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Histoire de l'orientalisation de l'occident

Histoire contemporaine de l'Orientalisation de l'Occident

Certains auteurs ont essayé de faire une histoire de ces interactions culturelles afin d’en interroger le sens. Dans La Rencontre du Bouddhisme et de l’Occident, F. Lenoir montre comment l’Occident est passé d’un intérêt intellectuel pour le bouddhisme à un intérêt plus populaire dont le sens s’est précisé au cours des années 1960. Peu avant la Révolution Culturelle, Jack Kérouac, Harvey Cox, Allen Ginsberg, Robert Bellah décrivent une « nouvelle conscience religieuse et la crise de la modernité ». Ils témoignent de l’élaboration d’une contre-culture cherchant des solutions aux contradictions de la société d’abondance sur fond de critique des institutions cléricales et de leurs pasteurs fonctionnaires, complices de l’utilitarisme et d’un système économique. Harvey Cox écrira en 1978 que « tous les psychologues de notre époque sont peu ou prou des enfants du siècle des Lumières et ont hérité de son mépris condescendant pour la spiritualité, forme de superstition parmi d’autres. L’histoire même de leur discipline les coupe de tout contact avec leur propre tradition religieuse occidentale et lorsque, dans cet état d’aliénation, ils ressentent le besoin de trouver un fondement nouveau à la science de l’âme, c’est d’ordinaire vers l’Orient qu’ils se tournent » (L’appel de l’Orient). Tout, dans ce mouvement culturel, n’est pas pour réjouir le besoin d’une spiritualité exigeante, tout ne fait l’unanimité. En 1961, Esalen en Californie verra les premiers pas de ce qui deviendra progressivement le New Age, adulé et si contesté, étonnant mélange de spiritualité et de psychologie qui fécondera tout le mouvement du Développement Personnel. Quoiqu’il en soit, avec l’ouverture des frontières américaines grâce aux lois sur l’immigration asiatique de 1965, la taoïsme et la bouddhisme, supportés par tout le courant des pratiques corporelles, énergétiques et des arts martiaux, va déferler sur l’Occident le plus moderne.

En Europe, des signes similaires de cette progression étaient perceptibles : en 1936, Félix Guyot introduit en France le Hatha Yoga. 1956 est l’année où La voie du silence du Père Déchanet se vend à 100 000 exemplaires. Eva Ruchpaul publie un autre bestseller en 1966 : Connaissance et technique du Yoga. 1967 voit d’ailleurs la naissance de la fédération française de Yoga. La fédération française de Judo passera la barre des 100 000 licenciés en 1969, moins de 100 ans après la fondation de ce sport moderne par J. Kano et son introduction en France en 1889. Le Karaté se développe dans des proportions comparables à la suite d’H. Plée qui l’introduit en France en 1948, et peut-être grâce à la publicité que lui fait Elvis Presley qui reçoit le grade de 7e dan. L’Aïkido arrive en France en 1951. Plus tard, dans les années 1980, ce sera au tour du Qi Gong Chinois de venir seconder le Yoga et les arts martiaux qui ont été en Occident le cheval de Troie de la spiritualité extrême orientale et du bouddhisme en particulier.

De nombreux événements médiatisés ont marqué l’imaginaire de ce 20e siècle en cours d’orientalisation : en 1953, Robert Godet part au Tibet en 2 cv. 1964 : Arnaud Desjardins commence une célèbre carrière en filmant les cérémonies tibétaines. Matthieu Ricard fait partie de ceux que ces films ont touché. Parlant des êtres qu’il a rencontré au Tibet, il écrit : « Ils correspondaient à l’idéal du Saint, de l’être parfait, du sage, une catégorie d’êtres qu’apparemment on ne trouvait plus guère en Occident (…) Je ne pouvais rencontrer Socrate, écouter un discours de Platon, m’asseoir aux pieds de Saint François d’Assise ! Tandis que, brusquement, surgissaient des êtres qui semblaient être l’exemple vivant de la sagesse » (Le Moine et le Philosophe, 1997). Bien avant lui, Alexandra David-Neel avait révélé « le trésor spirituel » du Tibet dans une littérature enthousiasmée. Les tibétains eux-mêmes, depuis leur tragédie politique avec la Chine, avaient encouragé cet engouement nouveau. Pawo Rinpoché parlait d’un rêve : « Je vois le soleil s’obscurcir et une nuit noire, une nuit terrible fondre sur le Tibet. Et, tandis que l’obscurité se fait totale et menaçante sur notre pays, je vois une multitude d’étoiles scintillantes illuminer toute la surface du globe. Peut-être le dharma sera-t-il un jour amené à disparaître du Tibet…mais ce sera pour éclairer le monde entier » (Propos retranscrit par L. Deshayes, Histoire du Tibet, 1997).

