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Etudes Chinoises : Tentative de putsch manquée

Tentative de putsch manquée

La Chine a très tôt compris cette Orientalisation de l'Occident et tenté d'en récupérer le bénéfice afin de prendre un leadership culturel et scientifique sur les nations hautement industrialisées. Cette tentative de putsch s'est faite autour d'une pratique très répandue en Occident, mais dont l'Occident ne mesure pas encore toute la signification : le Qi gong, litt. énergie+travail, c'est-à-dire "travail de l'énergie".

Le Qi gong a été l'instrument d'une double tentative de putsch manquée. D'une part la Chine Communiste élabore, après 1949, cette notion de Qi Gong (qu'on ne trouve qu'à l'état rudimentaire dans la Chine des Tang et des Song) dans une triple perspective d'abord :

1. objectif thérapeutique : se doter d'un ensemble de pratiques peu coûteuses, dont l'efficacité ancestrale ne fait pas de doute (à tort ou à raison, et aux abus et dérives près);

2. objectif culturel/religieux : récupérer et rénover, en l'étudiant scientifiquement, le vieux fonds des pratiques "énergétiques" religieuses chinoises ;

3. Objectif politique : laïciser ces pratiques (ou les anesthésier?) pour les rendre compatibles avec un état moderne, communiste.

L'Occident connaît bien le premier aspect du Qi Gong, "vendu" dans de nombreuses associations comme une "technique de bien-être". Mais il oublie alors ainsi que le Qi Gong s'adosse à une représentation originale du corps et de l'homme (différente de celle que nous propose la médecine scientifique) et qu'il est en concurrence avec les paradigmes scientifiques et médicaux. D'autre part, les enjeux culturels et politiques du Qi Gong sont souvent éludés par les publics occidentaux qui dissocient la Chine ancestrale à laquelle ces pratiques font vaguement allusion, et la Chine moderne qui a élaboré ce concept et les conditions de sa mise en pratique. On oublie ainsi que le Qi Gong (comme les arts martiaux chinois) fait l'objet d'une attention particulière du gouvernement chinois qui l'utilise pour diffuser sur la scène internationale une image positive de la Chine et l'utilise sur le plan national pour fédérer et contrôler le phénomène religieux.

Le développement du Qi Gong est un objet d'étude sociologique méconnu des chercheurs occidentaux, comme l'a fait remarquer un universitaire canadien, D. Palmer (2005). Pourtant, l'engouement croissant de la Chine pour le Qi Gong s'explique par la volonté de prendre la tête d'une nouvelle modernité fondée sur des études scientifiques. Cet engouement aboutit à une "fièvre du Qi Gong" (d'où le titre de l'ouvrage de D. Palmer), phénomène social ambivalent, mixte d'enthousiasme légitime et de dérives pathologiques. Cette "fièvre" culmina le 25 Avril 1999 dans le siège pacifique du Zhongnanhai (centre névralgique du pouvoir politique chinois) par une association de Qi Gong qui comptait alors plus d'adeptes que le PCC ne comptait lui-même de membres (et comptait même à sa tête de hauts membres du PCC) : cette association devenue célèbre est Fa Lun Gong (litt. la Pratique de la Roue de la Loi). Cet événement à travers lequel les élites politiques ont vu poindre la menace d'un coup d'état devait aboutir à un double échec : d'abord l'échec de l'essor de cette association dont les adeptes se comptaient pourtant par dizaines de millions et dont le Maître, Li Hong Zhi, n'avait plus d'autre choix que l'exil; ensuite, puis l'échec de l'essor de cette politique culturelle et scientifique chinoise sur la scène internationale, la Chine devant mettre fin à sa politique de développement du Qi Gong (par une législation répressive qui s'appliqua dès Juillet 1999 et visait désormais davantage à contrôler qu'à promouvoir le Qi Gong). Rien de fondamentalement nouveau ne s'est passé depuis : les pratiques du Qi Gong font aujourd'hui en Chine profil bas (territoires de développement associatif restreints, standardisation officielle de certaines techniques, etc.).

Double putsch manqué : Li Hong Zhi n'a pas pris le pouvoir auquel peut-être, il rêvait, et la Chine ne s'est pas imposée sur la scène internationale par l'étude scientifique des phénomènes normaux et paranormaux dûs à la pratique du Qi Gong.

Néanmoins une réalité politique s'est fait jour : le Qi Gong, cette forme d'exercices spirituels ou énergétiques, même laïcisé, même présenté comme un simple "sport", représente toujours une force politique latente capable de mettre en question la plus grande dictature du monde (ce que l'opinion internationale, même avec l'argument des JO 2008, n'avait pu faire avec autant de clarté); d'autre part et surtout, elle apparaît comme une force de proposition impossible à éluder (qui va d'une réflexion sur la médecine au sens de la vie en passant par le soin de l'environnement et la justice sociale) - ce pourquoi la crainte des autorités chinoises à son égard peut sembler justifiée.

Bibliographie

Palmer D., La fièvre du Qi Gong, Paris, Ed. EHESS, 2005.

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