Catastrophe

Catastrophe

J.P. Dupuy définit la catastrophe non comme le superlatif de l'accident, mais comme « l'irruption du possible dans l'impossible » (Pour un catastrophisme éclairé, p.10) , analyse inspirée par les mots de Bergson à qui la guerre de 14 apparaissait « tout à la fois comme probable et comme impossible ». La catastrophe représenterait donc un type de risque particulier que nos institutions seraient incapables de comprendre parce qu'elles tentent toujours de se le représenter à partir de ce qu'elles conçoivent comme possible (d'où leur inefficace "gestion des risques").

La catastrophe qui l'intéresse est bien celle-là même qui oriente toutes nos analyses. J.P. Dupuy cite Timothy O'Riordan et James Cameron : « L'humanité a de sérieux ennuis. Près de dix mille personnes par jour meurent inutilement dans le monde parce que l'environnement s'est saisi de leur pauvre vie (…) Nous jouons massivement au poker avec le climat futur de la terre ». Face à ces problèmes, l'univers scientifique est aujourd'hui « un univers controversé ». D'autres auteurs confirment ce constat d'incapacité de la science à penser la catastrophe : « On tombe de haut et on découvre que des conséquences inouïes se précipitent sur nous sans qu'on ait pu les anticiper », dit Corine Lepage. Et J.M. Domenach d'annoncer un « retour du tragique » (c'est-à-dire d'une violence sacrificielle) dans le monde moderne.

JP Dupuy établit une correlation entre cette situation de catastrophe et les phénomènes de contrepoductivité analysés par Ivan Illich. Le mécanisme pervers qui aurait produit la catastrophe que nous vivons tiendrait à la domination du mode de production hétéronome des valeurs d'usage, au détriment d'un mode de production autonome, et bien sûr, à la disproportion des moyens techniques dont dispose l'humanité. Autonomie : « on peut avoir un rapport à l'espace fondé sur sur des déplacements à faible vitesse : marche, bicyclette »; hétéronomie : « on peut aussi avoir un rapport instrumental à l'espace, le but étant de le franchir, de l'annuler, le plus rapidement possible ». De même dans le domaine de l'éducation, de la santé, etc.

L'hétéronomie est « un détour de production » qui aurait dû servir l'autonomie. Selon I. Illich, la « synergie positive » de ces deux modes de production a été rompue et la capacité de production autonome est paralysée : d'où par exemple notre dépendance à la voiture, et le cercle vicieux de la contreproductivité qui s'exprime par un effet paradoxal « d'autodérégulation » : « la médecine corrompt la santé, l'école bêtifie, le transport immobilise, les communications rendent sourd et muet (...)le recours à l'énergie fossile menace de détruire toute vie future et, last but not least, l'alimentation industrielle se transforme en poison ».

Dès lors, l'humanité se trouverait devant un choix : ou bien « l'exigence éthique d'égalité, qui débouche sur des principes d'universalisation, ou bien le mode de développement qu'elle s'est donné (…) Ou bien le monde actuellement développé s'isole, ce qui voudra dire de plus en plus qu'il se protège par des boucliers de toutes sortes contre des agressions que le ressentiment des laissés-pour-compte concevra chaque fois plus cruelles et plus abominables; ou bien s'invente un autre mode de rapport au monde, à la nature, aux choses, et aux êtres, qui aura la propriété de pouvoir être universalisé à l'échelle de l'humanité ». Tel est bien, pour J.P. Dupuy, le diagnostic d'une catastrophe qui a déjà eu lieu : ou bien la pénurie et le terrorisme ou bien une éthique universalisable pour un monde de communication. Les plus défavorisés ne peuvent plus se contenter d'assister impassiblement, au festin destructeur des pays riches.

La véritable catastrophe serait dès lors que rien ne change. 

L'inconvénient du travail éclairant de JP Dupuy est son parti-pris rationaliste - un rationalisme intégral qui rend sa pensée inaccessible à un large public. Un tel rationalisme est particulièrement sec, bien que paradoxalement, JP Dupuy soit comme on peut le lire ou l'entendre quand il s'exprime sur ses motivations, un homme de coeur. Mais sa méthode, nourrie de philosophie analytique, ne parle pas au coeur. Elle est recommandable pour sa rigueur et a l'immense mérite de relever les sophismes les plus profonds de l'intelligentsia universitaire (E. Morin dirait : de la "crétinerie universitaire") ; si elle a le mérite de dénoncer "l'économystification" dans une langue hypertechnique, c'est que c'est la seule langue susceptible d'être entendue par les "experts" que critique JP Dupuy. 


Pour le sens que je donne à la notion de catastrophe (c. distorsion de notre rapport aux choses par l'ego), voir Accueil (4) : Simplicité. 


Bibliographie

Bergson, Les deux sources de la Morale et de la religion, in Œuvres, éd. du Centenaire, Paris, PUF, 1991, p.1110-1111.

Domenach J.-M., Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967.

J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Points Essais, 2004, p.10.

-- L'avenir de l'economie, Sortir de l'économystification, Flammarion, 2012.

Lepage Corine et François Guéry, La politique de précaution, Paris, PUF, 2001, p.198.

O'Riordan Timothy & Cameron James, The history and Contemporary Signifiance of the precautionary pinciple, inInterpreting the précautionary Principle, Londres, Cameron May, 1994.

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