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Une "philosophie" chinoise?

Peut-on parler de « philosophie » chinoise ?

 

Introduction : Quel est l’intérêt de la pensée chinoise ?

J’y vois au moins 3 intérêts:

  1. il s’agit d’une culture tellement différente de la nôtre qu’elle présente un atout heuristique, nous permettant par contraste de mieux saisir l’originalité et les impensés de notre propre pensée. C’est aussi l’avis de Simon Leys dans L’humeur, l’honneur, l’horreur (Laffont, 1991) pour qui la pensée chinoise peut permettre d’interroger le rationalisme ou les prétentions européennes à l’universalisme.
  2. Dépasser la crainte et la fascination, notamment en vue de mieux comprendre nos relations politiques avec une puissance longtemps considérée comme le "péril jaune".
  3. De la Chine, nous viennent des gestes qui ressemblent à des alternatives ou des réponses aux excès d’une civilisation technicienne et de la mondialisation. Le développement spectaculaire du Qi gong, des arts chinois (Qigong, Taijiquan, etc.), de la Médecine Traditionnelle Chinoise, etc. constitue un phénomène social étrange, dans lequel on peut être tenté de voir l'émergence de réponses écologiques.

Quelles sont les difficultés d’une telle herméneutique ?

  1. la langue chinoise est difficile : difficulté technique d’un apprentissage, d’un métier. Comment traduire sans trahir ?
  2. Comment se libérer de nos habitudes de pensée : « le risque est grand  des assimilations abusives » dit Jacques Gernet dans L’intelligence de la Chine (Gallimard, 1994, p.303). Hegel (qui considérait qu'il n'y avait chez Confucius rien de plus que des banalités morales) nous a montré comment même les plus grands penseurs peuvent se laisser prendre à l’européocentrisme ; il a fallu attendre les anthropologues du XX° pour apprendre à se méfier de l’ethnocentrisme.
  3. l’apparente répétivité de l’histoire intellectuelle done la fausse image d’une sagesse atemporelle. Or il faut arriver à dépasser cette illusion, et notamment en comprenant que les penseurs chinois opèrent moins avec des concepts qu’avec des stéréotypes, dont les sens varie en fonction de dispositifs. On est trompé par des affirmations comme celle-ci : « Je transmets, je ne crée rien de nouveau », Confcius, Entretiens, VII, 1.
  4. Une pensée de Lettrés fonctionnaires, indissociable de sa dimension politique, difficile à saisir même pour des universitaires souvent réfractaires à la connotation spirituelle, rituelle et divinatoire de la rationnalité chinoise (cf. Yi Jing).
  5. Une pensée complexe, longue et étrangère à notre formation, qui s’échelonne sur près de 5000 ans.

 

Mais y-a-t-il une philosophie chinoise ?

Ma réponse est, en résumé, celle-ci : Oui. Pourquoi? 

Mais on peut affiner cette réponse, qui dépend du sens que l’on donne à la notion de philosophie.

En 1985, un chinois, Feng You Lan avait écrit une histoire de la philosophie chinoise : mais s’agit-il vraiment de philosophie ? le terme « philosophie » ici, est-il légitime ? Beaucoup l’ont contesté, suggérant qu’il s’agissait plutôt d’un terme qui servait à légitimer le discours chinois aux yeux des penseurs occidentaux.

Touefois, si on prend le terme « philosophie »

  1. au sens d’une vision du monde
  2.  au sens d’un travail de la langue
  3. dans le sens de gestes et de discours qui ont une prétention à la sagesse

alors il est bel est bien possible de parler de sagesse. Aucun universitaire, aucun spécialiste n’a le dernier mot sur cette question ; toutes les définitions de la philosophie, mêmes les plus érudites, les plus argumentées, les plus savantes expriment des choix, supposent des partis-pris.

Toutefois ces raisons sont très critiquées par les spécialistes :

  1. la sagesse n’est pour la plupart des philosophes que le stade pré-philosophique de la philosophie. Pour Hegel par exemple, l’essentiel consiste dans la production de concepts.
  2. Joël Thoraval semble ne voir dans le terme 哲学 Zhexue (trad.  Philosophie) traduit du japonais tetsugaku qu’une entreprise de justification toute récente (fin XIX°)
  3. Dans la pensée chinoise, on ne peut isoler le religieux, du littéraire, et du scientifique

Ces critiques trahissent seulement les options des spécialistes, car

  1. s’il faut reléguer la sagesse dans les limbes du préphilosophique, que faire de Diogène et de Socrate ?
  2. l’absence du terme philosophie en Chine signifie-t-il que l’activité qui lui correspond n’existait pas ? Par exemple, hésite-t-on encore à parler de métaphysique platonicienne ou même aristotélicienne alors que ces auteurs n’ont jamais employé ces mots (le terme métaphysique n’ayant été inventé que pour classer les ouvrages d’Aristote qui, dans sa bibliothèque, se trouvaient au-dessus (méta) des ouvrages de physique (ta phusika)).
  3. Chez Platon lui-même, distingue-t-on la philosophie du religieux (Phédon), du scientifique (théétète, Ménon) et du littéraire (phèdre) ?

Conclusion : historiquement, la philosophie n’a pas d’objet propre mais une manière de penser qui est à chaque fois originale.

Même les philosophes analytiques (qui pensent qu’il n’y a pas de philosophie sans un travail sur la langue) prêtent le flanc a l’objection et expriment un parti-pris discutable puisque la philosophie de Diogène le Cynique s’est essentiellement exprimée par des gestes, dans la sagesse d’une attitude (que l’on pourra si l’on veut discuter), mais très peu par la parole, et encore moins par des discours.

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