Avenir de l'humanité

Prospective Philosophique : Quel avenir pour l'humanité? 
Conférence publique pour la Loge N°1 Saint Jean d'Ecosse, Marseille 2013

Quel avenir pour l'humanité? C'est une question de prospective philosophique à laquelle on peut essayer de répondre sur la base d'un diagnostic et d'un pronostic. C'est une question de thérapeutique philosophique. La philosophie est thérapie, médecine de civilisation. 
On peut zoomer de différentes manières : à l'échelle de d'un milliard de milliards d'année, il n'y aura même plus d'étoiles dans le ciel, et bien avant cela,à l'échelle de quelques tout petits milliards d'années, le soleil sera devenu une Géante Rouge qui aura englouti et fait fondre la terre : évidemment à cette échelle, l'avenir de l'humanité est réglé, sauf si l'humanité parvenait d'ici là, à maîtriser les voyages interstellaires - ce qui relève pour le moment de la pure fiction. En réduisant encore notre zoom, il apparaît que nous sommes confrontés à la menace d'une Sixième Extinction biologique (la Cinquième ayant été celle des Dinosaures, il y a 65 millions d'années) : c'est une possibilité qui nous concerne à l'échelle de quelques siècles et compte tenu de nos modes actuels de production et de consommation. C'est une possibilité actuelle, qui commence à nous concerner dans le cadre de ce que nous appelons la crise écologique et le problème du réchauffement climatique. Mais affinons notre diagnostic.
Le diagnostic suppose qu'on connaisse le passé et le présent, la modernité qui commençait avec Descartes et s'étend jusqu'à nous. Or cette modernité, c'est le prométhéisme technoscientifique qu'illustrait déjà la formule de Descartes : "il faut nous rendre comme maître et possesseurs de la Nature" (5e Discours). Le prométhéisme est le projet de civilisation de la modernité, son utopie fondamentale. Je parle d'utopie parce que l'utopie aura été la forme spécifique de l'imaginaire politique moderne - pour le meilleur et pour le pire, et plutôt pour le pire que pour le meilleur  (le nazisme, le stalinisme, le maoïsme - c'est aussi ça l'utopie : un cauchemar quand elle se réalise)... Mais cette modernité montre des signes certains d'essoufflement, de vieillissement. 
J'ai essayé de montrer dans le Nouveau Phalanstère (www.phalanstere.fr) la liste des principaux arguments à charge dans le procès de la modernité - procès qui commence dès le 19e siècle. Je les résume brièvement en 3 arguments : 
1. critique de la barbarie de la civilisation au 19e siècle, alors que la civilisation prétend s'imposer militairement sur tous les continents, au motif qu'elle doit promouvoir partout les sciences et techniques qui vont libérer l'humanité de l'ignorance et de la barbarie! Voir les critiques de Fourier, d'Hugo et d'autres qui soupçonnent plutôt la civilisation d'être elle-même barbare. 
2. Au 20e siècle, on découvre que non seulement la technoscience n'est pas un rempart contre la barbarie, mais qu'elle lui donne ses pires armes : il n'y aurait pas eu de gaz moutarde sans progrès de la chimie, pas de déportation sans les progrès du chemin de fer, pas d'extermination nazie sans la complicité des médecins, etc. Bref, ce n'est pas en dépit de, mais du fait des progrès de la science que les deux guerres mondiales du 20e siècle ont fait plus de morts que toutes les guerres connues de toute l'histoire de l'humanité. 
3. Mis en cause de la science, notamment de l'économie scientifique, dans la crise écologique diagnostiquée par le Rapport Brundtland, 1987. Si l'homme n'avait pas utilisé la science pour satisfaire son avidité, nous n'aurions pas été pour la nature d'aussi redoutables prédateurs.
