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Rêves chinois

Rêves chinois

Conférence donnée dans le cadre des formations offertes aux psychiatres par les laboratoires Lundbeck, 2006 et 2007. 

  1. Le panénergétisme chinois et la transformation des êtres

« Zhuang Zhou rêva qu’il était un papillon. C’était un papillon voltigeant et virevoltant ; heureux, il allait où le portait ses désirs. Il ne savait pas qui était Zhou. Brusquement, il s’éveilla et d’un coup, ce fut Zhou. Mais il ignorait s’il avait rêvé être un papillon, ou si c’était le papillon qui rêvait qu’il était Zhou. Entre le papillon et Zhou, il existe certainement une différence. C’est ce qu’on appelle la transformation des choses, wu hua »

Il ne s’agit pas d’une réflexion baroque sur l’identité fondamentale de la veille et du sommeil, mais sur les transformations qui décident des variations des niveaux de conscience, et par là, du refus de privilégier le niveau de la conscience ordinaire. 

 

  1. Ces processus de transformation sont régis par l’interaction du yin et du yang, par une logique qui repose sur un principe de complémentarité et de compensation.

Cette logique de complémentarité s’exprime par le parallélisme entre l’état de l’énergie vitale des organes et les images du rêve. Par exemple, le ch80 du Suwen (in Huangdi Neijing) dit : « lorsque le foie souffre de vide (au printemps), le patient rêve qu’il est allongé sous un arbre et incapable de se lever ».

Cette logique de compensation s’exprime dans des inversions entre l’énergie vitale des organes et les images du rêves. Ainsi au ch43 du Lingshu, on peut lire : « Lorsque le foie souffre de vide, la personne rêve de forêts dans les montagnes ». Au vide répond l’abondance, une image de l’exubérance.

Chez Zhuangzi, on peut lire : « Certains rêvent de festins et pleurent au réveil ; d’autres pleurent en rêve et s’en vont le lendemain à la chasse. »

Ou bien voir chez Liezi, les rêves du propriétaire et de son serviteur âgé, ch.3, an.5

On est tenté d’y voir des rêves de type jungien : « la fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier. C’est ce que j’appelle la fonction complémentaire ou compensatrice des rêves dans notre constitution psychique. Cela explique pourquoi ceux qui manquent de réalisme ou qui ont une trop bonne opinion d’eux-mêmes, ou qui font des projets grandioses sans rapport avec leurs capacités réelles, rêvent qu’ils volent ou qu’ils tombent. Le rêve compense les déficiences de leur personnalité et en même temps, il les avertit du danger de leur démarche. Si l’on ne tient pas compte de ces avertissements, de véritables accidents peuvent se produire. Le sujet peut tomber dans les escaliers ou avoir un accident de voiture » (L’homme et ses symboles, p.50, éd. Laffont).

Mais à la différence de ce qu’on peut trouver dans la psychanalyse jungienne, il n’y a pas de symbolisme (pas de théorie du symbolisme), ni de désir à décrypter comme chez Freud (qui s’appuie sur les mécanismes désormais bien connus du déplacement et de la condensation dans le travail du rêve) : le rêve n’est donc pas la voie royale qui mène à l’Inconscient.

 

  1. La densité des rêves

Quand les énergies circulent et se transforment librement, quand l’esprit n’est plus accaparé par des préoccupations et ne fait plus obstacle, les rêves perdent leur consistance, et deviennent légers, se perdent dans les limbes de l’oubli.

Dans le meilleur des cas, on ne rêve plus du tout.

Le maître dit : « J’ai terriblement vieilli. Voilà bien longtemps que je n’ai pas rêvé du Duc de Zhou ».

Ou bien chez Liezi : « Les hommes véritables de l’Antiquité s’oubliaient pendant la veille et ne rêvaient pas pendant leur sommeil ». Ch.3, an.3.

On ne vise pas la connaissance de soi (comme c’est le cas en psychologie) et les concepts de Moi et de vérité n’existe pas en Chine, mais on recherche l’harmonie, équilibre dynamique du yin et du yang  = la libre circulation des énergies sous l’autorité du cœur/esprit.

 

  1. Le Shen est un principe organisateur qui domine les Hun et les Po.

Les Hun sont les esprits du foie, dépositaires de notre créativité, puissance de l’imagination.

  1. Si le Shen ne les contrôle pas, il y a des rêves agités, cauchemars. Ou pire, on se réveille entre 1h et 3h du matin, avec des pensées angoissées, anxieuses. Car les Hun sont Yang, et montent.

Ch17 du Suwen, on peut lire : « lorsque le foie souffre de plénitude, le patient rêve qu’il est en colère ».

Ch.80 du Suwen :  « Lorsque le cœur est faible, le patient rêve de feu ; et en été, d’éruptions volcaniques ». « Lorsque le cœur est en excès (surtout si c’est un excès de feu), le patient rêve de rire ». « Lorsque le poumon est vide, le patient rêve de meurtre sanglants (commentaire : les Po s’agitent). S’il est en excès, il rêve de soucis, d’angoisses, de pleurs ». Etc.

 

  1. On ne peut comprendre les rêves sans examiner l’équilibre des énergies des organes (et spécialement celles du cœur et du foie) = cela signifie que les rêves ne sont qu’un élément de diagnostic au coeur d’une médecine générale.

Cela ne signifie pas que les chinois ont sous-estimé l’importance des rêves, mais ils ont l’air de nous mettre en garde : car si le sage ne rêve pas, c’est que l’esprit maintient son ascendant sur les fantômes.

Objection : le sage rêve, mais il ne se souvient pas de ses rêves. Réponse : tandis que la psychanalyse insiste sur la mémoire et les mécanismes de la réminiscence (de l’abréaction, etc. voyez toutes les notions), la pensée médicale chinoise insiste sur l’oubli de soi, et pas seulement la pensée chinoise : ben shi she ji cong ren, l’essentiel est de s’oublier soi-même pour suivre, s’adapter, s’harmoniser au cours des choses, se mettre au diapason, en résonance, épouser le cours des choses…

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