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Psychologie chinoise

« Y a-t-il une psychologie chinoise ? »

 Conférence donnée dans le cadre des formations offertes aux psychiatres par les laboratoires Lundbeck, 2006 et 2007.

 

  1. La représentation chinoise du psychisme (ou la question : qu’est-ce que l’esprit ?) – une définition de l’esprit à partir d’une lecture comparée du Zhuangzi, de Freud et de C G Jung.

 

  1. Sans psychologie, comment la Chine a-t-elle compris les troubles psychiques ? Considérations sur la définition des syndromes dans les manuels de Médecine Traditionnelle Chinoise

 

  1. Le traitement des troubles psychiques en pharmacopée traditionnelle chinoise, diététique énergétique chinoise, acupuncture et qi gong (pour une thérapeutique sans effets secondaires)

 

 

 

 

1.    La représentation chinoise du psychisme (ou la question : qu’est-ce que l’esprit ?) – une définition de l’esprit à partir d’une lecture comparée du Zhuangzi, Zhang Jin Bie, Descartes et Freud.

  1. L’esprit chez Descartes dans les Méditations Métaphysiques

L’esprit comme substance, ce par quoi se définit un sujet = L’invention du Je dont Descartes fait le modèle de toute vérité

L’esprit n’est plus l’âme au sens chrétien (anima, la part immortelle de notre être), ni l’âme au sens aristotélicien du terme ( psuchè, le premier moteur) : toutes définitions que Descartes considère comme occultes.

L’esprit est le mens, l’esprit en tant qu’intellect dont toute l’activité n’est que de penser, former des représentations.

 

  1. Le psychisme freudien

Le psychisme freudien hérite de cette définition, et la défend comme un axiome indiscutable, d’une manière dogmatique (hurlant contre l’ésotérisme), sans voir qu’elle est historiquement construite.

Freud ajoute simplement cette idée (mais une idée inédite !) que le fondement de cette activité psychique, c’est la pulsion. D’où vient que nous fabriquons des représentations ? R : Du fait que ça pulse. 

 

  1. Dans la pensée de Zhuangzi

L’esprit ne désigne pas un fondement du sujet, une substance, mais un processus, flux vital.

L’esprit n’est pas mien, il est céleste : il est ce par quoi se maintient effective l’influence du Ciel sur la Terre. Voir l’étymologie du mot en chinois.

Esprit : il fait résonner deux plans de réalité, un plan informel (maladroitement appelé invisible) et un plan des formes (celui de la réalité sensorielle).

Origine magique ou chamanique de cette conception de l’esprit. M. Eliade, le Chamanisme ou M. Mauss, dans Anthropologie et Sociologie, l’article intitulé Esquisse d’une théorie générale de la Magie.

De ce point de vue, il est donc peu rigoureux de parler de psychologie : pas de sujet, pas de psychisme (au sens scientifique du terme), pas d’instance subjective produisant des représentations, pas d’examen de conscience ; pas de séparation entre le corps et l’esprit. On ne parle de psychologie que par commodité de langage. Il vaut mieux parler d’anthropologie du corps ou de l’esprit, avec M. Mauss ; ou parler de phénoménologie (examen des vécus de la perception).

Faut-il y croire ? Mauvaise question (dit-on, de Jung à Tobie Nathan). Est-ce que ça marche ? Et comment ça marche ? Voilà les bonnes questions, scientifiquement parlant.

Zhuangzi l’appelle aussi : ming, la lumière, Lucidité, Perception « comme par transparence ».

Etymologie Soleil+ Lune= conjonction de deux ordres de réalité, l’un yin l’autre yang, l’un diurne l’autre nocturne. L’Homme est entre Ciel et Terre, c’est-à-dire en relation.

Son esprit doit être vide, s’efforcer de ne rien produire, afin de ne pas obstruer cette relation. Raison pour laquelle les Chinois on fait du Cœur, représenté comme un vase essentiellement vide, le Logis de l’Esprit. Insistance sur le silence mental, c’est-à-dire l’abolition de toute activité discursive, que j’appelle Disponibilité.

Comment s’effectue cette vision ? Rêves, rêveries, états de conscience modifiés, lapsus ou jeux de mots, mots d’esprit, et tout ce que je peux dire quand ce n’est pas moi qui parle. Quand ça parle spontanément, zi ran,  (et que je m’oublie). Exemple : le rêve du papillon.

Ca ? Des forces en moi, dont je n’ai pas l’initiative ou la maîtrise et auxquels les chinois donnent par convention les noms de Hun et de Po.

Définitions des Hun : esprits célestes ou « âmes éthérées » qui pénètrent dans le corps après la naissance et retournent au Ciel après la mort.  

