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Humour : Ironies

Ironies

Pour Socrate tel qu'il apparaît dans les dialogues de jeunesse de Platon, comme pour Zhuangzi (Ch. 2 ou ch.27), l'ironie (le discours décalé) suppose l'existence d'une vérité, mais une vérité qui se dérobe en partie sous les mots que j'utilise pour la nommer. D'où ce sérieux étrange qui consiste prendre les mots au sérieux, pour ne pas se prendre au sérieux. L'ironie est donc plus qu'une figure de style : c'est une sagesse, une certaine manière de se rapporter à la vérité. En feignant de ne rien savoir, ne disant rien (en n'affirmant rien), l'ironie en dit donc tout de même long (Jankélévitch, 1964).

L'erreur - voire le danger - du rationalisme est de croire qu'un surcroît de précision du langage doit pouvoir exorciser l'évanescence de la vérité, et la coaguler dans un discours devenu doctrine. Mais les apories de Socrate, les questions en suspens de Zhuangzi nous prémunissent contre ce risque de forclusion, contre l'arrogance de la raison. Le rationalisme est à la rationalité scientifique ce que le dogmatisme est à la spiritualité : une forme de crise paranoïaque contre laquelle la distance ironique doit pouvoir nous prévenir. Dans cette distance, l'ironie réintroduit un vide sous forme d'incertitude.

Zhuangzi propose un "propos flottant" ou "parole enivrée" (Graziani, 2006), 卮言 , zhi yan (ch.27) car la vérité ne peut être dite, enclose dans le langage - ou bien elle ne peut être dite que par un langage qui sait ne pas pouvoir la momifier.

Ensuite, l'ironie de Zhuangzi est une mesure contre l'esprit de sérieux et le ton moralisateur qui régnait sans doute dans les milieux confucéens de son temps. Car le sens du solennel a vite fait de tourner au goût du grandiloquent. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, le discours ampoulé a tourné à la complaisance et perdu sa justesse. Si la vérité a quelque chose de solennel, elle n'en garde pas moins la fraîcheur de la spontanéité, quelque chose qui tient de l'enfantillage. Le caractère chinois 子 , zi, ne signifie-t-il pas justement et tout à la fois "maître" et "enfant"?

Dans les circonvolutions ironiques de son langage où l'imaginaire devient plus réel que le bon sens (comme c'est le cas au ch.2, dans le rêve du papillon), Zhuangzi nous rappelle à la vertu salutaire de l'humour qui nous déprend du langage - l'humour étant entendu non comme moquerie à l'endroit de quelqu'un ou de quelque chose, mais comme mise en question fondamentale du langage par lui-même.

En résumé : l'ironie est une précaution contre le sérieux des beaux-parleurs (qu'ils croient ou nient la vérité) et celui des donneurs de leçons.

Bibliographie

Graziani R., Fictions philosophiques du Tchouang-Tseu, Gallimard, L'infini, 2006.

Jankélévitch V., L'ironie, Flammarion, coll. Champs, 1964.

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