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Sunzi

La bataille des soutiens-gorge
I. J'aurais pu vous parler de la bataille de la falaise pourpre (Chibi zhi zhan), l'une des batailles les plus merveilleuses de l'histoire, menée par Zhu Ge Liang, le plus grand stratège de l'histoire de la Chine, connue bien sûr de tous les chinois - mais je préfère vous divertir avec "la bataille des soutiens-gorge" qui désigne non pas ce que vous croyez, mais une anecdote économique de l'année 2003, un épisode de la guerre économique entre Chine et USA. Désolé donc pour ceux qui ont été attiré par ce titre intentionnellement racoleur mais trompeur.
En 2003, les USA décident d'imposer des droits de douane dissuasifs sur les soutien-gorge chinois. La production américaine avait déjà chuté de 14% en 2001 du fait des parts de marché gagnées par les Caraïbes, le Mexique. Mais en 2003, quand la Chine investit ce secteur les parts de marché américain baissent encore de 7% et l'opinion est remontée contre la Chine. Dans un contexte préélectoral, la décision est prise de satisfaire l'opinion. D'où ces taxes disproportionnées ciblées sur la Chine. 
Comment réagit le Ministère des Affaires Etrangères chinois ? En déclarant, par la voix de son porte-parole Liu Jian Chao, que : "La Chine espère que la question commerciale pourra être réglée correctement par le dialogue et la consultation sur une base d'égalité. Les actions unilatérales ne sont pas constructives et n'aideront pas à résoudre les difficultés". Mais les USA maintiennent les taxes. En réponse, la Chine fait renvoyer aux USA 60 000 tonnes de soja au motif d'une infection par un champignon. Et simultanément, l'Agence chinoise chargée de gérer les réserves de change publie un communiqué disant que "la Chine ne mènera pas de représailles en bradant les bons du trésor américains" - la Chine possédait en effet à ce moment la deuxième réserve la plus importante de dollars (réserve qui aide les USA à maintenir ses taux d'intérêts au plus bas).
Quelle conception de l'efficacité se dégage de cette anecdote? Quelle conception de l'efficacité suppose-t-elle? 
L'efficacité consiste non pas à dire ou à faire valoir la vérité, mais à laisser entendre et à éviter de dire. Bref, ici, la stratégie est dans le contournement/le détour, plutôt que dans la confrontation. On mesure la différence avec la stratégie européenne qui consistait à attaquer la Chine devant l'OMC au sujet des taxes chinoises sur l'acier ou la stratégie de ce journaliste du The Economist qui titrait un article du 10.04.2003 sur le SRAS attaquant la Chine " : "S'il vous plaît, mentez moins!". Voilà bien une attitude remarquable qui consiste à fonder l'efficacité sur le triomphe de la vérité (reconnue devant les tribunaux ou l'opinion), mais qui est aux antipodes de l'attitude des chinois dans la bataille des soutiens-gorge. Le journaliste ou les européens attaquant la Chine devant l'OMC considèrent qu'il y a un devoir inconditionnel de vérité, que la vérité doit être recherchée à tout prix. Et ce qu'on appelle Vérité est un principe constant, indépendant des intérêts circonstantiels, des interprétations subjectives...
Or la Chine a développé depuis longtemps -depuis Laozi et Sunzi, c'est-à-dire depuis la période des Royaumes Combattants, voire meme depuis la constitution de son livre fondateur, le Yi Jing - une autre idée de la vérité, qu'on appellera plutôt la voie : cette vérité, cette voie - le Dao - est au contraire un principe d'adaptation aux circonstances. Le Yi Jing, la bible des chinois, développait déjà, à la fin du 2e millénaire/debut du 1er millénaire ane, l'idée que le Reel est Transformation/Mutation et que la seule vérité éternelle qu'on puisse dégager est celle d'une invitation à s'adapter. Ou pour le dire comme Laozi, "La vérité/La voie droite semble sinueuse". Et "les paroles de vérité semblent paradoxales". On en tire une conclusion immédiate : il faut ranger les trompettes. Pas besoin de crier. Les décibels ne font pas un argument. Mieux vaut faire avec, s'adapter, biaiser. Cela ne marche pas toujours, mais si on trouve le bon détour, l'efficacité qui en résulte est surprenante. 
