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Le retour des traditions?

Le Retour des Traditions dans la Post-modernité

 

Conférence donnée aux psychiatres invités par les laboratoires Lundbeck, à Tourtour, Juillet 2006.


Introduction : Dans quelle mesure peut-on parler d’un retour du spirituel ? Et de quelle spiritualité ? Dans quelle mesure peut-on prophétiser le passage à une port-modernité ? Qui concerne-t-elle ? Voilà quelques questions qui montrent l’ampleur d’un problème à circonscrire.

Sur le plan historique et géographique, la modernité occidentale va de la Renaissance jusqu’au XX° et la post-modernité commence avec Aushwitz, c’est-à-dire avec la question de savoir comment la science moderne en laquelle on avait jusque là fondé tous les espoirs de civilisation a pu être l’instrument du Génocide le plus barbare de l’Histoire.

Mais je m’occuperai aussi ici de la Chine, de sa modernisation manquée et de son effort pour passer directement à la post-modernité.

Sur le plan spirituel, je me limiterai aux pratiques spirituelles chinoises (taoïsme, bouddhisme, confucianisme) nommées en Chine moderne sous le terme Qi Gong et qui se répandent aujourd’hui en Occident à grande vitesse.

 

  1. Le désir de Post-modernité.

Ce désir de Post-modernité en Occident n’est pas nouveau. Heidegger l’avait déjà exprimé dans toute sa philosophie. Et il est toujours actuel. Ce désir est une critique de la modernité, et l’appel à en sortir.           

  1. Qu’est-ce que la Modernité ?

La Modernité, c’est le projet d’une maîtrise scientifique et technique de la Nature, initié par les nouveaux ingénieurs de la Renaissance (ex : les dessins bien connus de Léonard de Vinci), aboutissant au XVII° à une formulation philosophique dans l’œuvre de Bacon en Angleterre et de Decartes en France au XVII°, dans ces ouvrages justement célèbres que sont le Discours de la Méthode ou les Méditations Métaphysiques.

Le but était d’adapter la Nature à nos besoins, de supprimer la souffrance, la maladie, et même la mort, de nous rendre heureux par l’amélioration de nos conditions matérielles d’existence. Voyez l’euphorie de Jefferson qui croyait à la possibilité d’éradiquer la souffrance, la misère, l’injustice de la surface de la terre grâce à la science.

Ce projet se prolonge au XVIII° dans l’optimisme révolutionnaire des Lumières débouchant sur des révolutions politiques en Amérique et en Europe. La science implique l’esprit critique, et le criticisme nécessite la levée des censures qui freinent la liberté d’expression dont la science a besoin pour former des communautés scientifiques.

Ces révolutions politiques insistent sur un principe d’autolimitation dans l’art de gouverner (voir le libéralisme juridique de Locke contre l’absolutisme de Hobbes), les états et les églises devant renoncer à imposer publiquement une fin à l’existence humaine. Séparation forte de la sphère privée défendue contre les intrusions des pouvoirs publics.

Ce nouveau projet de civilisation technico scientifique implique une gestion rationnelle des richesses nécessaires à sa réalisation, aussi engendre-t-il la naissance de l’économie politique. Avec des penseurs comme A. Smith, le libéralisme économique sert la gestion matérielle de ce projet.

Liberté d’expression, libéralisme juridique, libéralisme économique forment la trame idéologique des Démocraties libérales occidentales

 

  1. Bilan de la Modernité.

Le bilan de cette modernité fait problème, au moins depuis Heidegger. Cette mise en question du Projet de civilisation moderne est de plus en plus partagé : elle semble se propager autour d’un argumentaire diversifié et complexe :

