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Féminin et Taoïsme

L’archétype du féminin dans le Taoïsme

On ne peut pas dire que le Taoïsme ait le monopole du féminin ; d’autres religions ou spiritualités ont valorisé le féminin : celle de Jésus, le Bouddhisme et ses dakinis, etc. Mais d'abord remarquons que le taoïsme a dissocié, 300 av JC environ, sa réflexion sur féminité de l'identité sociale ou biologique de la femme; autrement il n'a pas essentialisé la femme et n'est pas tombé dans les pièges que Bourdieu essaie encore de nous faire éviter; le Taoïsme a bien distingué l'archétype du féminin de l'identité sociale ou biologique, qui est une identité construite de la femme (et de cette dernière il ne parle pas, puisqu'il ne fait pas oeuvre de sociologie). le Taoïsme a essayé de donner, au lieu d’images, des éléments de définition de cet archétype. Quelques pistes :

  1. La féminité est une alternative à la vision classique de la relation humaine pensable en termes de domination. Yi qi bu zheng gu tianxia mo neng yu zhi zheng : comme elle ne rivalise pas, personne ne rivalise avec elle (ch.66). Attentif au problème de la violence, j’insiste sur ce point, pour me distancier des conceptions paranoïdes de la féminité (celles de nombreux féministes) qui au lieu d’une alternative ne proposent que de résister ou de renverser la relation de domination. La Voie du sage consiste à favoriser sans nuire et agir sans rivaliser (li er bu hai, wei er bu zheng ch.81).
  2. La féminité est « vide » (xu, ch.11) et n’a pas d’essence propre. Refus d’une identité féminine, d’un essentialisme. C’est la raison pour laquelle elle est plutôt « pour autrui » (yi wei ren, ch.81). Pour parler comme Bourdieu (plagiant la formule de Berkeley « esse est percipi »), son être est d’être perçu. Elle se définit comme « être en relation », et non en soi et par soi. C’est un élément de définition difficile à accepter pour les féministes qui y suspectent un déni de la femme, réduite à un faire-valoir et à devoir toujours dépendre d’un tiers (mari, père, enfants, etc.). Mais pour nous, cette définition interroge plutôt l’indépendance (illusoire ?) de la masculinité.
  3. Le féminin ne s’oppose pas au masculin et le Taoïsme ne renverse pas la hiérarchie des valeurs. « Connais le masculin, adhère au féminin » (ch.28). Il privilégie le féminin, il accentue l’atténuation de l’ego, et « assume les outrages » (ch.28). Je n’en conclus pas que cette philosophie pousse les femmes à accepter docilement la soumission et l’humiliation ; mais qu’elle invite chacun à se mettre « en-dessous » comme le fleuve et la mer sont en dessous des Cent Vallées (ch.66), à ne pas se poser « en maître » mais plutôt en « invité » (ch.69) parce que c’est la position optimale qui permet de réguler la situation. Réguler veut dire : assouplir les tensions, et distribuer les satisfactions. Il ne s’agit pas de renverser la relation de domination de manière efficace (car ce renversement modifie la distribution des rôles, non le schéma relationnel).
  4. La féminité ne consiste pas à se soumettre puisqu’elle est efficiente (en chinois « de »). « Rien n’est plus souple et plus faible que l’eau, mais pour enlever le dur et le fort, rien ne la surpasse » (ch.78). L’action masculine est efficace (fondée sur la volonté et la force) mais l’inagir féminin (agir sans agir, wei wu wei) est efficient. Depuis F. Jullien, on a pris l’habitude de distinguer ces deux termes pour renvoyer à ces deux modalités différentes du faire. Parler d’une efficience du féminin, ce n’est donc pas légitimer la domination masculine et la soumission des femmes. C’est inviter à comprendre l’avantage paradoxal qu’offre le fait d’assumer la position dominée. Tout le monde voit l’avantage de tenir la position dominante, mais la vérité paradoxale (fan, ch.78) de la Voie du Féminin consiste à voir l’avantage de - et donc à assumer le mépris de -  la position dominée. Bref : à désidentifier la position et ses potentialités cachées. Raison pour laquelle, il y a là une spiritualité difficile parce qu’elle suppose, non de croire, mais de comprendre cette efficience. 
  5. Le féminin ne valorise pas la pensée rationnelle, mais l'intuition (mingxin); et ne valorise pas la volonté (zhi) mais les facultés d'adaptation qui permettent de s'harmoniser à la situation (he). 
Inconvénient du Laozi : ses formules poétiques permettent de deviner mais ne permettent pas vraiment de comprendre le fonctionnement de cette efficience. Pour en approfondir la signification psychologique de cette efficience, et sa pertinence notamment dans une situation d'extrême dyssymétrie de pouvoir, nous irons voir du côté de B. Bettelheim, la Coeur conscient, p.284 sqq. 
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