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Histoire sexualité/spiritualité

Sexe et spiritualités

 Une multitude d’approches de la spiritualité était possible : homosexualité, paraphilies, procréation, avortement, mariage, circoncision, excision, etc. J’ai choisi d’aborder la question du sexe sous l’angle de la question, à mon avis transversale et plus philosophique, du plaisir sexuel. Plus exactement : la question du plaisir sexuel dans son rapport à la culture, voire aux plus hautes formes de la culture, c’est-à-dire à la sagesse.

Donc la question peut se formuler ainsi : plaisir et sagesse sont-ils compatibles ? Pourquoi ou à quelles conditions ?

  1. Notre histoire occidentale aura aussi été celle d’un procès du plaisir.
  2. Mais ce procès a débouché sur un procès en appel, voire un procès du procès, un contre-procès
  3. Ce contre-procès a lui-même abouti à une réhabilitation du plaisir dans les néospiritualités. Quelle réhabilitation, dans quel contexte et pour quel motif ?

 

I.                   Le procès du plaisir en Occident.

On peur distinguer deux phases dans ce procès : D’abord, en Grèce et à Rome, on en condamnait surtout les excès (M. Foucault, Histoire de la sexualité, t.II et III) ; ensuite, le Christianisme en condamnera jusqu’à la tentation

 

  1. Antiquité grecque et romaine
  1. Les Grecs condamnaient la démesure (hybris) comme on peut le voir dans la Tragédie grecque, le Philèbe de Platon, l’Ethique de Nicomaque d’Aristote. La sagesse grecque est une sagesse apollinienne de l’équilibre, de l’harmonie, de la mesure en référence à des normes constamment rappelées : la Nature (physis) et la Raison (logos)
  2. Donc le plaisir est naturel, mais l’excès ne l’est plus. C’est particulièrement visible chez Epicure qui distingue les plaisirs naturels de ceux qui ne le sont pas, les nécessaires et les autres. Lettre à Ménécée.
  3. Dans cette jouissance raisonnable, nous restons libres ; sinon, nous sommes esclaves. La liberté intérieure (et pas seulement la liberté politique) tient une place de choix parmi les valeurs antiques, comme le souligneront particulièrement les stoïciens.

Conclusion : Les philosophies antiques sont des philosophies de la modération, plutôt que de l’abstinence… même si, c’est vrai, Socrate n’a pas couché avec Alcibiade !

 

  1. Radicalisation du procès en période chrétienne

Avec Augustin (4e s.), la question du plaisir sexuel fait l’objet d’une vigilance accrue, d’un soupçon plus marqué, et avec Grégoire le Grand (au 7e s.), on est passé à une condamnation plus radicale du plaisir.

  1. Pour Augustin, la virginité n’est que « la meilleure chose de deux choses bonnes ». Le mariage et la vie sexuelle sont un bien justifié par la procréation. Augustin condamne donc les formes extrêmes de l’ascétisme, contribuant à la construction d’un christianisme institutionnel, religion d’Etat (sous Constantin).
  2. Avec Grégoire le Grand, le ton change : il y a péché dans l’acte sexuel du seul fait du plaisir qu’il cause (Registri epistolarum).
  3. Le terme « luxure » apparaît en 1119.
  4. Chez Thomas d’Aquin, plus rien ne justifie le plaisir sexuel.

 

  1. Mépris des philosophes pour le plaisir

Quelques exemples : pour Spinoza, l’amour sexuel n’est que le frottement de deux chairs ; pour Schopenhauer, le plaisir est l’ingrédient majeur du Vouloir-Vivre = d’une illusion vitale par laquelle le Vouloir-Vivre nous intéresse à sa cause qui est de se perpétuer – cause absurde puisque notre vie oscille sans fin, entre la souffrance et l’ennui. C’est de cette funeste illusion que pour S., la philosophie doit nous libérer.

 

II.                Le procès du procès

Il y a comme un contre-procès

  1. qui commence avec le libertinage de Dom Juan, de Sade, de Casanova ou Crébillon fils,
  2. se développe dans une critique de la religion chez Nietzsche, Freud et Marx, via les utopistes libertaires du 19e s. (C. Fourier…)
  3. et semble trouver une première conclusion dans la Révolution Sexuelle des années 60.

 

  1. Le libertinage est largement une réaction esthétique contre la rigidité et l’hypocrisie de la doctrine de l’Eglise sur le mariage et le célibat.
  1. Esthétique littéraire : théâtre, essais, fictions… Le libertinage est une fronde contre le dogmatisme et le pouvoir clérical, peu construit théoriquement sinon sur le fondement d’un certain matérialisme.
  2. Malgré l’iconoclamse légitime ou l’esprit frondeur qui le motive, il est difficile à suivre dans son apologie du cynisme glissant vers celle du crime (chez Sade).