  1. D’abord l’optimisme scientiste est lié à l’impérialisme politique de puissances qui considèrent détenir le monopole de la science et de la civilisation. Tel fut le cas du colonialisme et des génocides modernes (génocide des Indiens d’Amérique, Traite des Noirs, spoliation de la Chine entre 1842 et 1939, Shoah, etc.) et jusqu’au SMI –Système Militaro-industriel qui fonde le néolibéralisme américain des Bush, on voit poindre une critique de l’aspect conquérant d’une modernité dogmatique et agressive (qui n’admet de critique qu’à l’intérieur de son cadre de rationalité).
  2. Le développement des sciences et des techniques pose un problème de prédation écologique mondial à cause de la société de Consommation et du système de production industrielle : réchauffement climatique, érosion des biodiversité qui menace aujourd’hui la plupart des espèces animales, dont l’homme lui-même, si l’on en croit Hubert Reeves. Le Bio-pouvoir qui s’est donné pour tâche de promouvoir la vie est plongé dans une contradiction fondamentale entre les fins qu’il poursuit et les effets des moyens (technologiques) qu’il emploie. Cette critique très actuelle va des effets secondaires du four à micro-onde, thérapies chimiques et autres inconvénients quotidiens d’une manipulation outrancière de la Nature (les OGM par ex) jusqu’au Réchauffement climatique qui menace l’Humanité de s’éteindre dans des délais dramatiquement rapprochés. Cette critique montre que la Technique moderne est prédatrice, non seulement en vertu de son instrumentalisation politique (armement militaire par ex.) mais qu’elle est prédatrice par elle-même.
  3. Un autre argument redoutable met en question le libéralisme et le capitalisme qui sous-tendent le développement des sciences et des techniques. Car ils impliquent captation des richesses par les uns (le grand capital des entreprises internationales) et privation par les autres. Le Libéralisme juridique de Locke qui était une doctrine de la tolérance (voir sa Lettre sur la Tolérance) s’est aujourd’hui transformé en une doctrine de la déréglementation et de la concurrence.  C’est même une dérive par rapport au libéralisme économique d’A. Smith qui visait à nous mettre en garde contre l’esprit mercantiliste. Car tous les auteurs qui ont publié leurs pensées sur le libéralisme ont compris que la politique réussit par le secret et que la publicité lui est fatale. Enfin, le néolibéralisme n’est pas une doctrine d’équité et de justice comme le font  remarquer les chefs d’Etats africains  (ex. Thabo M’Beki) aux grandes Puissances (si les pays industrialisés peuvent se permettre une empreinte écologique aussi forte c’est parce que les pays sous-developpés ont une empreinte écologique très faible).

 

 

  1. Le dépassement de la Modernité en Chine

Enjeu : la Chine pillée par les Puissances occidentales et très affaiblie au XIX° a d’abord manqué le train de la modernisation (contrairement au Japon). Elle essaie de raccrocher ce train et, si possible, d’en prendre la tête. Elle exprime aujourd’hui un désir d’hégémonie culturelle, politique et économique, matérielle et technologique.

Pour atteindre ce but, elle met en œuvre une double stratégie :

  1. une stratégie économique et politique, depuis 1979 et la Réforme Deng Xiao Ping : « Enrichissez-vous »- la richesse permettant d’augmenter l’influence politique de la Chine.
  2. Une stratégie culturelle fondée sur la diffusion des arts (cinéma chinois…) et des sports (arts martiaux, qi gong)

Un paradoxe : Depuis Deng Xiao Ping, la Chine fait valoir ses traditions de sagesse pour compenser et dépasser les insuffisances de la modernité. A la modernité qui est occidentale et qu’ils jugent individualiste, égoïste, hédoniste et cynique (sans cesser d’en être fascinés), les chinois espèrent apporter le contrepoint de traditions capables d’assurer l’unité de la société civile. Pourquoi est-ce un paradoxe ? Parce que la Chine a d’abord connu, sous Mao, un désir d’amnésie intense à l’égard de ses propres traditions –désir d’amnésie qu’on peut faire remonter à la fin du XIX° ou au début du XX°. Mao avait repris la formule du Mouvement du 4 Mai 1919 : Da Dao Kong Jia Dian.

Pourquoi ce déni culturel ? Pour le comprendre, il faut remonter au XIX°, et au train manqué de la modernisation.

1842 : les Puissances occidentales imposent à la Chine, à coup de canonnières, la signature de Traités Inégaux (Bu ping deng tiao yue) après la Guerre dite de l’Opium, alors que la Chine refusait aux Puissances  le commerce de l’Opium sur le sol chinois.

1895 : la Guerre sino-japonaise qui voit le triomphe du Japon est une humiliation nationale, alors que la Chine avait toujours été jusque là la pays civilisateur de tout le monde sinisé.

1898 : Réforme de modernisation dite des « 100 Jours » mise en œuvre par les célèbres Lettrés traditionalistes Kang You Wei et Liang Qi Chao : c’est l’échec des prétentions de la Tradition à moderniser la Chine. D’où la béance politique qui fera du XX° chinois, le siècle des Révolutions.

1905 : Abolition des examens mandarinaux, du confucianisme scripturaire et institutionnel.

1911 : Effondrement de la dynastie Qing et naissance de la République.

4 Mai 1919 : en mal de modernité, ce mouvement dit du « 4 Mai » fait l’éloge de la science et de la démocratie, contre le confucianisme.

1949 : Arrivée des communistes au pouvoir, et début d’un délire utopiste qui durera jusqu’en 1979. C’est une autre tentative infructueuse de modernisation, en rupture radicale avec le passé, et avec l’Occident (les chinois rompront même avec les Russes).

