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Yin Yang, déf & histoire

Yin Yang xue shuo

Réflexions sur le Yin-Yang

(Cours donné à l’Université Populaire de Provence et à l’Institut Shen Ming)

 

I.                     Historique

Dans le Shijing, le Livre des Odes, Yin-Yang désignent l’ubac et l’adret, le versant ombragé et le versant ensoleillé d’une montagne, mais également le temps pluvieux et le soleil ; Yin désigne aussi l’intérieur et la glace, tandis que Yang renvoie à la virilité du danseur en pleine action, etc. Yin et Yang ont une grande richesse concrète, une puissance d’évocation indéfinie, pour ne pas dire « infinie » ou totale, comme le fait remarquer M. Granet dans La Pensée Chinoise, puisque tout peut finalement être interprété en terme de Yin-Yang.

On a longtemps cru que ces notions apparaissaient dans la période Yinhzou, entre le 11° et le 8° s. av.j.c. On est beaucoup plus modeste aujourd’hui, bien que le Shijing ne puisse guère être postérieur au 5°s.

On a pensé pouvoir reculer l’apparition de ces notions qu’on trouve dans le Yijing : mais le Yijing n’est à l’origine qu’un recueil de traits pleins et brisés, assorti de commentaires laconiques (ji, xiong, fortune, infortune). Le Dazhuan  (ou Xici) - commentaire du Yijing dans lequel apparaissent les notions Yin-Yang - date des Royaumes Combattants (403-235 selon A. Cheng, 476-221 selon la plupart des commentateurs). La formule bien connue est celle-ci : yi Yin yi Yang zhi wei dao, un Yin un Yang, telle est la Voie - notion plus récente qu’on ne l’avait donc d’abord imaginé.

C’est à cette période qu’elle prend un relief ou une valeur théorique, notamment sous l’influence des penseurs cosmologistes (et de Zou Yan en particulier).

Cela veut-il dire que les penseurs chinois sont des philosophes ? Pensée ou philosophie, la sinologie contemporaine a beaucoup glosé ce problème. Ce ne sont pas des philosophes au sens aristotélicien du terme (puisqu’ils sont essentiellement préoccupés d’efficacité opératoire), mais ces penseurs sont tout de même plus préoccupés de spéculation que ne l’étaient les sages de l’époque Yin zhou. Au tournant des Royaumes Combattants, se dessine un nouveau genre de préoccupation : donner du monde (ou du Tao, de la Voie de ce qui se manifeste Tian xia, sous le Ciel)  une représentation unifiée, cohérente. Dans ce nouveau type de discours, Yin et Yang servent d’emblèmes ou de rubriques classificatoires. Désormais on agit dans un monde ordonné : ces notions prennent une valeur théorique dans un élan de rationalisation de la pensée (contrairement aux pratiques divinatoires des Shang qui comptaient exclusivement sur l’interprétation des craquelures des carapaces de bovins ou de tortues). En ce sens on peut voir une différence énorme entre le mutisme des traits pleins et brisés du Yijing de la haute antiquité et la clarté intelligible du Yin-Yang – une différence comparable se dessine, à la même époque en Grèce, entre Muthos et Logos.

Quelle est cette représentation du monde (Tian xia) ? Le monde est le déploiement d’une énergie fondamentale se transformant sans fin selon deux tendances essentielles : Yin lorsque cette énergie s’agrège, s’intériorise, se compacifie ou se concentre, et Yang, lorsqu’elle se dilue, s’extériorise, se dilate, se volatilise ou se disperse…

Notez bien pour nos études de médecine : nul matérialisme au fondement de cette pensée, contrairement à ce qu’affirment les traités de médecine et de philosophie les plus modernes (cf. les ouvrages de l’Institut Chuzhen ou le Traité d’Acupuncture et de Moxibustion de l’IMTC, c’est-à-dire tous les ouvrages édités par la Chine Communiste), mais plutôt une pneumatologie : une connaissance du monde structurée par la perception des lignes d’énergie, des configurations énergétiques que j’appelle des topologies.

 

II.                   Une topologique 

La pensée chinoise (depuis les Royaumes Combattants) se ramène à une topologique plutôt qu’à une logique. Insistons tout de même sur le terme de « logique » pour souligner qu’il n’y a rien d’ésotérique dans cette pensée cosmologiste, mais bien une forme d’intelligibilité du réel.

