Archétype du Féminin

L’archétype du féminin et la Méditerranée
Pour l'Association des Peuples de Méditerranée,  Sciences Po Aix, le 27 nov 2012.
A mes amis Laurent Genre et Michel Rigaud,
  
La Méditerranée - commençons par là -  (comme le montrent le problème israelo-palestinien, celui des Révolutions 2.0 toujours destabilisées, de Chypre disputée par les Grecs et les Turcs, de la Corse et de ses règlements de compte), tout cela nous renvoie au problème du pouvoir, de la domination, de la violence que je définirai, dans le fil d’une tradition qui va de Spinoza à Deleuze en passant par Nietzsche, comme : une force d’empêcher et contraindre (à la différence de la Puissance définie plutôt comme force d’exister).

Cette question de la violence est la continuation moderne (dans le champ de la sociologie) de la vieille question théologico-philosophique du Mal. Unde malum ? D’où vient le Mal ? 

C’est pour creuser cette question que P. Bourdieu écrit par exemple La Domination Masculine (1998) qui nous servira de point de départ. 
I. Sa réponse est que la violence (que les femmes subissent) vient d’un choix arbitraire dans la distribution sociale des rôles sexués, imposé aux femmes afin de les écarter de la vie publique, de les confiner dans l’espace domestiques, de contraindre leur corps et surtout de contrôler leur sexualité. 
Donc la violence vient de la construction (masculine, par les hommes) de l’identité féminine. 

Le but de P. Bourdieu est d’expliciter les mécanismes par lesquels ces rapports de domination s’imposent aux femmes. Comment ? En démystifiant l’apparente naturalité des différences sexuelles entre hommes et femmes. Ces différences ne sont pas naturelles, simplement biologiques, mais elles sont largement construites, donc arbitraires. Et l’illusion à démystifier est celle qui nous faisait passer une réalité construite pour une réalité naturelle, indiscutable.
La féminité n’est pas une essence immuable, éternelle ; pas plus que la masculinité. Masc&fém ne sont pas des différences (naturelles) mais les produits d’un processus de différenciation. 

En quoi consiste l’identité féminine que P. Bourdieu dégage de l’analyse du statut de la femme dans la société kabyle (culture que Bourdieu tient pour paradigmatique de la culture méditerranéenne) ? Elle consiste dans sa dépendance à l’égard du regard masculin qui lui donne son statut. Dans cette culture, la femme n’est que ce que le pouvoir masculin la fait être. 

Donc ce qui définit la femme, c’est son statut de dominée. C’est la posture minoritaire, à la merci du pouvoir masculin. Et non je-ne-sais-quel éternel féminin. Mais si c’est une construction arbitraire, on doit pouvoir s’en libérer, en sortir. 

Mais comment en sortir ? Bourdieu envisage deux issues :
- l’amour fou, mais c’est une issue pour le moins aléatoire, imprévisible. 
- la résistance, la lutte pour la libération qui caractérise par exemple le mouvement féministe auquel Bourdieu pense pouvoir apporter les contributions (d’ailleurs ambigües) de l’analyse sociologique. 

Mais ces luttes féministes révèlent le paradoxe de la construction identitaire : ce paradoxe, c’est que cette construction a des effets destructeurs, violents, et d’autant plus violents que cette identité se renforce. (Voir Amin Maalouf, dans Les Identités Meurtrières).
Pourquoi la construction identitaire a-t-elle des effets violents ? Parce qu’elle se construit sur la supposition d’une menace contre laquelle elle se défend. Pas de construction identitaire sans opposition, qui va volontiers jusqu’à la diabolisation réciproque, et c’est cet Autre menaçant qu’il va falloir empêcher. La construction identitaire est un mécanisme défensif, de type paranoïde. 
C’est particulièrement visible dans le phénomène social de la Chasse aux Sorcières, au 16e et 17e s. Ou dans les phénomènes antisémites où les agresseurs croient toujours voir dans les défenses de leur victime une confirmation de leur prédiction : ils voient dans cette défense les signes infaillibles que leurs victimes, justement parce qu’elles se défendent, ne sont pas inoffensives ; qu’elles sont même d’autant plus dangereuses qu’elles se défendent mieux.
B. Bettelheim qui menait ce type d’analyse dans le cadre concentrationnaire, dira de cette construction identitaire que c’est « une illusion paranoïde ». Le mécanisme de défense est un remède au mal, mais c’est un remède qui empire le mal parce qu’il confirme inévitablement les prédictions de l’agresseur.
Vous devinez qu’on peut appliquer cette analyse au problème israelo-palestinien, ou à celui de la Corse, première zone criminogène en Méditerranée (période 2008-2012).

