seulement théorique, abstraite et lointaine de l'humanité. Nous parlons d'une mort à la fois probable et imminente, d'une crise évolutive aux accents millénaristes. Si Michel Foucault thématisait la mort de l'homme, nous thématisons celle de l'humanité. 

Cette crise vitale fut provoquée et sera conduite à son terme par un modèle de civilisation fondé sur la rationalité instrumentale. Ayant réduit les valeurs à ce qu’elles ont de mesurable, l’agir humain se borne à "produire" des richesses, si bien que dans les domaines les plus éloignés en apparence de la compétition économique, tels que la culture, l’éducation ou les « services publics », ce n'est plus qu'un règne presque sans partage des valeurs de « performance » et de « rentabilité ». Le modèle de l'homo economicus met l'humanité en demeure de rendre raison de ses énergies, jusque dans ses "recoins" sentimentaux les plus inattendus, jusque dans son intimité la moins rationnelle (Green business, Charity-business) - nature et humanité que les grandes institutions, en perte de légitimité, n'ont pas su préserver de la rapacité économiciste. Parler de crise, c'est donc parler d'une perte de confiance consécutive à cette prise de conscience.

Notre Crise est donc probablement plus qu'une addition de crises spécialisées (financière, politique, etc.). Peut-être aussi un petit peu plus qu'une crise systémique impliquant la fin d'un modèle de civilisation et le travail d'accouchement d'un nouveau paradigme. Peut-être est-ce une crise évolutive (comme je le pense à la suite de Nietzsche et Aurobindo) impliquant la naissance d'une forme de vie post-humaine ou sur-humaine. Que peut-on attendre des mouvements écologistes et altermondialistes (Green-Peace, Attac, Artisans du Monde, Fa Lun Gong, etc.) qui militent pour l'essor d'une société alternative, si c'est à une humanité alternative qu'il faut se préparer? Leurs réponses peuvent paraître inappropriées ou très insuffisante à celui que leur méthode procède d'un rapport rationnel au monde - d'un rapport erroné - qui est justement la cause de la crise où nous sommes enferrés. Mais ce que ces mouvements alternatifs disent de pertinent à mon sens, c'est que, pour plagier la célèbre formule de Kant, "il nous faut préserver une place pour la foi" dans le mystère et les possibilités de vies nouvelles. Pour moi, le fond de la solution de cette question darwinienne se trouve dans l'écoute méditative et active du Silence, et dans le pranivorisme, le solarisme, bref, tout une série de pratiques ou exercices physico-spirituels qui visent à transformer la forme matérielle de l'humanité par une ascèse de l'esprit. De leur côté, les tenants du néolibéralisme défendent de ce point de vue une position paradoxalement conservatrice puisque, comme le rappelle Elie Cohen, le libéralisme se pense comme ayant toujours été capable de résorber les crises qu'il a engendrées, faisant même de la crise un mode paradoxal de régulation, et il constituerait donc à ce titre un horizon indépassable, voire, en quelque sorte, un "terminus de l'histoire". La question posée plus haut à E. Morin se repose ici : la crise comme "horizon indépassable" de l'histoire et ultime "mode de régulation" des conflits n'est-elle pas une mystification, une mauvaise plaisanterie au service des Autorités Théorético-Politiques - équivalents moderne des Autorités Théologico-Politiques contre lesquelles Spinoza écrivait son fameux traité? En ce qui concerne le diagnostic, je reste donc modestement, mais reste obstinément un promoteur de la critique Illitchienne de la société et de l'économie,  ou de ce que JP Dupuy (un autre illitchien) nomme volontairement d'un mot aussi laid que la chose : "Economystification".  

Cette crise aux multiples discours interroge pour moi ce qui fait l'humanité de l'humain et le sens d'une vie, c'est-à-dire tout ce qui définira un  jour le surhumain, dont nul ne peut tracer aujourd'hui les contours exacts. Cette question quotidienne et continue me rappelle à l'humilité comme le savent tous ceux qui ont entrepris la démarche pranique, qu'ils soient arrivés à supprimer la faim et la soif ou qu'ils soient encore en chemin - puisque de toutes parts, la route est jonchée de pièges, de précipices... Qu'on se souvienne qu'humanité et humilité ont la même racine latine : humus, la terre. Humanité et arrogance seraient incompatibles - étymologiquement ou philologiquement du moins... car le voyage est fait de paysages si spectaculaires, d'expériences si bouleversantes, d'une joie infinie, de panoramas qui sont de si grands moments de paix, d'instants de liberté et d'exaltation qui font pousser des ailes et nous rapprochent étrangement par l'intuition de l'Homme-Oiseau des grottes de Lascaux, ou du Vol du Phénix de Zhuangzi qui ne veut plus rien avoir à faire avec le vol du pigeon ramier... Puissent ces Rêves matérialisés rendre à la Raison le souffle qui lui manquait...