Etym. Nuage + Tête + mouvement tourbillonnant

Zhang Jin Bie explique dans le Classique des Catégories que ces esprits suivent l’esprit comme son ombre, mais que s’il est inconscient, ces esprits s’éloignent.

Avant la période des Royaumes Combattants, on considérait que ces esprits étaient la cause principale des maladies. Et Maciocia souligne pudiquement que « ces croyances liées aux esprits n’ont jamais complètement disparues, même à l’heure actuelle » (in Pratique de la Médecine Chinoise, p.200). C’est un euphémisme !

L’âme éthérée s’enracine dans le Foie, et en particulier dans le Yin ou le sang du Foie, comme l’expérience (=techniques de diagnostic) le montre. Localisation importante pour le traitement.

Elle a 7 fonctions : 1. sommeil et rêves, 2. vivacité d’esprit, 3. équilibre des émotions, 4. clarté des yeux et de la vision, 5. courage, 6. capacité de planification et de projection dans le futur, 7. relation à l’esprit (inspiration, intuition, aptitude à se relier au Ciel)

Définition des Po :aussi appelées « ames corporelles », elles résident dans le Poumon.

Etym. Blanc + tête + mouvement tourbillonnant.

Elle est liée au corps et regagne la terre avec lui quand il meurt. Néanmoins, elle imprime aux corps une forme et en assure la continuité, la relative unité.

Dans le Classique des Catégories, Zhang Jin Bie écrit : « Au début de la vie de l’individu, le corps se forme, l’esprit du corps est l’âme corporelle. Quand l’âme corporelle, il y a assez de Yang qi ».

Il existe 7 types d’âmes corporelles : les 5 sens, les membres et l’âme corporelle totale.

L’âme corporelle provient de la mère ; elle assure la vivacité des essences qui nourrissent les processus physiologiques vitaux dès les premiers instants de la formation de l’embryon.

Elle a des relations avec le Hun puisque si les essences sont riches, le Hun est enraciné ; sinon le Hun flotte, et les troubles de la personnalité apparaissent (avec des signes physiques tels que l’asthme, les dermatoses…).

Sur le plan émotionnel, le Po est sensible ou porte à la tristesse ou au chagrin.  De ce point de vue, il est dans une relation antagoniste avec le Joie du Cœur.  Quand elle est trop forte ou trop, l’influence du Po peut menacer l’individu de destruction ; quand elle est solide et subordonnée à la direction du cœur, elle protège l’individu des influences psychiques externes (relation aux autres).

Rajoutons que les Hun et les Po doivent être subordonnés à l’esprit avec lequel ils entretiennent une relation hiérarchique. Le Cœur est l’Empereur, le Foie le Général, le Poumon le Premier Ministre. Dans ce corps pensé sur le modèle politique, la stratégie thérapeutique devra tenir compte des préséances pour éviter les coups d’état.

Note : du point de vue yin-yang, le Hun est yang, le Po est yin, bien que les problèmes de Hun se manifestent la nuit (insomnie, rêves abondants), les problèmes de Po se manifestent le jour (confusion mentale, agitation).

 

 

 

2.    Sans psychologie, comment la Chine a-t-elle compris les troubles psychiques ? Considérations sur la définition des syndromes dans les manuels de Médecine Traditionnelle Chinoise

 

Définition générale de la maladie : déséquilibre yin-yang.

Sur le plan de la pathologie psychique,  la maladie consiste donc dans un défaut de résonance entre les deux plans de réalité. Quand l’individu est immergé dans le plan des réalités invisibles (par défaut de liaison avec le plan des formes, la Terre), il souffre de troubles qui signifient que les fictions de son Hun l’envahissent et se déchaînent. 

Mais celui qui est coupé du plan des réalités inconscientes risque lui aussi de tomber malade physiquement (en vertu de la localisation physiologique des énergies psychiques) ou mentalement, car on ne peut pas éliminer l’influence des esprits en niant simplement leur existence.

J’insiste sur ce dernier point, comme Jung le fait lui aussi dans L’homme et ses symboles, pour interroger le caractère pathologique de ce que l’homme moderne prend pour de simples habitudes culturelles : cigarettes, alcools, antidépresseurs, sans parler de tous les divertissements de la société de consommation (abrutissement musical des grandes surfaces, téléviseur).

Les concepts de la pensée psychiatrique/psychanalytique occidentale sont évidemment absents de la pensée chinoise, et il serait aussi ennuyeux qu’inutile d’essayer de les réinterpréter en terme de médecine chinoise.