1979 : Réforme Deng Xiao Ping qu’on qualifie d’Ouverture (sur l’Occident, en direction des Marchés économiques). Cette Réforme de modernisation implique curieusement la réhabilitation de Confucius (amorcée dès 1978). Du Wei Ming s’est fait le chantre de ce nouveau confucianisme assorti à la politique d’Ouverture et de Croissance de la Chine ! Faisant suite à l’essor des 4 Dragons (Singapour, Taïwan, Corée du Sud, Hong Kong), ce confucianisme extravagant est un phénomène conjoncturel qui se veut une réponse à l’essoufflement des valeurs occidentales et manifeste une volonté d’intégrer le nouvel ordre mondial.

On voit donc en Chine deux tendances qui se démarquent : 1°. une tendance anti-traditionnaliste (Lu Xun, Hu Shi, le Mouvement du 4 Mai, Mao…) et 2°. une tendance traditionaliste, qui est moderniste et complexe, tantôt authentique tantôt extravagante (Zhen Yi Ge, Du Wei Ming…)

Que signifie la Modernité en Chine ? Ce sont d’abord les sciences, les techniques, la civilisation occidentale et son confort. Ensuite, c’est un dynamisme économique (que mesure la Croissance). Mais cette volonté de Modernisation a impliqué l’arriération culturelle de la Chine et la perte de son leadership culturel et politique à l’intérieur de sa sphère d’influence géopolitique. Elle a impliqué une perte d’identité, avec un éclatement dangereux et un grand désoeuvrement de la société civile qui est sans doute le problème majeur de la Chine actuelle.

Mais sous les opportunités conjoncturelles (tel que le Revival Confucéen), on a pu observé sous DengXiao Ping des phénomènes culturels et identitaires plus profonds : la Chine a réhabilité son patrimoine religieux (réouverture des monastères bouddhistes et taoïstes) et a remis le Qi Gong à l’honneur. Qi Gong est un terme générique inventé dans les années 50 pour identifier un héritage gestuel de la tradition chinoise. Question : En quoi ces réhabilitations récentes peuvent-elles contribuer au dépassement de la modernité, cad à l’affranchissement des valeurs occidentales qui engendrent de grandes fractures sociales inquiétantes dans la société civile ?

 

 

  1. Contributions et limites de ce retour de la tradition pour un dépassement de la modernité
  1. L’exemple du Nouveau Confucianisme

1° Congrès International en 1978, avec le gouvernement Singapourien de Li Guan Yuan.

1984 : La Rép. Pop. de Chine crée la Fondation Confucius. Les conférences prolifèrent et un célèbre universitaire américain d’origine taïwanaise, Du Wei Ming, élève de Mou Zong San, ochestre le Revival Confucéen.

Argumentaire : A la modernité occidentale, accuser de favoriser l’individualisme, le confucianisme des 4 Dragons qui sont les Puissances montantes du capitalisme répondrait par un retour aux valeurs claniques et au sens de la hiérarchie, empêchant la décomposition des sociétés asiatiques.

Objections : ce Revival s’est essentiellement exprimé en anglais (New Asian College, Hong Kong) et a même été financé par Coca Cola (lors de Conférences à Atlanta)

On lui reproche d’avoir instrumentalisé Confucius à des fins idéologiques, d’avoir inventé un Confucius Economicus (Jean Lévi). Il s’agit d’une fuite en avant qui vise à redorer le blason du libéralisme (« supplément d’âme du capitalisme ») pour permettre à la Chine de reprendre la tête de l’Asiatisme.

Ces doctrines idéologiques systématisent la pensée de Confucius et pire encore, elles la trahissent afin d’essayer de faire passer les valeurs chinoises pour universelles (afin notamment de les opposer aux Droits de l’Homme).

Au final, ces excès idéologiques semblent condamner le confucianisme à la muséification. La reconstruction politique reste à faire. Ce Revival a surtout traduit la volonté d’une élite (malmenée au XX°) pour reprendre en main les rênes du pouvoir.

 

  1. L’exemple du Qi Gong

Qi Gong désigne les pratiques de l’énergie, dans leur dimension gymnique/gestuelle, thérapeutiques, spirituelles, voire ésotérique et millénariste.

En Chine, il s’agit d’un terme mis à la mode dans les années 50 par Liu Gui Zhen, intégré dans une politique nationale de santé publique.

Pour une part, les pratiques de Qi Gong Santé relèvent du Ministère des Sports. D’autre part, les pratiques de Qi Gong Médical (traitements thérapeutiques remboursés) relèvent du Ministère de la Santé.

1954 : 1° Hopital à Tang shan (Hebei)

1956 : 1° Centre National de Qi Gong à l’Hôpital de Beidaihe.