Cela veut-il dire qu’il ne faut pas se défendre ? qu’il ne resterait qu’à se soumettre, mollement, par peur de la surenchère ? Si c’est tout ce que nous avons à proposer, les esprits forts (corses !) vont se cambrer. Mais j’aimerais montrer qu’entre se défendre et se soumettre, il y a une autre voie qui ne consiste ni à se défendre (à résister, à se battre pour la liberté), ni à se soumettre : cette voie, c’est celle de l’archétype du féminin. Qu’est-ce que ça veut dire ? 

II. Comment se libérer de la relation de domination ? 
Réponse : en renonçant à défendre son égo, en se désidentifiant. En acceptant de n’être que ce que je suis, c’est-à-dire rien qui cherche à empêcher, en se dépouillant volontairement de son identité et du pouvoir qu’elle confère. En assumant donc sa vulnérabilité, en restant ouvert pour s’harmoniser aux possibilités de la situation (au lieu d’essayer de plier la situation à nos plans/projets)
Et pour en tirer le meilleur parti, oui, et donc pas pour se soumettre, mais sans chercher non plus à soumettre ses adversaires (renverser la relation de domination à mon profit ne met pas fin à la violence de la relation)
C’est cela l’archétype du féminin, entendu comme archétype de la Sophia/Sagesse (car il y a d’autres archétypes du Féminin ; voyez chez Jung). C’est un processus de désidentification qui vise à nous libérer non pas simplement d’un agresseur mais de la relation de domination elle-même (puisqu’il ne suffit pas de renverser les rôles pour la surmonter).

Qu’est-ce qu’un archétype ? On le voit, ce n’est pas une identité, un ensemble de caractéristiques à défendre. Un archétype, c’est un schéma/modèle de comportement. Un type d’attitude (qui n’a rien à voir avec nos organes génitaux !)

Cet archétype du féminin a beaucoup occupé les taoïstes puisque le Daodejing est un grand livre du Féminin. Il en exalte aussi son efficacité particulière (ou efficience différente de l’efficacité du pouvoir masculin). Le Féminin n’y est pas défini conceptuellement, mais en image, comme creux ou vide, et surtout par la métaphore de l’eau, informe, sans volonté marquée, plastique mais capable de tirer profit de toute situation. 
L’eau peut transformer toute situation rivale en opportunité. Elle s’infiltre partout. C’est ce que nous promet Laozi. On aurait tort de craindre que la désidentification qui nous est demandée ne nous fasse courir un risque exorbitant (le risque de la soumission définitive) ? En effet : Bu zheng er wu bu zheng = elle ne rivalise pas et pourtant, il n’y rien qui ne s’y soumette. Concrètement, comment est-ce que ça pourrait bien marcher ? Difficile…

Le Cœur Conscient (1960) de Bruno Bettelheim peut peut-être montrer la rationalité, le sens psychologique profond de cette formule taoïste qui exalte l’efficience du Féminin en termes séduisants mais assez obscurs.