Dans les textes médicaux récents, on traduit des termes chinois en empruntant au vocabulaire scientifique, mais c’est en général au prix de grandes simplifications. Par exemple, certains traduisent Dian Kuang par psychose, en faisant simplement allusion au caractère clos du comportement délirant. En ce qui me concerne, j’emploie simplement le terme de psychose pour désigner la rupture de la relation d’objet. C’est assez limité. Ou bien on peut facilement rencontrer le terme de névroses dans les manuels modernes : on désigne par là simplement le compromis difficile de l’individu qui s’interdit ou auquel la société interdit la satisfaction de désirs. Ou bien encore on parle d’hystérie, pour désigner des comportements amplifiés ou  exagérés, ou  de dépression pour désigner assez grossièrement encore toutes les variations sur le thème du sentiment d’impuissance.

Les pathologies psychiques se découpent en trois grandes catégories : 1. Obstructions de l’esprit (confusion de la pensée), 2. instabilité de l’esprit (agitation, anxiété, nervosité), 3. affaiblissement de l’esprit (dépression, fatigue mentale). Chacune de ses catégories se subdivise elle-même en pathologies de type vide (d’énergie vitale) ou plénitude (encombrement d’énergie pathogène), sous catégories qui sont elles-mêmes composées de divers types de pathologies possibles qui peuvent se combiner de manière très complexe ( des vides et des plénitudes ensembles, l’un provoquant l’autre…)

Cf. Séminaire du mois d’Avril, à l’Institut Shen Ming.

Fondamentalement, comment considère-t-on l’état de bonne santé mentale ?

Premièrement, une remarque : cet état est incompatible avec la plupart des pathologies chroniques, car dans la mesure où il n’y a pas de séparation entre le corps et l’esprit, le jeu des résonances se manifeste à tous les niveaux. Dans L’énergétique Psychique, C. G. Jung dit qu’il ne pourrait pas donner crédit à un guide spirituel qui aurait par exemple des troubles digestifs. Cette remarque est finalement très chinoise.  Sous-entendu, on ne peut pas faire confiance à Freud et à ses méthodes, car il est mort d’un cancer de la mâchoire.

La santé, c’est la Joie. Qi wei le, dit Zhuangzi. Ce n’est pas la névrose, contrairement à ce que nous expliquait A. Astier parlant de Lacan. La névrose n’est pas la condition fondamentale de l’être au monde. Toute la question est donc de comprendre ce qu’est la Joie, qui n’est pas le refoulement réussi, qui n’est pas la satisfaction de nos désirs, qui n’est pas le superlatif du plaisir, ni un plaisir constant excluant toute douleur ; la Joie est une satisfaction sans cause, capable d’intégrer et de dépasser la douleur.

Pour en revenir à l’équilibre des deux plans de réalité entre lesquels doit savoir se tenir un être humain, la Joie consiste à les harmoniser, à les équilibrer, à respecter les lois de l’invisible tout en restant bien incarné dans le monde des formes, la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Ni inflation ésotérique, ni grossier bon sens scientifique, ni Mesmer, ni Freud, mais une ouverture de la pensée qui n’est pas nécessairement un savoir conscient, que j’appelle Disponibilité : par rapport au plan yang, les esprits semblent apaisés, et dans le plan yin, je me sens à ma place.

 

 

 

 

3.    Le traitement des troubles psychiques en pharmacopée traditionnelle chinoise, diététique énergétique chinoise, acupuncture et qi gong (pour une thérapeutique sans effets secondaires)

La MTC dispose de 5 Méthodes de traitement : acupuncture, médecine manuelle, pharmacopée, qi gong et diététique.

En acupuncture, un certain nombre de points permettent d’agir sur le Shen, les Hun et les Po.

Ce sont les 13 points Gui de Sun Si Miao, les points de la 2° branche de la Vessie, les points Jing de la théorie des Points Shu Antiques, les points du méridiens du Cœur et ceux du Maître.

En pharmacopée, nous disposons de tout un arsenal de prescriptions : association d’écorces de magnolia (Hou Po) et de pinellia (Ban Xia) pour les obstructions dues au Tan, la racine d’Acoris (Shi Chang Pu) et le Curcuma (Yu Jin) pour les obstructions des Sens, la peau de certaines variétés d’oranges amères (Qing Pi) pour les oppressions thoraciques, l’écorce ou les fleurs d’albizia (He Huan Pi) pour l’agitation mentale et l’irritabilité, la racine de Polygala (Yuan Zhi) pour nourrir le Cœur et calmer l’esprit, et d’autres produits végétaux (l’Ophopiogon, Maimen Dong,etc…), mais aussi des produits animaux ou humains (notamment le placenta humain, Zi He Che), et des produits minéraux comme la magnétite (Ci Shi) ou le Cinnabre (Zhu Sha) qui sont des produits toxiques et nécessitent des dosages relativement importants (raison pour lesquelles ils sont interdits en Europe) malgré leur efficacité reconnue dans le traitement des psychoses.