Regardons-y de plus près. Pourquoi la stratégie chinoise a-t-elle été efficace? 
1. d'abord elle a permis d'obtenir des effets plus rapidement que par la voie légale des tribunaux internationaux; 
2. elle semble plus humaine, parce que n'accusant personne de mentir, elle sauve la face de l'adversaire, elle ménage les susceptibilités. Elle évite le piège psychologique, o combien tentant en politique, de la diabolisation de l'adversaire. Elle a des effets plus stables, moins dramatisants, elle ne surenchérit pas dans la provocation. Elle est moralement économe.
3. Enfin, elle est véritablement contraignante, elle détermine nécessairement/elle dicte quasiment la réponse de l'adversaire. Elle n'attend rien de l'incertaine justice internationale, ni de l'improbable conversion de l'adversaire vers plus de justice ou de compassion. Elle cherche à produire des effets nécessaires, à la manière d'un joueur d'échec ou de go (le jeu de go - ou weiqi étant un jeu dont l'apprentissage est au coeur de la formation des élites chinoises depuis le 2e siècle de notre ère). 
Voyez a contrario comment le problème syrien ou les conflits méditerranéens divers montrent que les voies légales ne sont : ni rapides, ni humainement acceptables (si on songe au gachis de vies humaines inutilement sacrifiées pendant les interminables négociations internationales), ni véritablement contraignantes (si on en juge par la stabilité de B El Assad)
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de procès en Chine, mais les procès - c'est-à-dire les procédures de véridiction, qui consistent à faire dire le vrai- n'y ont pas le même prestige. Songeons par exemple qu'il n'y a eu à peu près qu'un seul procès au cours de la Révolution Culturelle : celui de la Bande des Quatre. Le reste s'est joué sur la scène de l'histoire, dans les rues. Cela ne veut pas non plus dire que les chinois ne pourraient rien comprendre à notre goût de la vérité puisque eux-mêmes réclament régulièrement au Japon de reconnaître la vérité des exactions qu'il a commises en Chine au 20e s. Mais je précise ce point - si vous me permettez cette remarque méthodologique et éthique - parce que je ne voudrais pas qu'on déduise de ce que je dis qu'il y a une stratégie typiquement chinoise, opposée par exemple à l'occidentale. On a vite fait de passer des sages chinois à la Chine, ou de Machiavel et Clausewitz à l'Occident. Un intellectuel disait "Descartes, c'est la France". En fait, j'essaie plutôt de montrer que les intuitions profondes sont compréhensibles par tous, quelles que soient la langue dans laquelle elles ont été formulées, à condition de se donner le temps et la peine de les expliquer. Elles n'ont rien de chinois, ou d'occidental, sauf à vouloir prendre le risque d'un nationalisme en philosophie. Les vérités n'ont pas d'identité nationale (contrairement à ce que semble penser par exemple le philosophe F Jullien qui ne cesse d'opposer la Chine et l'Europe). 
Evidemment ce "nationalisme savant" n'est pas aussi grossier que celui d'une certaine extreme droite raciste et xénophobe, mais il est aussi dangereux que celui d'un Heidegger (qui est d'ailleurs quasiment le seul philosophe contemporain que F Jullien accepte de citer) parce qu'il cautionne malgré tout, avec beaucoup de raffinement rhétorique, une idéologie de type identitaire.
Je me contente de dire que dans la bataille des soutiens-gorge, le gouvernement chinois est fidèle aux principes d'une stratégie formulée dans la langue chinoise par un général de la période lointaine des Royaumes Combattants, le général Sunzi; non parce qu'il serait chinois, mais parce qu'il y a là une sagesse capable de traverser les âges et, j'ajoute aussitot, de traverser les frontières!
II. Quelle est cette stratégie, qu'a-t-elle d'original? et comment peut-on définir la représentation des conflits qui la soutend? 