L. Vandermeersch parle d’une Morphologique, insistant plus sur les « formes » (morphè) que ces énergies dessinent.

Le terme de Topologique permet de souligner le fait que les penseurs cosmologistes sont plus attentifs aux configurations énergétiques des situations (visibles et invisibles) qu’aux formes (xing) qui ne sont que les phases terminales et tardives de processus qu’il s’agit plutôt de saisir en amont, au stade de leur amorce (dans leur dimension subtile) et dans leur évolution (bian).

Cette topologique exclut toute métaphysique si l’on comprend la métaphysique au sens  comme la science de l’Etre (le terme Etre n’existe évidemment pas en Chinois) : l’invisible (car la Chine pré-moderne n’a jamais réduit le monde à sa réalité matérielle et visible) n’est pas pensé comme étant au-delà (sur un plan de transcendance ou séparé), mais comme se déployant sur un plan d’immanence ; l’invisible est là tout autour de nous, mais l’accès qu’on peut y avoir est subtil. Ce qui veut dire qu’au fond, il faut nourrir la Vie (Yang sheng), faire du Qigong (diraient les chinois d’aujourd’hui) – et non pas de la métaphysique spéculative.

Parler d’une topologique, c’est parler :

  1. d’une logique des configurations de réel en cours d’évolution, de processus – les termes de cause et d’effet n’existant pas en Chine (aussi parle-t-on moins des concepts et des sciences qui permettent de les  comprendre que des exercices qui permettent de les percevoir)
  2. d’une logique sexuée, et non d’un classement des choses en genre et espèces
  3. d’une logique d’alternance, rythmique, et non d’une logique binaire fondée sur le principe de non contradiction (avec ses oppositions figées).
  4. Les 4 premiers principes de cette topologique sont énoncés dans tous les manuels de MTC et avant tout dans le Su Wen (Huang di nei jing) :

1.      Opposition (Yin Yang duili). Yin-Yang représentent deux opposés, ou deux aspects opposés d’une même chose. Le ch.5 du Suwen dit : « Le feu et l’eau sont des symboles du Yin-Yang ». Ainsi tout ce qui est apparenté à la nature du feu sera considéré comme Yang : chaud, mobile, clair, montant, extérieur, excitant, fort… Tout ce qui est apparenté à la nature de l’eau sera considéré comme Yin : froid, immobile, calme, sombre, descendant, intérieur… Les aspects comparés sont analysables et divisibles à l’infini : par exemple, le jour est Yang, la nuit est Yin ; mais le matin est le Yang du Yang, l’après-midi le Yin du Yang ; le début de la nuit est le Yin du Yin, et la fin, le Yang du Yin. Parler d’opposition, c’est souligner l’exclusion et l’incompatibilité : une même chose, sous un aspect déterminé, ne peut être à la fois elle-même et son contraire ; le jour chasse la nuit, qui a son tour chasse le jour ; il en va de même du chaud et de froid et de tous les contraires. La prépondérance du Yin implique l’affaiblissement du Yang, et vice-versa.

2.      Interdépendance (YinYang hugen) Les deux notions se conditionnent mutuellement ; elles ne peuvent exister de manière absolue ou séparée. Rien n’est donc en soi ou par nature Yin ou Yang : on ne parle de Yin et de Yang que par opposition et dans une perspective comparative donnée. Afin de souligner ce rapport d’origine commune, le Suwen dit : « le Yin est à l’intérieur ; il est le gardien du Yang ; le Yang est à l’extérieur, il est l’envoyé du Yin » (ch.5). Ici, c’est le chiasme qui souligne la solidarité originelle et indéfectible du Yin et du Yang. En chinois, on ne dit jamais Yin et Yang, mais toujours Yin-Yang : les deux mots ne peuvent même pas être séparés par une copule.

3.      Croissance/décroissance (YinYang xiaozhang) : Le Yin et le Yang sont en évolution permanente, dans une relation d’équilibre ou de compensation dynamique. Cette propriété désigne un rapport quantitatif dans lequel la prépondérance et la propension de l’un sont inversement proportionnelles à celles de l’autre.

4.      Transformation (YinYang zhuan hua). Le Yin peut se transformer en Yang, ou vice-versa. Cette propriété désigne un rapport qualitatif de substitution. Le ch.5 du Suwen dit : « le Yin exagéré doit devenir Yang ; le Yang exagéré doit devenir Yin ».