 

  1. Dans le processus lent de sécularisation des nations occidentales (que M. Weber et M. Gauchet appellent « désenchantement du monde ») des philosophes dénoncent la religion (la juive et la catholique surtout) et leur mépris du corps et de la sexualité.
  1. Marx dénonce l’instrumentalisation du corps pris dans des rapports de pouvoir favorables aux intérêts du Capital.
  2. Nietzsche, au nom de la Grande Santé (Gai Savoir), dénonce le mépris du corps et le ressentiment contre la vie.
  3. Freud révèle le déni de la sexualité, déni pathogène pour l’individu et la société puisque c’est dans cette sexualité qu’on va trouver aussi bien les véritables causes de la névrose, que celle des guerres qui agitent l’histoire du 20e s.

Quoiqu’en dise M. Foucault (Hist. de la sex., t.I), je pense que Freud a beaucoup fait pour desserrer l’étau qui bridait la sexualité en Europe, la libérer d’un tabou et que la psychanalyse a créé un terrain favorable à la Révolution Sexuelle des années 60.

 

  1. Quels sont les effets ou les bénéfices de la Révolution Sexuelle d’un point de vue spirituel ?

La RS des années 60 se définit :

1. par la conquête d’une vie sexuelle non-reproductive,

2. par les progrès techniques de la contraception (pilule, préservatif latex),

3. par les progrès de la thérapeutique des MST qui tendent alors à disparaître, et

4. la lutte politique pour l’égalité juridique des femmes

 

  1. La RS modifie la posture séculaire de l’Eglise sur la sexualité lors de Vatican II
  1. Vatican II sort le mariage des limites étroites de la reproduction et conçoit une vertu positive du sexe en vue de l’union entre époux (ou des « réjouissances mutuelles », Concile de Trente)
  2. Vatican II distingue chasteté et continence/abstinence. La Chasteté est « l’intégration réussie de la sexualité dans la personne et par là l’unité intérieure de l’homme dans son être corporel et spirituel », Catéchisme de l’Eglise Catholique, §2337.
  3. Même si on a pu juger que c’était trop peu ou trop tard, que le mal était fait, le virage était réel et durable, confirmé par Jean-Paul II, Gaudium et spes.

 

  1. Mais sur les bases du Marxisme/freudisme/tantrisme, la RS défend une libération spirituelle ambigüe
  1. D’un point de vue marxiste, elle libère d’une conception du corps comme organe de production au service du Capital : le corps, explique Bénazéraf, est d’abord au service de sa propre reproduction/jouissance libre.
  2. Pour les post-freudiens, elle libèrera des refoulements générateurs de névrose
  3. Pour les tantrika, elle libère des conditionnements culturels qui ont développé notre ego possessif. Bref, dépasser le Moi jaloux pour s’unir au Soi. D’où le développement de la pornographie et surtout de l’amour libre et de la sexualité de groupe (alors très à la mode) comme instrument de libération.

D’un autre côté, des témoins critiques ont interrogé les limites de cette RS :

  1. La surenchère semble y être devenu une nouvelle norme ou obligation, dogmatique et terroriste, anticonjugale, stigmatisant et ringardisant le couple et la fidélité…
  2. Selon A. Finkelkraut, P. Bruckner, elle est suspecte d’avoir instauré une sorte de dictature de l’orgasme obligatoire, et d’avoir prolongé la domination des modèles masculins de la sexualité, l’échangisme lui-même n’étant peut-être, sous cet angle, qu’un régime déguisé de liberté surveillée.

Mais tout de même, deux avantages majeurs :

  1. une déculpabilisation du plaisir sexuel
  2. un retour d’intérêt pour les sagesses exotiques du sexe.

Et ce regain d’intérêt va s’approfondir dans les nouvelles spiritualités, plus ou moins traditionnelles et plus ou moins iconoclastes ou transgressives qui vont se développer au 20e s. de Jung à Leloup en passant par Osho ou Mantak Kia.

 

III.             La réhabilitation du plaisir dans les néospiritualités

  1. Ces nouvelles spiritualités exhument de vieilles sagesses qu’elles réinventent
  1. le tantrisme – ressuscité du puritanisme indien victorien
  2. le taoïsme ressuscité du puritanisme maoïste
  3. le christianisme gnostique de la bibliothèque exhumée de Nag Hammadi, ressuscité du christianisme institutionnel après 1945 : surtout Evangile de Thomas, Evangile de Philippe.