D'abord, si on peut s'entendre sur l'idée que le conflit n'est que la rencontre d'intérêts contradictoires, on peut interpréter cette rencontre dans deux sens différents : 
Ainsi en un premier sens, pour Clausewitz par exemple, le conflit nécessite un "engagement décisif" dont le but est "la destruction des forces adverses". Nous connaissons d'ailleurs trop bien l'interprétation radicale de cette formule par les disciples les plus radicaux de Clausewitz qui ont développé la théorie extrémiste de "la guerre totale". Biensûr, pour Clausewitz (comme pour Sunzi auquel il est instructif de le comparer), le but de la guerre est la victoire. Mais plus que le but, c'est la manière, le style qui est caractéristique. On le perçoit mieux si on compare Clausewitz au propos de Sunzi qui nous propose une autre représentation du conflit: 
Sunzi, dans un traité de l'art de la guerre, souligne que l'idéal de la guerre est de "vaincre sans combat"(ch3, §10/11), de vaincre un ennemi défait d'avance : "Ainsi ceux qui sont experts dans l'art de la guerre soumettent l'armée ennemie sans combat. Ils prennent les villes sans donner d'assaut et prennent l'Etat sans opérations prolongées. §11Votre but est de prendre intact tout ce qui est sous le Ciel. De cette façon, vos troupes resteront fraîches, et votre victoire sera totale"- ce qui nous renvoie à l'idéal paradoxal d'une guerre sans violence, d'une guerre à l'économie - ce qu'on peut lire aux paragraphes 18 et 19 du chapitre 2 : "lorsque dans un combat de chars, plus de dix chars sont capturés, récompensez ceux qui se sont emparés du premier. Remplacez les drapeaux et bannières de l'ennemi par les vôtres, mêlez aux vôtres les chars récupérés, et équipez-les en hommes. Traitez bien les prisonniers et prenez soin d'eux". On ne peut guère pousser plus loin, dans un contexte de conflit, le goût de l'économie et le sens de l'humain. 
Ici nous rencontrons le problème classique des rapports entre morale et politique, ou plus généralement encore de la question du statut de la morale dans la gestion des conflits : les valeurs morales (le respect de l'humain, l'amour moral de l'humanité) est-il plutôt un frein à la victoire ou n'est-il pas plutôt un paramètre/une condition de la victoire? 
Pour Sunzi, la réponse est claire : la morale - ou ce qu'il appelle "l'influence morale"- est l'un des cinq paramètres de la victoire; il est même le premier des cinq paramètres de la victoire que cite Sunzi au premier chapitre, §3 : "le premier de ces facteurs, c'est l'influence morale".
Pourquoi? 3 raisons à expliquer : 1. Parce qu'elle permet de gagner la guerre avant qu'elle ne s'engage. 2. Parce qu'elle permet de la mener jusqu'au bout une fois engagée. 3. Parce qu'elle permet de stabiliser la victoire. 
Explication : 1 L'agressivité de l'adversaire est désamorcée ou au contraire amplifiée par l'idée qu'il se fait de vous. Si vos actes plaident en faveur de votre haut niveau de moralité, de votre générosité/bienveillance, vous désamorcez l'hostilité adverse, vous l'érodez.  C'est donc bien une condition préalable de la victoire, dans la mesure où les adversaires auront du mal à garder un moral belliqueux contre vous, s'ils vous trouvent bienveillants, humains. Il ne suffit pas de paraître moral, il faut l'être vraiment, l'être durablement, car cela finit par se savoir et cela produit des effets : cela affaiblit la motivation de vos adversaires contre vous, force le respect, désamorce bien des conflits et vous confère bien un avantage. On aura bien avancé si on parvient à saper le moral de l'adversaire en le faisant douter de sa motivation à combattre alors que la volonté de briser l'adversaire aurait plutôt pour effet de justifier et donc de redoubler sa résistance - c'est bien un point que Clausewitz a vu, mais qui reste chez lui, tout à fait secondaire.
2. Si vous êtes exemplaire dans votre propre camp, vous maintenez un haut niveau de mobilisation dans vos propres troupes, vous entretenez le moral des troupes si décisif dans les moments difficiles. La morale, c'est donc aussi le moral : notre capacité à mettre en oeuvre les valeurs auxquelles nous croyons a un effet sur la motivation de nos soutiens. 
3. Il ne suffit pas de gagner une bataille ou même une guerre : pour que la victoire soit complète, il faut qu'elle apporte aussi une paix durable. Cela n'est possible que si le vaincu estime suffisamment son vainqueur, et cela n'est pas possible si le vainqueur se comporte avec outrance, comme un fanfaron. Les victoires humiliantes préparent les revanches. Par conséquent, il faut au vainqueur une certaine hauteur morale, pour ne pas transformer sa victoire en bombe à retardement.