On comprend peut-être pourquoi, le Pr Schutzenberger, membre de l'Académie des Sciences, a pu oser dire "Merde à la science" - un propos que commente Jean Staune à l'école Polytechnique. La science n'est pas seulement le contraire de l'ignorance.
Ce qu'on peut conclure de ce survol de l'histoire de la techno-science, c'est qu'elle impose : 
1. une redéfinition du sens de l'entreprise de la science (c'est ce qu'essaie de faire E. Morin)
2. une redéfinition de ces rapports avec la spiritualité (comme le disent T. Magnin ou J. Staune)
3. et donc une redéfinition même de notre projet de civilisation - raison pour laquelle depuis Lyotard, Maffesoli ou meme G. Durand), on parle de post-modernité. Terme volontairement vague, car comment la définir? 
Trois traits majeurs me semblent susceptibles de de définir cette post-modernité naissante : 
1. Nous allons vers une science apophatique et complexe. Apophatique dans la mesure où, comme l'explique J Staune, ce qui caractérise cette science nouvelle, c'est la conscience de sa nescience, la conscience de ce qu'elle ne saura jamais. Le principe d'Incertitude de Heisenberg par exemple, ou le théorème de Godel qui est finalement un théorème d'incomplétude, permettent de démontrer (et non pas seulement de suspecter ou d'accuser) le fait que la science est consciente de ses limites - limites au-delà desquelles se trouvent d'autres formes de connaissances légitimes bien que non scientifiques. Science complexe également (au sens de Morin) dans la mesure où la science ne pourra s'élever qu'en dépassant la pensée disjonctive, la spécialisation étriquée qui lui sert aujourd'hui de méthode et qu'E. Morin rend responsable de ce qu'il appelle "la crétinerie universitaire". 
2. Nous allons vers une recomposition des formes du phénomène religieux dont le néorientalisme occidental ou les NMR (mouvements charismatiques, néo-évangéliques) sont caractéristiques dans un monde où religion et spiritualité répondent à des besoins essentiels et indépassables (constitutifs même) de l'humanité. Et non comme le croyaient Comte, Marx ou Freud, une simple étape ou une illusion dont l'humanité saurait bientôt se libérer.
3. Nous allons vers une réorganisation des liens sociaux sous forme de réseaux, contre les organisation centralisées, pyramidales, verticales. Ces formes organisationnelles plus libres, décalées, marginales mais sans être coupées de la société, atypiques sont ce que j'ai appelé : des atopies. Occupied Wall Street, les Indignés, Internet, les révolutions 2.0 les NMR sont des atopies. Si l'utopie était la forme du rêve moderne, l'atopie est celle de l'imaginaire post-moderne - raison pour laquelle je ne crois pas que notre imaginaire politique soit en panne, comme on le dit peut-être un peu vite : n'aurait-il pas plutôt pris d'autres formes? L'utopie voulait régler le réel, le diriger, mais l'atopie s'efforce plutôt de le réguler, de faire au mieux, de faire avec sans se tendre vers la réalisation d'un idéal, comme cela se voit par exemple avec ces printemps arabes, qui semblent mal organisés, portés par des revendications peu élaborées, se font même doubler une fois les tyrans renversés, mais semblent porteurs d'une dynamique que rien ne peut arrêter. 
(Au passage, je rappelle que j'emprunte le terme "atopie" à Platon. Dans le Banquet, c'est un mot qu'utilise Alcibiade pour définir Socrate. Il dit que Socrate est atopos : atypique, bizarre, étrange parce qu'on ne sait au fond jamais où il veut en venir. On ne sait jamais où il est. Il est inassignable.)
En conclusion, j'ai le sentiment que tout se passe "comme si" nous étions aujourd'hui traversés par des forces de rappel (une providence?) qui s'efforcent de corriger les erreurs/grimaces de la modernité pour nous ramener vers plus de paix et d'harmonie. Les atopies incarnent ces forces de rappel : elles sont un effort de compensation et d'équilibre dans un monde qui chavire.
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