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Harmonie

L’Harmonie sous l’angle de la Diététique

L’harmonie est une notion centrale du discours chinois, emblématique aussi : le médecin harmonise le yin et le yang. Et l’harmonisation est l’une des huit méthodes de traitement, la plus subtile.

Qu’est-ce que l’harmonie ? Notion difficile à définir, qui ne renvoie bien souvent à rien de très précis : on parle d’harmonie quand on veut désigner une multiplicité d’objets qui concourent à un même effet d’ensemble, surtout quand elles produisent un effet esthétique remarquable et appréciable, comme par exemple le do et le mi dans la tierce, ou le do et le sol dans la quinte. La notion est donc sinon vague, du moins très empreinte de subjectivité et d’affectivité. D’ailleurs, elle a également le sens général de bien-être. En tout cas, ce n’est pas un concept scientifique opératoire. Après avoir cherché dans le Laplanche et Pontalis, et dans le Chemana pour me faire une première idée de ce que la psychanalyse pouvait en dire, je n’ai guère été étonné de découvrir que le mot n’y existe même pas (ne correspond à aucune entrée). Mais le Lalande n’est guère plus prolixe : il n’y a que Leibniz pour sauver le mot de son anonymat. A la limite, on a pu l’utiliser en mathématique, dans le discours de Pythagore par exemple, en référence à des rapports géométriques mesurables, mais c’est toujours alors comme « titre », et finalement d’une manière assez poétique, ou plutôt confuse. Aussi est-il sage de n’en pas trop parler si l’on veut faire en science une carrière sérieuse. Notion dont tout le monde se sert, mais que les institutions scientifiques trouvent peut-être suspecte, et qu’on réserve pour les discussions de table ou les rêveries solitaires.

Quand la Chine parle d’harmonie, elle en parle évidemment d’une tout autre manière. Elle dit tout autre chose. L’harmonie n’est pas un terme poétique : elle joue le rôle d’une notion opératoire : comme en médecine, ou en philosophie morale, l’harmonie sert à agir.

Qu’est-ce que l’harmonie ? Dans ce contexte, c’est l’équilibre entre des contraires. Le yin et le yang sont les emblèmes de tous les couples de contraires possibles, et leur mariage est l’emblème même de l’harmonie – représenté par le célèbre Taiji. Par extension, la Médecine Chinoise parle d’harmonie quand il s’agit de compenser des contraires : par exemple, pour équilibrer le haut et le bas, l’avant et l’arrière, l’intérieur et l’extérieur, le chaud et le froid, le sec et l’humide, etc.

En chinois, le caractère qui désigne l’harmonie, He, comprend deux clés : celle des céréales et celle de la bouche. On commence à voir le rapport étymologique que cette notion entretient avec la diététique. Mais curieusement, dans cette étymologie, la question des contraires n’apparaît pas explicitement, reste masquée.

Approfondissons : Comment définir les céréales ? On trouve la réponse dans le ch.22 du Huangdi Neijing, dans la classification des aliments en 4 catégories : ce sont des « aliments nourrissants », c’est-à-dire nourrissant l’énergie, par opposition aux « aliments remplissants », aux « aliments tonifiants » et aux « aliments adjuvants » qui ont d’autres fonctions. 

Or les aliments nourrissants sont de saveur douce à fade (gan, tan) et par là, (en vertu des résonnances observées - ganying -  entre les saveurs et les organes), ils fortifient la Rate. Les céréales ont donc une relation privilégiée avec la Rate.

Or la Rate désigne symboliquement le Centre : elle tient une position centrale par rapport aux 3 réchauffeurs (entre les reins, au réchauffeur inférieur, siège des énergies innées et le poumon, au réchauffeur supérieur, qui capte les énergies de l’air). Elle appartient au réchauffeur moyen, et occupe une position topologiquement centrale (ti).

Sur le plan psychologique, elle correspond à la pensée, c’est-à-dire au pouvoir intellectuel de combiner des signes et à la mémoire intellectuelle. On pense avec sa rate (même quand elle a été ôtée, car la rate ne désigne pas seulement un petit bout de chair, mais un système énergétique, qui comprend non seulement le méridien de la rate, mais aussi toutes les chairs (les muscles), la bouche et surtout les lèvres, etc.) Mais ce serait une erreur de croire que la rate est centrale parce qu’elle est le siège de la pensée. La tradition médicale chinoise n’est pas portée à croire que la pensée est une activité privilégiée, qui mériterait un titre distinctif.