Pour ces trois raisons essentielles, nous voyons comment, en amont de la guerre, en cours de guerre, en aval de la guerre, le facteur moral est primordial.
Le texte de Sunzi que je citais plus haut montre que la "guerre morale"(permettez-moi d'employer cet oxymore, cette définition paradoxale) fait des additions plutôt que des soustractions : elle vise à recycler les biens et à convertir les volontés adverses. Nous ne sommes pas dans la logique de l'anéantissement (clausewitzien), mais dans celle de la transformation. Contre une logique de la surenchère, contre le tapage de la force qui aime à s'exhiber, l'efficacité est plutôt à chercher du côté du minimalisme. Ce n'est pas seulement par humanité (par respect de l'adversaire) que Sunzi recommande d'être minimaliste, c'est par souci d'efficacité, pour éviter de donner à nos adversaires vaincus des raisons d'en rajouter, pour leur éviter de ruminer trop longtemps leur défaite et peut-être de préparer leur revanche (pensons au Traité de Versailles...). Nous voyons bien sur quels arguments Sunzi, à la différence de Machiavel, fonde son pari de surmonter le divorce de la politique et de la morale. La morale de Sunzi (le respect d'autrui et de la règle d'or qu'on trouve aussi formulée en Chine dans le corpus confucéen dès la période des Royaumes Combattants - "Ne fais pas à autrui...") n'est pas un frein à l'efficacité des stratégies (comme le pensait Machiavel qui recommandait de ne pas s'en encombrer), mais une condition essentielle de la pérennité des résultats obtenus. Elle forme ce qu'on pourrait appeler, non sans surprise - je vous l'accorde - "une morale militaire".
Cette exigence de moralité dans la gestion des conflits a bien été comprise par tous les David ou les petits "Poucet" de l'histoire. C'est l'un des ressorts de ce que nous appelons aujourd'hui le soft power. Confucius avait compris cela, et fondait toute sa politique non-violente là-dessus; de même que Gandhi, ou le Dalaï lama : ils ont compris que la non-violence (l'observation d'un certain code moral du respect) est une manière paradoxale avouons-le, mais une manière efficace de gagner des combats, spécialement contre un adversaire beaucoup plus fort, dans un rapport de force inégal. J'aimerais donc dire, pour plagier le Mahatma, que si Gandhi est un "guerrier de la non-violence", Sunzi est le "général de la non-violence". 
III. Pour approfondir ce point essayons de dire, succintement en conclusion, à quel modèle d'efficacité s'adosse une telle représentation des conflits. En trois points.
1er point. Ce modèle est celui de l'eau, des pierres ou des cailloux qui roulent sur un plan incliné : aux §§ 24sqq Sunzi dit que "le fin du fin, lorsque l'on dispose ses troupes, c'est de ne pas présenter une forme susceptible d'être définie clairement. (...)une armée peut être comparée exactement à de l'eau car de même que le flot qui coule évite les hauteurs et se presse vers les terres basses, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse. Et de même que le flot épouse les accidents du terrain, de même une armée adapte son action à la situation de l'ennemi. Et de même que l'eau n'a pas de forme stable, il n'existe pas dans la guerre de condition permanente". 
Et je ne résiste pas au plaisir de lire le § 31, méditation sur l'impermanence de toute chose, là encore parce qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans un traité de stratégie militaire un propos philosophique si profond qu'il touche, par là même, à la plus profonde poésie : "Sur les Cinq éléments, aucun ne prédomine constamment, sur les quatre saisons, aucune ne dure éternellement, parmi les jours, les uns sont longs et les autres courts; et la lune croît et décroît". Ce qui est profond, ce n'est pas seulement de le remarquer en passant, mais c'est d'en tirer le principe d'une sagesse qui s'applique aux moments les plus difficiles de l'existence (alors que c'est là, vous le savez, que nous nous crispons/cramponnons, que nous voulons fixer un état de chose, conserver nos "acquis", etc.)
L'archétype de l'eau est un grand classique de la sagesse taoïste. Aux ch66 et 78, Laozi disait déjà que "rien n'est plus souple et plus faible que l'eau, mais que pour vaincre ce qui est dur et fort, rien ne peut la surpasser". Vous voyez qu'il y a derrière cette apparente platitude, une sagesse de la détente, une aménité à la fois bienfaisante et efficace, une sagesse qui fait confiance au réel, un regard extrêmement profond sur la peur - car, pour parler comme Nietzsche, qu'est-ce qui nous empêche de dire "oui" à la vie, sinon nos peurs? 