Voici donc, face à un officier SS susceptible, comment BB parvient à résoudre son problème d’engelures, au camp de Dachau (1938-39): « Lorsque mon tour arriva, le SS me demanda en hurlant si je savais que les juifs n'étaient admis dans le dispensaire que pour des accidents du travail, et si c'était la raison de ma présence. Je répondis que je connaissais le règlement, mais que je ne pouvais pas travailler tant que mes mains ne seraient pas débarrassées de la chair morte. Les prisonniers n'ayant pas le droit d'avoir de couteau, je demandais qu'on coupât la chair morte à ma place. Je m'efforçais de m'en tenir aux faits, en évitant la supplication, la déférence et l'arrogance. Il riposta : « Si c'est tout ce que vous voulez, je vais arracher la chair moi-même. » Il se mit à tirer sur la peau malade. Comme elle ne se détachait pas aussi facilement qu’il s'y attendait, il me fit signe d'entrer dans le dispensaire. À l'intérieur, après m'avoir regardé avec malveillance, il me poussa dans l'infirmerie et ordonna au prisonnier qui faisait fonction d'infirmier de s'occuper de la plaie. Il ne cessa de m'observer en guettant des signes de souffrance, mais je réussis à les réprimer. Sitôt la chair morte enlevée, je me préparai à partir. Surpris, il me demanda pourquoi je n'attendais pas les soins. Je répondis que j'avais obtenu le service que j'avais demandé. Il ordonna à l'infirmier de faire une exception et de me soigner la main. Alors que j'avais quitté l'infirmerie il me rappela pour me donner une carte qui me donnait droit à la continuation des soins et à être admis dans le dispensaire sans inspection à l'entrée ».

Vous voyez : on pourrait revendiquer, trompetter que « la honte doit changer de camps », comme le disent parfois les victimes qui ne rêvent que de renverser la relation de domination. Pourtant vengeance n’est pas justice. Voyez plutôt comme il peut être utile de ne pas rappeler au bourreau qu’il est un bourreau : le bourreau ne pouvant supporter d’être identifié à un bourreau, risque de vous le reprocher. Eventuellement, en vous supprimant, comme c’est le cas dans les situations extrêmes que BB analyse. Mais notre ego, spécialement quand il est blessé, frustré,  peut-il comprendre cela ? 

BB précise qu’en allant rencontrer l’officier, il n’avait « aucun plan détaillé ». Les codétenus discutaient sans fin sur le meilleur plan possible. Mais B préférait attendre, et « se régler sur le comportement du SS » = raison pour laquelle je dirai pour finir que notre archétype du féminin repose un principe de régulation (non de domination). « Je doutais de la sagesse qu’il y avait à arrêter d’avance une tactique en raison de la difficulté de prévoir les réactions d’un individu qu’on ne connaît pas ». Pas d’anticipation théorique, pas de pensée surplombante. Juste une simple disponibilité à ce qui est. Amen : que les choses soient ce qu’elles sont. C’est cela la Sophia, l’archétype du Féminin. 

III. Alors comment peut-on se désidentifier, se libérer de cette volonté de maîtrise rationnelle du réel ? Comment se libérer des conditionnements sociaux, des rôles avec lesquels notre ego aime s’identifier ? Par une certaine éducation bien sûr (plus que par des mesures juridiques ou policières).
Laquelle ? Pour aller à l’essentiel, je crois que nous pourrions faire beaucoup pour diminuer la violence en repensant - en équilibrant - nos pédagogies. 
Comment ? En croisant le travail de la raison, de l’imagination et de l’esprit. En inventant des espaces de pratiques et de réflexion qui décloisonnent les savoirs. E. Morin parle de pensée complexe : il a ouvert une Voie qui reste largement à mettre en pratique. 

