Abd El Kader

Abd El Kader : soufi et franc-maçon?

Rumi : "Que ma maison soit un sanctuaire pour les juifs, une église pour les chrétiens, un temple pour les bouddhistes".
 
Qu'Abd El kader ait été un maître soufi : pas de doute, sa prédication et ses ouvrages l'attestent. Mais Franc-maçon? La réponse doit être nuancée. Ce qui est sûr, c'est que c'est un sujet polémique. 
Cette question concerne ceux qui s'interrogent sur les rapports de l'initiation spirituelle et de l'expérience mystique avec la franc-maçonnerie comme "association philosophique" (ainsi qu'elle se définit elle-même en son article 1 de la Constitution). 
Pour examiner le sens de ces rapports, qui sont complexes, l'exemple d'Abd El Kader fournit de précieux arguments, tirés pour l'essentiel de la lecture de la correspondance des loges Henri IV à Paris et des Pyramides à Alexandrie (en Egypte, où AEK fut initié), de courriers du GODF et d'écrits d'AEK (quelques lettres et un testament philosophique). Et quelques détails biographiques que j'emprunte à Bruno Etienne. 
Disons le tout de suite : je ne nie pas qu'AEK ait été Franc-maçon - comme persistent encore à le faire certains univsersitaires algériens (Benaïssa et d'autres) - puisque AEK a bien été initié en 1864 dans la loge des Pyramides pour le compte de la loge Henri IV. Les documents l'attestent. Mais je me garderai de l'affirmer comme une évidence ainsi que le font, peut-être sur un ton discutable, ceux qui veulent rehausser un peu leur propre gloire en même temps que celui de la Maçonnerie. 
Mon propos n'est pas de les juger, mais d'essayer de comprendre 
1. ce qui se joue dans cette initiation d'AEK pour les loges et le GODF ; 
2. de comprendre aussi ce que peut signifier pour lui cette initiation dans une confrérie occidentale ; 
3. le tout, pour essayer de comprendre un peu mieux ce que les maçons viennent faire ou chercher en FM. 

