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Histoire de la biologie (Indice de crise)

Crise de la biologie

Il nous faut prendre acte d'un malentendu (indépassable?) sur l'explication de la vie : le vitalisme et le positivisme fissurent l'unité de la biologie.

Pour comprendre l'histoire de la biologie, qui naît au 19 e siècle, rappelons que ce discours sur la vie s'efforce d'acquérir le statut d'une science. Descartes niait que la biologie aristotélicienne méritât ce titre, car Aristote explique la vie (bios) à partir d'un principe métaphysique, l'âme (psychè) : or un tel principe est impossible à observer et une science digne de ce nom doit s'en passer. Bref pour Descartes la biologie d'Aristote n'est qu'une métaphysique (gratuite), non une science. Pour éliminer de la science toutes les notions occultes qui l'obscurcissent, Descartes propose de réduire la vie à du mécanique; il élabore la célèbre théorie des animaux-machines. Depuis Cl. Bernard et même depuis Descartes, la biologie doit s'appuyer sur le principe de l'observation/expérimentation. Le principe vital étant inobservable, il faudra se dispenser d'y recourir. Ernest Kahane ira même jusqu'à écrire : puisqu'un tel principe est inobservable, il faut en conclure que « la vie n'existe pas ».

Toutefois la réduction cartésienne du vivant à du mécanique a très vite dérangé les philosophes. Au 18 e siècle, Kant constate les différences irréductibles qui opposent le vivant et les machines : auto-reproduction, autoréparation, stratégies d'adaptation, interrelations avec un milieu, et surtout une finalité interne (des « tendances ») pour les vivants, tandis que les machines ne sont qu'un pur jeu de forces physiques.

Au 19 e siècle, la théorie darwinienne de l'évolution s'efforce d'éliminer ce « finalisme » tout en maintenant l'idée d'un projet, ramenant le processus de l'évolution à un jeu de sélection mécanique et naturelle favorisant les variations individuelles les plus adaptées à leur milieu. Mais Teilhard de Chardin et Bergson voyaient dans l'évolution les traces d'un plan divin ou tout au moins d'un élan créateur qui n'était pas simplement mécanique et aveugle. Le débat se prolonge au 20 e siècle : J. Monod défend une conception anti-finaliste de l'évolution qui s'opère par le hasard des variations et la nécessité d'une sélection naturelle tandis que P.-P. Grassé soutient qu'on ne peut comprendre les phénomènes évolutifs en supposant qu'ils sont le résultat d'un mécanisme aveugle. On voit ici par quel biais, science et religion/spiritualité pourraient continuer à dialoguer. Mais d'un côté le positivisme crie à l'obscurantisme (métaphysique ou religieux), et de l'autre le vitalisme s'inquiète des dérives scientistes.

La biologie doit éviter deux écueils : l'un se nomme : mécanique; et l'autre : métaphysique. Peut-on considérer que la génétique qui s'est efforcé d'élaborer le concept de « programme » et la cybernétique avec son concept de « programmation » soient parvenues à défendre, pour penser le vivant, le modèle d'une machine capable d'agir en fonction des informations reçues de son milieu? L'avenir le dira, mais force est d'admettre que c'est seulement en se réduisant à l'intelligibilité parfaite d'une machine que la vie a pu constituer l'objet d'une discipline scientifique. Reste à savoir si d'autres types de discours sur la vie (empruntables aux médecines alternatives ?) sont en mesure d'accéder à une légitimité comparable, et selon quels critères.

La question de l'expérimentation, constitutive de la biologie scientifique au 19 e siècle, pose des problèmes éthiques essentiels - évacués par le mécanisme cartésien, mais qui ressurgissent autour de la figure du généticien présenté comme l'une des figures modernes de l'apprenti sorcier - problèmes éthiques qui nourrissant une certaine technophobie. Hans Jonas a essayé de penser le problème général de la responsabilité éthique et civique de la recherche scientifique autour d'un principe de responsabilité : selon lui, il ne convient ni de donner toute licence à la science ni de brandir des armes (telle qu'une utilisation abusive du principe de précaution) contre le progrès. Ni religion du progrès, ni phobie du progrès, le principe de responsabilité nous invitait déjà à considérer, en 1979, non les conséquences d'actes déjà accomplis, mais celle des actes futurs possibles. Cette approche problématique indique une focalisation très actuelle des débats sur l'éthique de la science.

Bibliographie

Aristote, De l'âme, trad. E. Barbotin, Les Belles Lettres, Paris, 1966.

-- De la Génération des animaux, trad. Pierre Louis, Les Belles Lettres, Paris, 1961.

-- De la Génération et de la Corruption, trad. Ch. Mugler, Les Belles Lettres, Paris, 1966

-- Histoire des Animaux, trad. Pierre Louis, Les Belles Lettres, Paris, 1969.

Bernard Cl., Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865), Flammarion, GF, 1966, p.135-136

Bergson, Oeuvres, Ed. Du Centenaire, PUF, Paris, 1959.

Cangulihem, La connaissance de la Vie, Vrin, 1975.

Darwin Ch., De l'origine des espèces par sélection naturelle, trad et notes de Clément Royer, Flammarion, Paris, 1918.

-- Théorie de l'évolution, Textes choisis par Y. Conry, PUF, Paris, 1969.

Descartes R., Lettre à***, mars 1638, dans Oeuvres et Lettres, Gallimard, Pléiade, 1953, p.1004-1005

Grassé Pierre-Paul, Le Darwinisme aujourd'hui (sous la dir. d'E. Noël), Seuil, Points Sciences, 1979, p.138-141

Jonas H., Le principe de responsabilité, Une éthique pour la civilisation technologique (1979), trad. aux éd. du Cerf, 1990

Kahane E., La Vie n'existe pas, Ed. Rationalistes, Paris, 1962.

Kant E., Critique de la Faculté de juger (1790), § 65, trad. A Renault, Flammarion, GF, 2000, p.366

Monod J., Le Hasard et la Nécessité, Seuil, Points Essais, Paris, 1970.

Pichot A., Histoire de la notion de vie, Gallimard, Tel/indédit, 1995, 973 pages.

Teilhard de Chardin P., La Place de l'Homme dans la Nature (1965), Coll. Espaces libres, 1996

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