L’intérêt de cette médecine est dans la maîtrise des synergies et des dosages, avec un recul de 2500 ans d’expérience qui a permis de  tester et neutraliser les effets secondaires. Les médecins chinois se vantent à juste titre de délivrer à leur patient des prescriptions traditionnelles qui ne sont assorties d’aucune liste d’effets secondaires. Pour une médecine qui ne nuise pas.

Le Qigong est un ensemble de techniques énergétiques qui ont une action immédiate sur l’esprit. Là encore tout est affaire de dosage (temps de pratique), respect des règles morales et d’hygiène de vie. Dans la mesure où ces techniques agissent par la respiration et les techniques de visualisation, elles modifient instantanément les énergies du Poumon (siège des Po), du Foie (siège des Hun) et du Cœur (siège de l’Esprit).

La Médecine manuelle (massage et mobilisation) est efficace par le rapport au toucher : élimination des tensions, apaisement du à la prise en main du patient par son thérapeute – action mécanique et relation psychologique se complète pour modifier un terrain énergétique.

La Diététique est une discipline fondamentale pour la prévention des troubles psychiques, car l’alimentation est la cause majeure des pathologies psychiques courantes. Les corrections diététiques, lorsqu’elles scrupuleusement observées, sont immédiatement suivies d’effets dans la plupart des troubles névrotiques, des syndromes dépressifs et même des tendances psychotiques.

Je souligne que la Diététique inclut la pratique des jeûnes : en rétablissant le Vide médian dans la région du Caoza, l’Esprit se relie au Ciel, et en retrouvant la force qu’il avait perdue, regagne son autorité sur les Hun et les Po.  

Considérations sur les limites de cette médecine : la plupart des méthodes utilisées par la MTC supposent une participation active du patient, une collaboration qui lui est difficile en raison même de sa pathologie, car le patient subit (comme le terme « patient » le dit bien) et il n’est pas toujours en position de se mobiliser pour sa propre guérison. Il peut ainsi donner le sentiment d’être complice de sa maladie. En réalité, il est (comme disent les magiciens) envoûté. Concrètement, il ne se lève pas le matin pour le Qigong, il oublie sa séance d’acupuncture, et au lieu de suivre le régime que vous lui proposez, il continue dans ses vieilles habitudes pathogènes, toujours bien sûr, avec les meilleures raisons du monde. Il ne veut pas guérir, il veut qu’on le guérisse (et à juste titre, car il n’en est pas capable).

La méthode qui semble demander le moins de collaboration est la pharmacopée, mais ses effets nécessitent de restaurer les capacités de transformation de la Rate-Estomac qui, dans les grandes pathologies, sont presqu’invariablement détruites. Autrement dit l’efficacité de la pharmacopée est conditionnée par des corrections diététiques préalables qui sont lentes à mettre en place, du fait des habitudes auxquelles le patient est attaché (par lesquelles les Hun et les Po tiennent le patient attaché, serait-il plus juste de dire).

Rapport à la mère nourricière qui nous délivre de la faim cruelle et de la peur de manquer, ou mécanisme qui permet de stopper les processus naturels d’élimination toxiniques (processus qui s’accompagne de grandes perturbations émotionnelles et sensorielles), les habitudes alimentaires sont un levier aussi puissant que difficile à manœuvrer – à la fois condition et limite de l’efficacité de la MTC.

A partir de là, on pourrait alors poser la question des conditions d’efficacité de la prescription médicale. Concrètement : pourquoi tel ou tel patient parvient-il à changer ses habitudes de vie, et pourquoi pas tel autre? La MTC insiste sur le rôle décisif du médecin et de l’exemple qu’il donne à ses patients. Risque où son orgueil peut le faire sombrer, mais nécessaire à la relation humaine qui est si fondamentale en MTC, du fait de l’influence confucéenne. Risque où le médecin mesure sans possibilité de tricher bien longtemps le chemin qu’il a réellement fait (difficile par exemple, de faire croire à l’efficacité du jeûne quand on a soi-même un peu d’embonpoint ; or le patient aura besoin de foi quand il sera sous l’effet des douleurs d’élimination toxiniques). C’est dans la dynamique de la relation que le patient peut reconquérir la capacité d’initiative qu’il a perdue, mais il faut pour cela que le médecin ait sa propre médecine et qu’il puisse représenter pour ses patients un exemple de santé auquel s’identifier. La MTC n’a pas la bioéthique, mais elle dispose d’une sagesse morale.

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