1. Le dialogue entre les maçons et AEK est difficile : il est lourd de malentendus, voire de maladresses. 
a. Dans les loges, ce qui est frappant, dès la prise de contact en 1860, ce sont les préjugés culturels contre l'Orient "berceau de l'ignorance", et contre la "race arabe" qu'il faut "régénérer". Les courriers insistent sur "les fureurs de la barbarie et du fanatisme" auxquelles AEK serait évidemment supérieur. Préjugé racistes donc, et même islmomphobes qui va jusqu'à opposer (comme le fait l'Orateur dans son discours de réception) "nos valeurs", à savoir "le drapeau de la tolérance" à "l'étandard du Prophète". (cf B. Etienne, AEK, soufisme et FM, p.34). 
Comme le dit B. Etienne, "l'ésotérisme des FM n'est pas le gran vainqueur de cette curieuse aventure". Il faut pourtant bien faire avec cette islamophobie diffuse. AEK a du en prender son parti, puisqu'il ne l'a jamais explicitement dénoncée. 
b. Cette opposition entre l'Islam et la tolérance n'a pu manquer d'interpeler AEK qui fondait son éthique de la tolérance non sur les doctrines libérales de l'Europe (John Locke et autres) mais sur l'exégèse d'un Coran bien compris. Pour AEK, il n'était pas question d'un dépassement laïque du Coran et de la religion, mais d'un dépassement de l'exotérisme religieux aveugle au sens des symboles, par l'esotérisme compris comme le coeur vivant de l'Islam, qu'on appelle soufisme. La distinction pertinente pour AEK est l'opposition batin/zahir, non celle du religieux et du laïque. 
En effet, vous avez peut-être entendu ces versets du Coran : "Pas de contrainte en religion" (II, 256); et au sujet du Coran : "Nul autre que Dieu ne connaît son interprétation" (s. 3, v.7) - deux versets qui ouvrent le débat sur les fondements coraniques de la tolérance dans un cadre qu'AEK n'avait nul désir de quitter ou de dépasser. Pour AEK, la référence est l'Islam, c'est-à-dire la soumission à Dieu (comparable à ce qu'il aurait pu lire dans les vieux rituels du RF de 1801 qui exaltent la Providence - mais nous ne savons s'il les a lus) ; et non les valeurs tout récemment affichées de "liberté, égalité, fraternité" qui datent de 1848 et sont étrangères à la maçonnerie traditionelle des 14e au 18e siècles...
2. Alors pourquoi ces malentendus n'ont-ils pas empêché AEK et les maçons de faire route commune? 
a. Du côté des dignitaires de l'Ordre, les courriers échangés en interne au sujet d'AEK expliquent qu'il s'agit "d'orientaliser la Maçonnerie" (B.E., op.cit., p36-37). C'est sans doute pénible à dire, mais ne comprenez pas qu'il s'agirait de s'ouvrir à la sagesse de l'Orient et de l'Islam. Les courriers sont clairs : il s'agit d'européaniser l'Orient. Autrement dit, AEK est décrit comme un instrument au service de la doctrine coloniale, une pièce à exploiter dans le projet de domination française sur l'Orient. Bref, le projet n'est pas initiatique, mais politique ou parapolitique. Donc les dignitaires n'ont pas compris le sens de la démarche d'AEK qui avait affirmé depuis longtemps, lors de sa reddition en 1847 face au colonel Bugeaud, qu'il arrétait la politique et consacrerait le reste de sa vie à Dieu. Et qui sait, peut-être ces dignitaires n'ont-ils pas non plus compris le sens de la maçonnerie...
b. Pour AEK qui, à mon avis, était conscient de ces malentendus, mais qui n'était pas un fanatique de la vérité, la FM représentait potentiellement un Centre d'Union entre cherchants, méditants, mystiques. Il a du penser que d'autres mystiques (venus du Christianisme ou d'autres horizons pouvaient s'y retrouver), et il a pu y rencontrer des frères capables de lui faire passer l'envie de démissionner, car tous les frères n'étaient pas des athées militants, postivistes, rationnalistes, progressistes purs et durs, etc. 
Même si après 1865, sa présence sur les colonnes se fait rare, il a gardé de nombreux contacts avec des frères d'Egypte et de Syrie. Il est inscrit sur les registres de la loge l'Orient à Damas. Il est toujours honoré par le GODF partout, sur son passage. 
Comme on peut le lire dans ses courriers, AEK est un homme très poli : il exprime abondamment sa gratitude, sa reconnaissance, etc. Et je pense qu'il est sincère. 
Sincère mais lucide quant aux préjugés racistes ou islamophobes qu'il perçoit. Mais c'est le sens moral de la mystique que d'apprendre à faire avec, de ne pas maudire le mal, et de ne pas le surcharger de polémiques. Ne pas en rajouter.
Dans les années 1870, AEK prend sans doute connaissance des débats sur la laïcisation du GODF, et de l'abolition de la référence à Dieu en 1877. La FM devient une association philosophique de type rationaliste, et pratiquant une laïcité de combat tout au long de la IIIe République. Mais pour un mystique, est-ce si grave? Le mystique n'est pas un intégriste attaché à la défense de cerrtaines valeurs. Le mystique est celui qui contemple le mystère de la vie et tire de cette contemplation un détachement. 
Du reste, même sur la pente d'une laïcité de combat ou de l'athéisme, la FM reste une "confraternité d'amour", selon AEK. D'accord, ce ne sera pas une tariqa ou une zaouia à l'occidentale, mais AEK, tout en enseignant le Coran à la mosquée de Damas, est resté en lien avec ces frères dont certains étaient plus ou moins délicats et maladroits (mais qui ne l'est pas!). 
Il n'écrira à la fin de sa vie aucun éloge de la FM, mais - et la nuance importe- il ne démissionna pas et n'écrivit jamais non plus rien contre la FM. Pour lui, je crois que la question du sens et de la valeur de la FM restait à la fois ouverte et, au fond, probablement assez secondaire. Pour celui qui a atteint al fana, l'extinction en Dieu, l'exatse mystique, toutes les questions d'appartenances idéologiques (à un parti, à une religion instituée, etc.) sont secondaires. Gandhi au 20e siècle, l'a abondamment démontré. 
Certains ont pu dire ou croire que l'absence de critique s'expliquait par la volonté de maintenir la pension que lui versait l'Etat français (150 millions d'anciens francs). Cet opportuisme est toujours possible, mais il est contradictoire avec le détachement dont AEK avait toujours fait preuve, dans sa guerre algérienne, comme dans les révoltes de Damas où il a à chaque fois tout risqué. 
Et finalement, notons qu'il n'était pas obligé d'autoriser 4 de ses 7 fils à prendre le chemin des loges maçonniques - ce que ceux-ci n'auraient pu faire sans l'aval de leur père. 
Conclusion
En conclusion, si on voit bien qu'AEK qui meurt après avoir écrit le Livre des haltes et ne donne pas lui-même grande importance à son passge sur les colonnes, il est aussi abusif de dire qu'il n'a pas été maçon ou qu'il aurait considéré la Maçonnerie comme une association "satanique" (ainsi que le font ceux qui clament que les documents attestant de l'initiation d'AEK sont des faux!). 
Je crois - mais je peux me tromper - que son rapport à la Maçonnerie s'explique par son mysticisme. Il observe dans la Maçonnerie du GODF un divorce entre la quête de liberté et le sens du Sacré. Sans doute le déplore-t-il, mais en silence (puisqu'il n'écrit rien là-dessus), ne fait pas de commentaire. Ce n'est pas tout à fait son histoire; il n'en fera donc pas une histoire. Sans doute serait-il sage d'éviter la polémique et de suivre sa conduite exemplaire : il n'y a aucune raison de nier les relations qu'AEK a eu avec les maçons du GODF, mais il n'y a aucune bonne raison de forcer son identification à la Maçonnerie française, surtout si l'on se souvient bien ce que fut celle du 19e siècle, dans les années 1877. 
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