Le Bouddhisme tibétain en effet se répandait en Occident dans les années 1970, en même temps d’ailleurs qu’un autre courant bouddhiste : le zen. D.T. Suzuki, puis Suzuki Roshi (en Europe entre 1959 et 1971) et Taisen Deshimaru (entre 1968 et 1982) répandait leur enseignement sur le zen. Le premier dojo Zen s’installe rue Pernéty à Paris et 1979 voit la création de l’association Zen Internationale. « Si vous pratiquez zazen, même sans temple, c’est le vrai zen, même si vous n’êtes pas moine, même si vous vous trouvez dans une prison. Zazen, c’est la respiration juste, l’état d’esprit juste, la posture juste » (Questions à un maître zen)

G. Ohsawa exporte la macrobiotique. Bientôt Chogyam Trungpa propagera le mythe du Kâlachakra et rebaptisera son enseignement promis au succès sous le titre de Shambala. Tich Nhat Hahn crée sa propre école en 1965 et fonde le Village des Pruniers en 1982. Tout un courant de bouddhistes chrétiens s’est discrètement fait une place depuis Hugo Lassalle, un jésuite qui s’intéresse au bouddhisme en 1929 et meurt en 1990. Dans la même veine ; K.G. Durkheim qui découvrait le zen en 1921 transmet sa thérapie initiatique jusqu’en 1988. « L’assise en silence dans posture zazen est un exercice initiatique qui favorise l’union intérieure avec l’être essentiel » (Méditer, pourquoi et comment ?, 1982). Il se pose dans la Forêt Noire ; dans la Drôme, J. Castermane transmet son enseignement.

Tous ces enseignements séduisent par leur aspect dépouillé, aconfessionnel, dans l’esprit d’une spiritualité laïque. Mais d’autres bouddhismes séduisent justement par leur dimension religieuse et dévotionnelle. Le bouddhisme Théravada connaît une expansion moins rapide. Dans la tradition Vipassana, il se fait connaître par Ajahn Chah, qui avait été ordonné moine en 1939, en Thaïlande et par U Ba Khin, un moine de Rangoon (Birmanie) qui essaime en Europe à travers la personnalité de S.N. Goenka. V.R. Dhiravamsa transmet le bouddhisme Vipassana en Angleterre et aux Etats-Unis.

Qu’est devenu le bouddhisme ? Une forme de « matérialisme spirituel » pour des adeptes qui veulent se soulager de leur stress ? Un repli traditionaliste frileux contre les innovations de la modernité ? La voie d’une authentique sagesse capable de féconder l’avenir ? En 1989, avec la mort du plus grand des moines de la première génération de la diaspora tibétaine, Kalou Rinpoché, et l’effondrement du Mur de Berlin, c’est la fin d’une époque. Le Dalaï Lama reçoit le Prix Nobel et Marx est finalement pris à contre-pied. Dans un monde instable, le bouddhisme propose une sagesse de l’impermanence et qui plus est, répondant à notre défiance à l’égard de toutes les institutions (spécialement lorsqu’elles sont religieuses), le Dalaï Lama présente le Bouddhisme comme une « spiritualité laïque », prônant une « révolution intérieure », spirituelle, et non politique (Sagesse Ancienne, Monde Moderne, 1999). Il vient à la rencontre des scientifiques (Francisco Varela, CNRS Paris, notamment) avec lesquels il entre en dialogue. Edgar Morin appelle de ses vœux une « nouvelle religion (…) de fraternité », « pour sauver la planète » (Terre-Patrie, 1993). Hans Jonas et Paul Ricoeur sollicitent une « responsabilité universelle », et les réflexions d’une tradition protestante de prière chrétienne viennent croiser l’appel bouddhiste à la méditation, recommandant également de « s’abstenir d’agir » (Le temps de la Responsabilité, 1991). Tous ces thèmes trouvent un écho dans le bouddhisme et peuvent expliquer la conjonction du bouddhisme et de l’Occident. « L’Occident s’est fait en refoulant son propre Orient », disait E. Morin (L’Orient, notre refoulé, Autrement, 1985). Cet Occident serait-il en train de s’amender ?

Pour le définir brièvement, cet Orient renvoie à quatre conditions :

1. Un travail de la raison qui reste orientée vers la sagesse, de la conduit raisonnable ou en accord avec le li, la raison des choses - préoccupation à laquelle les philosophes modernes ont tourné le dos. Voir J. Gernet, Wang Fuzhi ou la Raison des choses, Gallimard.

2. le sens du rapport à l’autre, de la fraternité, une vocation morale de la responsabilité ;

3. le sens du corps et de la sensation comme voie spirituelle, du travail psychophysiologique des énergies ;

4. le sens du non-agir, de la patience, de l’immobilité.

5. Enfin et surtout, un sens des interrelations, des interdépendances (voir également les relations sociales chez Confucius, ou les théories taoïstes du Yi-Yang, des Cinq Eléments, etc.). Cette pensée des interrelations n’est-elle pas précisément au cœur-même de notre concept d’écologie ?

Tentative de putsch manquée

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