2eme point. Sur le plan stratégique, on peut résumer l'avantage de l'eau sur la pierre : tandis que la pierre est solide, et donc définie, localisable, prévisible, l'eau représente une énergie plastique, insaisissable, inassignable, imprévisible. S'il est vrai que tout l'art de la guerre est fondé sur la ruse et les effets de surprise, comme le dit Sunzi au §17 du ch1, alors on comprend l'énorme avantage d'une stratégie fondée sur le modèle de l'eau. Ce type de stratégie ne s'apprend pas que dans les armées, mais aussi dans la pratique des arts martiaux, de la médecine chinoise, du Wei Qi (jeu de go) : au fond, ce type de stratégie est applicable dans les domaines de l'activité humaine, y compris par exemple en économie, comme l'a montré l'analyse de la bataille des Soutiens-gorge. 
Dans la bataille des soutiens-gorge, on voit très bien comme la Chine assume sa position subalterne pour se tirer d'affaire dans un rapport de force disproportionné, et renverser un résultat trop évident. La stratégie est au fonds un art de la faiblesse, car seul le faible est au fonds obligé d'avoir une intelligence stratégique pour vaincre : avoir le dessus quand on est le plus fort, cela ne demande aucun effort, ni aucun art particulier. Au fond, je me demande si parler de stratégie clausewitzienne ou machiavelienne, n'est pas tout simplement un non-sens. Seule la double conscience - de notre vulnérabilité d'un côté et de l'humanité de l'adversaire de l'autre - exige de nous un art. Allez, osons-le : Machiavel et Clausewitz ne sont pas des stratèges, puisqu'ils nous recommandent de faire ce que font les lions et les renards. C'est à ces deux animaux que Machiavel compare le Prince, pour sa ruse et sa force. Y a-t-il besoin d'art pour faire ce que nous sommes naturellement portés à faire?!
L'art  de la stratégie pour Sunzi ne consiste pas à s'en remettre au hasard ou à la fatalité, mais à s'appuyer sur le potentiel de toute situation, à l'épouser comme on dit en chinois, à s'y harmoniser pour l'exploiter à son profit. De même que l'eau des montagnes qui, sans volontarisme aucun, finit toujours par rejoindre la mer sans que nul ne puisse l'arrêter. Elle ne fait rien, et pourtant, selon la formule chinoise, il n'y a rien qu'elle ne puisse faire. Wu wei er wu bu wei. Ni volontarisme héroïque, ni fatalisme paresseux, mais un art d'épouser les propensions, les déclivités, le potentiel des situations : de sorte que la source montagneuse atteind toujours son but, elle finit toujours par se jeter dans la mer. Dans la guerre économique mondiale que se livrent USA et la Chine, on peut dire que la constitution d'une immense réserve de bons du trésors ressemble à la formation d'un ruisseau retenu en montagne qui a fini par former un lac : attention, car il va inéluctablement déborder pour suivre sa route, sa pente, sa voie (et ce que signifie le  Tao). Elle aura permis à ce petit poucet, ce pays du tiers-monde de la conférence de Bandung de devenir en 50 ans le principal concurrent des USA dans la course au leadership mondial.
3eme point. En conclusion et pour remercier l'Association des Peuples de Méditerranée en lui apportant une petite contribution "symboliste", je ferais remarquer que la Méditerranée est une figure de cet archétype de l'eau mais une eau beaucoup plus tourmentée, comme l'ont développé les conférences de l'année 2012-2013 avec messieurs Jauffret et Frégosi. Ma contribution n'est qu'une contribution philosophique : puisse cette petite méditation sur l'archétype de l'eau nous inspirer, je ne dis pas plus d'art et de sagesse, mais au moins un peu plus de douceur dans la conduite des conflits que nous traversons, individuellement ou collectivement... car vous avez entendu qu'il y a en tous cas dans cette approche de la stratégie une fluidité qui contraste avec les accents virils et l'exaltation de la force qu'on entend habituellement dans le discours des penseurs de la stratégie. 
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