E. Morin met en garde contre le culte universitaire de la spécialisation qui est à la fois nécessaire et abrutissante. Il parle à ce propos de « crétinerie universitaire » parce que la spécialisation construit des identités qui la rendent paradoxalement aveugle, et parfois violente, brutale (spécialement dans un contexte économique où la carrière universitaire devient un jeu de chaise musicale). La raison est devenue si asséchante qu’elle met en péril la science elle-même (voyez par exemple Laurent Segalat, La science à bout de souffle ? = la Science ne tient plus ses promesses !), l’imagination joue les folles-du-logis (selon le mot de Pascal), et l’esprit risque de prendre ses extases divines pour un permis de tuer (comme nous le rappellent les fanatiques religieux). Peut-être faudrait donc (non pas abolir la spécialisation universitaire mais) inventer des espaces de sagesse où les savoirs se rencontrent, se fécondent. Reconnaissons que la philosophie s’y prête particulièrement, parce qu’elle n’est qu’un questionnement ouvert à tout. La philosophie peut-elle redevenir la représentante de cette Sophia ?

Au sud de la méditerranée, c’est peut-être le risque du fanatisme religieux qui est le plus criant. Au nord, c’est sans contredit celui d’un rationalisme asséchant. Il y a là une vraie question : comment faire se rencontrer le nord et le sud de la méditerranée, en évitant d’un côté les excès de l’Islamisme et de l’autre ceux d’un rationalisme sec, des Droitsdel’hommismes ? 

D’où l’originalité de certaines initiatives un peu marginales mais que je relaye ici parce qu’elles ne sont pas si farfelues ; elles sont raisonnables et semble-t-il, efficaces à leur échelle. J’en citerai deux : 
- une méthodologie rationnelle appliquée aux productions de l’imagination (comme dans la mythodologie de G. Durand, ou la Médiologie de R Debray ; dans un champ connexe, la psychanalyse des Contes de Fées de BB ; dans un autre encore,  l’Alchimie comme pratique philosophale selon F. Bonardel, de l’apprentissage des langues selon Claude Agège, etc.) – l’intérêt n’est pas d’en savoir plus sur ces domaines (pour devenir plus érudit ?: à quoi bon !), mais d’apprendre à faire des détours culturels qui nous permettent de nous déprendre de nos appartenances, de nous distancer des fausses évidences dues à nos identifications… Ainsi si je parle chinois ou si je mange bio et que j’interroge par exemple cet imaginaire de mon quotidien, ce n’est pas pour me construire une nouvelle identité (et me donner un air « spécial »), mais c’est pour me distancer de mes identités initiales (celle du français, du consommateur irréfléchi, etc.), que je conserve sans doute mais que j’apprends ainsi, grâce au comparatisme, à relativiser.
- l’initiation aux méthodes de méditation. Par méditation, j’entends apprendre à se tenir dans l’être, dans une présence silencieuse. Il y a peut-être une certaine urgence à réapprendre à ne rien faire, à être. Cet apprentissage peut se faire en première personne, dès la maternelle comme on le fait en pays scandinaves, et jusqu’aux études universitaires comme l’Université de Médecine de Strasbourg le propose dans un Master diplômant à ses futurs médecins depuis la rentrée 2012, en passant par le primaire et le secondaire où se pratiquent déjà des initiatives « sauvages » de ce genre, qui sont forcément connues, tolérées par l’administration, parfois même discutées sur les réseaux sociaux, mais ignorés des rapports d’inspection de l’Education Nationale qui sont, disons, peut-être un peu gênés dans ce débat par une certaine culture de la laïcité. But : fluidifier nos identités, déréaliser. (Non pour les « accomplir », comme le voudrait A. de Souzenelle). Vivre/être plus vrai, ce n’est pas solidifier son identité, c’est au contraire en comprendre l’irréalité.
Ces pistes sont sans doute une initiative à creuser pour réhumaniser prisons, maisons de retraite, hôpitaux et  soins palliatifs (comme y travaillent déjà Sogyal Rinpoché), dans les foyers pour jeunes délinquants. A un coût dérisoire. 
En parlant de laïcité, j’ai employé peut-être un « gros mot », comme dirait Franck. Un gros mot, c’est-à-dire un mot lourd d’enjeux et de malentendus dont l’AP2M risque bien d’avoir tôt ou tard à reformuler les enjeux… Merci de votre attention.
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