 

III.                 Problèmes :

Pour finir, j’aimerais ouvrir notre réflexion sur deux problèmes :

1° Un Problème épistémologique : qu’est-ce qui est Yin et qu’est-ce qui est Yang ? Dans la mesure où les chinois sont partis de termes concrets au riche pouvoir évocateur, plutôt que de concepts philosophiques précisément définis, ils nous exposent à des problèmes de définition. Par exemple : la lenteur (par opposition à la vitesse) est-elle Yin ou Yang ? Est-ce que c’est le Yin ou le Yang qui concentre ? Faut-il dire que c’est le Yang qui monte et le Yin qui descend (à l’image du Feu et de l’Eau), ou bien est-ce le contraire, comme on est tenté de le penser quand on regarde par exemple le sens des  méridiens Yang et Yin du corps ? Dans Le discours de la Tortue, C. Javary ( p.37) dit que le Yang « concentre dans l’espace » et quelques lignes plus bas, il dit que le Yin « concentre » : ce n’est pas notre sinologue qui se contredit, c’est la pensée chinoise qui pose sur ce point un problème délicat. Du Yin et du Yang, lequel est centrifuge, lequel est centripète? Ce sont des problèmes de terminologie qui peuvent par exemple rendre difficile (au premier abord) la lecture d’ouvrages de macrobiotique pour des étudiants de MTC (la macrobiotique japonaise dérivant pour partie des théories chinoises de l’école de la Terre Rate de Li Dong Yuan (13°s.). Je ne suis pas sûr de pouvoir apporter une réponse satisfaisante à la question. Il me semble que dans la MTC des manuels contemporains, le sens du Yin-Yang est déterminé par l’opposition de l’Eau et du Feu, et in fine par l’opposition du chaud et du froid. Ainsi par exemple, quand on dit Vide de Yang des Reins en MTC, on renvoie à tous les signes de vide de Qi auxquels on rajoute des signes de frilosité. Dans un tout autre contexte, il me semble que des auteurs orientaux comme G. Ohsawa ou M. Kushi interprètent plutôt l’opposition Yin-Yang comme étant l’opposition du Centrifuge et du Centripète. On se souvient qu’Ohsawa persistait à « concentrer le Yang » alors qu’il souffrait d’ulcères tropicaux et qu’à la grande surprise du Dr. Schweitzer, il s’est guéri de cette maladie mortelle, avec son riz complet et son sel, le gomasio, sans rien boire ! Vouloir « concentrer le Yang » alors qu’on souffre déjà d’un excès de Yang (ulcère tropicaux = chaleur humidité sur l’Estomac et les Intestins), ce n’est guère intelligible en MTC, car ce serait comme rajouter du feu au feu ! Or pour Ohsawa, la maladie est essentiellement dispersion du Yang, et son principe consiste invariablement à la concentrer.

 

2° Un problème moral : est-ce qu’il faut donner la préférence au Yin ou au Yang? Est-ce que l’un est plus important que l’autre?

Je serais tenté de dire qu’il y a peut-être dans la pensée chinoise une préséance du Yin et une préférence du Yang.

Préséance du Yin. L’ordre des mots n’est pas indifférent ou aléatoire : on dit Yin-Yang en chinois, et jamais Yang-Yin. C’est sur le Yin qu’on s’appuie pour développer le Yang. Par exemple en pharmacopée, pour nourrir le Yang du Rein, on utilise Jin Gui Shen Qi Wan : mais c’est une formule qui ne fait que rajouter Rou Gui et Fu Zi (deux produits chauds, Yang) à la formule Liu Wei Di Huang Wan, qui est la formule de référence pour la tonification du Yin des Reins. Six produits qui tonifient le Yin, pour deux qui tonifient le Yang. C’est dans le Yin qu’on va chercher le Yang.

Préférence du Yang. A ma connaissance, on ne subordonne pas le Yang au Yin. Mais il est difficile d’aller plus loin dans cette question sans finir par opposer le Yin au Yang, voire les dresser l’un contre l’autre – ce qui serait dommageable au principe de complémentarité (contresens dans lequel on finit par tomber à trop vouloir réhabiliter le Yin, et à lui subordonner le Yang). La pratique de la MTC (par exemple dans la prise des pouls du poignet gauche Yang et du poignet droit Yin) montre qu’il est de bon augure de percevoir un léger ascendant du Yang sur le Yin.  Cette « légèreté », c’est me semble-t-il, tout ce qui fera la différence, dans les relations humaines, entre la délicatesse virile et la brutalité des rustres.

Préséance du Yin, préférence du Yang : je ne suis pas sûr que la formule satisfasse les féministes, mais elle signifie le refus de subvertir le Yang au Yin, en même temps que le refus d’une domination tyrannique du Yang sur le Yin – étant entendu (personne n’y songe ?) qu’on ne vise pas la stricte égalité mathématique, considérée comme stérile et génératrice de blocages. Car c’est dans l’amorce du déséquilibre que la relation puise son allant.  

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