Toutes ces sagesses du sexe exaltent la sizygie, c’est-à-dire l’union des principes mâles et femelles en vue de l’élévation spirituelle.

D’où la question : pourquoi ou à quelles conditions cette union sexuelle est-elle le moyen d’une élévation spirituelle ? N’est-ce pas tout simplement une mystification comme pourrait donner à le penser l’exemple de certains sex guru ?

 

  1. Mais il arrive qu’elles permettent de réinterroger et de renouveler les rapports entre Eros et Agapè, entre le sexe et l’amour spirituel,

comme c’est le cas du Père Jean Séraphin (Jean-Yves Leloup) dans l’Eglise Orthodoxe Française. Né en 1950, et contemporain de la RS, Jean-Yves Leloup d’abord moine dominicain quitte l’Ordre pour des raisons d’éthique sexuelle et se lance dans une lecture serrée des Evangiles apocryphes et gnostiques : notamment l’Evangile de Philippe (« Ceux qui prient vraiment à Jérusalem…) et l’Evangile de Thomas (logion 22 : Quand irons-nous dans le Royaume ? Quand vous ferez le Deux Un afin de faire mâle et femelle en Un seul »). On voit que les néospiritualités cherchent des fondements textuels, et parfois, elles les trouvent !

  1. Qu’est-ce que l’Amour et quel piège doit-il éviter ? Le péché originel interprété comme péché de consommation est le contraire de l’Amour/agapé interprété comme communion de sujet à sujet. Par opposition à la Pornè, à l’Amour vulgaire ou prostitué, qui consiste à consommer l’Autre réifié, réduit à un objet de consommation (de plaisir), aimer consiste à servir et non à se servir ; c’est être là, ce n’est pas prendre. C’est donc laisser l’autre être ce qu’il est ; donc l’amour n’est pas jaloux (ICo 13 et contrairement à tous ceux qui disent « ma » femme) et il ne devrait pas y avoir besoin d’échangisme pour se prouver qu’on ne l’est pas ! Ca n’empêche personne de vivre selon son désir et les jeux coquins de l’ego, mais attention de ne pas prendre ces jeux sexuels pour recherche spirituelle, attention de ne pas se raconter d’histoire.
  2. Réinterprété dans ce rapport à la présence, la fidélité n’est plus l’absence d’adultère, c’est la capacité à se tenir debout, vertical, dans la Croix du Présent (c’est ce que signifie le mot starva en grec), dans l’Ouvert, fidèle à ce « Je Suis » (Héyé asher Héyé, qui est le nom de Dieu en hébreu). Ce n’est plus soulager une pulsion, mais c’est ce tenir sur la crête de cette exigence qui consiste à se maintenir dans une relation de sujet à sujet (et non plus dans la relation d’un ego qui cherche un objet de satisfaction). Se tenir dans cette relation d’être à être, de sujet à sujet, (et non pas de sujet à objet), c’est se tenir en Dieu, car Dieu est Relation (i.e. persona, conformément à la définition qui est donnée de la persona dans les Conciles de Nicée Constantinople). Que reste-t-il quand il n’y a plus désir de posséder ? Il reste un désir d’être, une soif d’être qui peut aussi passer par des caresses réciproques, qui peut s’incarner jusque là. Dieu peut donc être là, au cœur de la relation sexuelle, grâce à elle, et non pas seulement malgré elle. Car Dieu n’est rien d’autre que la pleine présence, le fait d’être totalement là, vigilant et respirant, en pneumati kai aléthéai, dans la vigilance du souffle, selon l’expression de Jean.
  3. Comment y arrive-t-on ? Certainement pas selon les méthodes de la Révolution Sexuelle, non pas en stimulant le désir sexuel (ni viagra, ni drogues, ni alcool, ni sexualité de groupe, etc.), mais en creusant le désir d’être et d’accomplir le féminin de notre être (dont notre compagne est le miroir ou la projection), par la respiration consciente, c’est-à-dire en cultivant la méditation ou la prière, la conscience de l’inspir et de l’expir, y compris pendant l’acte sexuel lui-même.

La démarche de JY Leloup est l’exemple d’une néospiritualité enracinée dans une tradition et en même temps profondément métissée d’hindouisme et de bouddhisme, c’est-à-dire ouverte sur d’autres traditions spirituelles qui la fécondent – ce qui me semble caractéristique des néospiritualités postmodernes. Cette ouverture on peut la repérer dans les dialogues des racines traditionnelles et des influences extérieures. Par exemple :

  1. dans l’accentuation hébraïque mais  également hindouiste de Dieu comme « Je Suis »
  2. dans le style hesychaste mais également bouddhiste de l’importance donnée à la respiration comme support de méditation.

 

 

 

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