Le gouvernement chinois s’intéressait à des pratiques peu coûteuses, qui fournissaient une occupation motivante pour les retraités, et qui répondait à une volonté de démocratisation scientifique des traditions magiques. Cela a représenté un phénomène social tel que les sociologues et historiens parlent d’une « Ruée vers le Qi Gong ».

Après une courte éclipse pendant la Révolution Culturelle, il revient à la mode dès 1970, notamment grâce à Mme Guo Lin qui guérit de son cancer par le Qi Gong. Le phénomène Qi Gong reprend son envol. En 1979, est crée l’Institut National de Qi Gong.

En 1987, Yan Xin guérit les foules, mais apparaissent des individus et des associations qui sont soupçonnées de charlatanisme.

1994 : le Zhong Gong, une secte bureaucratico-commerciale qui compte 30 millions d’adeptes, oblige le gouvernement à légiférer sur les associations qui seront désormais pourvues d’un agrément.

Entre temps, en 1992, LI Hong Zhi lance le Fa Lun Gong (Secte de la Roue de la Loi) fondée sur des pratiques méditatives et une idéologie messianique, apocalyptique et sotériologique qui fédèrent tellement les foules que le Fa Lun Gong se permet de menacer les gouvernement chinois en faisant le siège du Zhong Nan Hai, le matin du 24 Avril 1999 : 10 mille adeptes s’assoient en méditation tout autour du siège du pouvoir. Suite à cet incident, Li Hong Zhi s’est exilé au USA ; il est condamné à mort par la Chine.

Peut-on considérer que ce fut un succès ? Non. Je crois plutôt que le Qi Gong a échoué en Chine à créer des formes de sociabilité stables pour la société civile. Il a échoué à influencer positivement les décisions politiques en créant une situation d’opposition frontale. Toutefois, le nombre d’adhérent indique un potentiel formidable : restent à inventer les formes rituelles qui vont permettre au Qi Gong de créer avec le monde économico-politique les conditions d’un dialogue.

En Europe, et en Occident : son statut est moins conflictuel, mais tout de même assez problématique. En France par exemple, il relève du Ministère Jeunesse et Sports. Ce n’est qu’un aspect encore minoritaire du phénomène sportif, et on l’identifie comme pratique sectaire lorsque sa dimension spirituelle est soulignée – ce qui oblige un grand nombre de pratiquants à refuser toute intégration dans les structures de fédérations délégataires (estimation 100 000 personnes au moins en France). Il s’agit d’un phénomène en pleine expansion qui répond :

-          au besoin d’un retour à la Nature (contre la sophistication ou l’artificialisation du style de vie technologique, par exemple : contre l’utilisation de médicaments chimiques)

-          au besoin d’un retour à soi silencieux, sans verbalisation (contre l’analyse psychologique, la psychanalyse)

-          au besoin d’activités extra-économiques (car elles sont souvent gratuites, surtout dans les petites localités !)

-          au besoin d’exotisme (que par contre certains maîtres asiatiques font quelquefois payer très cher)

-          au besoin d’identification à la « pratique » des maîtres qui se posent comme des modèles de vie, (contre les « discours » du professeur ou de l’expert et ses diplômes estampillés par l’Etat)

-          au besoin d’un retour au corps, un corps vécu, corps d’énergie (contre le mépris du corps, mais aussi contre le corps soumis à l’exigence de performances sportives, et contre le corps machine de la médecine scientifique),

-          un corps spiritualisé qui est une promesse de joie (contre le corps à jouir, le corps des plaisirs tristes de la société de Consommation que la société de consommation  entretient par le recours systématisé aux antidépresseurs)

Cette tradition chinoise adaptée/ réinterprétée n’est pas encore véritablement politisée, mais elle pourrait l’être bientôt si l’on s’avise de toutes ses implications morales, économiques, sociales, politiques très quotidiennes et très concrètes (hygiène alimentaire, rythme des entraînements, souci de l’environnement naturel, hygiène morale…).

Parmi les implications les plus fortes, il faut noter une connotation critique très forte à l’égard de la société de consommation, et le choix d’un autre style de consommation (souvent proche de celui que proposent les écologistes à cause de l’importance que les différents style de Qi Gong accordent à la notion de Nature) et un scepticisme marqué à l’égard de la classe politique. Actuellement, le scepticisme de ces « milieux » invite plutôt au repli et à un certain désintérêt à l’égard des pratiques politiques classiques (à l’égard de l’engagement militant, et même à l’égard du vote). Ce qui fait que chez nous, le Qi Gong n’apparaît pas encore comme une pensée capable de peser dans les débats politiques.

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