La rate est centrale parce qu’elle a une fonction (yong) régulatrice dans la circulation des énergies. Si cette action régulatrice est assez forte, elle peut compenser l’énergie du foie qui n’a que trop tendance à monter (provoquant par exemple des hernies hiatales, etc.), ou elle peut accompagner l’énergie de l’estomac qui n’a que trop tendance à ralentir voire à inverser sa descente (digestion difficile, hoquet, régurgitations, nausées, vomissements, etc.). Biensûr, tous les organes peuvent être harmonisés, mais la rate est, avec le foie, le principal organe pour lequel on parle de dysharmonie, précisément à cause de sa position centrale, i.e. de son action régulatrice consistant à équilibrer des contraires.

Conclusion : La rate est centrale sur le plan topologique (ti) aussi bien que sur le plan fonctionnel (yong).

Du coup, le régime qui la renforcera sera un régime céréalien. La médecine chinoise n’est pas végétarienne (elle considère que la viande a du « sentiment »), et encore moins végétalienne. Elle considère, surtout depuis l’œuvre de Li Dong Yuan (XII°) et la fondation de l’école de la terre-rate, que les céréales sont la base de l’alimentation. Cette tradition s’est perpétuée en Orient et nous revient peut-être aujourd’hui sous la forme de la macrobiotique qui transmet là un héritage manifeste. A voir.

Comment les céréales (complètes) peuvent-elles être harmonisantes, si elles sont « nourrissantes » ? Réponse : il faut distinguer leur action, et leur classement. C’est par leur action qu’elles sont harmonisantes, car elles ont deux actions contradictoires : elles tonifient l’énergie, mais elles dispersent l’humidité car elles sont asséchantes ( d’ailleurs à proportion qu’on les mastique).

Du reste, cette action harmonisante s’exprime aussi sur le plan psychique. Les céréales harmonisent aussi la pensée qui devient plus forte parce qu’on retrouve l’appétit du nouveau et le pouvoir de l’assimiler, et plus claire parce qu’en asséchant, elle disperse le brouillard des idées confuses.

Avec l’idée chinoise de l’harmonie, nous sommes au plus loin d’une recherche du plaisir ou du bien-être individuel, surtout si nous prenons le plaisir au sens d’un relâchement des tensions, puisque l’harmonie tire sa dynamique du jeu des tensions internes de la réalité. Nous sommes aussi très loin de la fascination du « sentiment océanique », même si on prend cette expression, contre l’avis de Freud, en un sens positif : de toute façon, l’harmonie n’est pas le nirvana, c’est-à-dire l’extinction du désir, l’harmonie n’étant pas une notion du vocabulaire bouddhiste, mais taoïste. Les céréales sont trop fades (tan) pour donner du plaisir, mais trop énergisantes pour nous inviter au renoncement : ni hédonisme, ni ascétisme. Entre le plaisir et le renoncement, il y a peut-être une place pour la joie ou le contentement, c’est-à-dire pour une satisfaction sans objet, la satisfaction (ou le contentement, en chinois zu) de celui qui sait se satisfaire (sous-entendu : de ce que le réel nous donne).

L’harmonie est cette capacité à se maintenir « en procès » comme le dit un sinologue ; c’est l’état de celui qui ne subit pas le réel, qui n’est pas en panne pour épouser le cours des choses (je devrais alors plutôt dire l’élan, que l’état). L’harmonie est donc dans le pouvoir d’accompagner et réguler le cours des choses (Dao) en s’appuyant sur la tension interne qui l’anime, en activant le jeu des tendances à la fois contradictoires et complémentaires qui lui servent de moteur et lui donnent son élan, mais sans prendre non plus le réel pour un objet à maîtriser et à soumettre à ma volonté. Dans cette relation harmonieuse, je ne suis pas passif à l’égard d’un réel qui me passe à côté, mais je ne suis pas non plus en position de maîtrise, puisque je choisis plutôt de m’adapter sans fin. Ni maître, ni esclave, voilà toute la difficulté de l’harmonie.

 

 

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