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Economie chinoise moderne

Séquence de Wei qi : Points forts et faiblesses de l’économie chinoise

 

Après la crise 2007-2012, l’économie chinoise se distingue toujours par ses succès, malgré un léger tassement de la croissance (qui passe de 10 à 8%). Elle reste locomotive de la croissance mondiale. Les rares zones de tension de cette économie sont bien connues et font l’objet d’une prudence particulière de la part des décideurs financiers dans un contexte de fort contrôle étatique (socialisme de marché). Les afflux de liquidité ont été resserrés par une politique des réserves et des taux désormais sous contrôle.

Comprendre les données objectives de la situation économique chinoise est indispensable à la stratégie des pays partenaires. Nul ne gagne une partie de Weiqi[1] à coups de sentences morales (comme les élites françaises ont tant cru pouvoir le faire sous les IIIe ou Ve République) mais en prenant acte de données objectives. La synthèse proposée, soulignant l’interaction des déterminants économiques, interroge aussi au passage la partialité des commentaires moraux qui vant(ai)ent ou fustige(ai)ent la Chine en se fondant sur des données isolées.

Les faits : La Chine bénéficie d’une forte épargne (+50% de son PIB), réserve substantielle d’investissements et promesse de croissance à long terme (croissance potentielle). Cette épargne nourrit l’investissement domestique : d’où la croissance en stock de capital, de la productivité et des salaires.

La croissance chinoise (immunisée contre la crise 2007-2010) reste très forte (+7,5% en 2012). La Chine que les prospectivistes des années 80-90 voyaient comme la première puissance à l’horizon de 2100, l'est devenue dès  2011 en termes de richesses produites, puis en Parité de Pouvoir d'achat dès décembre 2014 (annonce du FMI, 9/12/2014). Croissance moyenne : +10%/an avec un PIB de 5 876 Mds $ en 2010. Cette dynamique est conditionnée par une politique monétaire offensive : la monnaie est sous-évaluée (taux de change nominal) de 25 à 50% selon les analystes. La monnaie volontairement dépréciée (il n’y a pas de marché libre du Yuan) ouvre un marché attractif aux investisseurs étrangers (car le niveau relatif des prix est bas), stimule le marché domestique de l’emploi, profite au transfert de technologie et dope les exportations (malgré un tassement en 2012, suite à la crise européenne de la dette souveraine).

Ce puissant levier de l’Eveil de la Chine a été critiqué par le FMI, pointant du doigt l’arme d’une guerre monétaire (puisque ce n’est pas le marché des changes, mais l’Etat chinois qui contrôle directement le cours de sa monnaie). De plus, le Yuan s’affirme comme principale monnaie d’échange dans l’ASEAN : progressivement, irrésistiblement, le Pacifique revient dans la sphère d’influence de la Chine. Sur le plan monétaire aussi, le monde se multipolarise.

On ne peut nuancer la puissance de cette politique monétaire chinoise que par des faibles réserves : 1) on peut voir une contradiction entre la volonté de laisser s’apprécier le Yuan (pour juguler l’inflation), et la volonté de le déprécier (pour ne pas pénaliser les exportations déjà en baisse du fait de la crise qui touche les pays avancés). 2) on peut aussi remarquer l’apparition de bulles - notamment immobilières (risque de crise bancaire), mais l’Etat y répond en élevant le taux de réserve bancaire (aujourd’hui à 20%). 3) Eventuellement : on peut relever une contradiction délicate entre surchauffe et risque d’inflation (en 2010, env. 6%), puisqu’il est bien difficile d’ajuster par la création monétaire un Yuan faible garant d’attractivité et de productivité qui permet d’augmenter les salaires (pour stimuler la consommation et résorber la surchauffe) avec la volonté d’endiguer l’inflation (ce qui suppose au contraire de réduire la masse monétaire).

Autant de difficultés que la Chine s’est astucieusement employée à résoudre ces dernières années, traversant la crise monétaire et économique mondiale (2007-2010), sans aucun rhume sévère. Tout au plus quelques courbatures (-2% env.).

Reste à voir si la promotion du Yuan comme monnaie d’échange dans l’ASEAN ne va pas obliger la Chine à réévaluer sa monnaie. Ce ne sont pas les critiques occidentales (comprises comme des tentatives de déstabilisation) qui infléchiront les décisions de la Chine, mais les contraintes de son propre contexte économique.

Sans attendre de la Chine un élan de compassion pour l’Occident que l’Occident n’a jamais eu pour elle (la guerre de l’Opium et les Traités Inégaux sont toujours au programme scolaire des bacheliers chinois !), reste surtout à comprendre comment la zone euro peut répondre à l’inflation importée, conséquence de l’inflation chinoise qui pousse les taux d’intérêts à la hausse, et donc tend à amplifier la dette souveraine, menaçant discrètement l’unité de l’Europe et la survie de l’Euro.

L’hypothèse d’un protectionnisme intelligent actuellement dans toutes les têtes nous conduit probablement vers une mondialisation monétaire multipolaire (tripolaire) : zone euro, zone dollar, zone yuan. Après le 20e siècle, marqué par l’hégémonie du dollar (surtout depuis Bretton Woods 1944), la globalisation du 21e siècle se dessine doucement comme le siècle de la relocalisation. Aux euphories expansionnistes des 19e et 20e siècles succèdera un monde fatigué par les crises traversées, à la démographie vieillissante (et cela aux EU, en Europe comme en Chine d’ici 2030), et qui deviendra (non par sagesse mais par la force des choses) plus prudent. La Chine cherche à s’immuniser encore davantage des crises internationales en convertissant peu à peu son économie de l’épargne vers une économie de la consommation, ce qui supposait d’abord de développer un système de protection sociale efficace (retraites, sécurité-sociale, assurances-chômage…): aujourd'hui c'est presque fait. 

Il n'était pas utile d'insister autant sur la réévaluation du Yuan pour construire un ordre économique mondial plus équilibré. Au lieu d'une réévaluation du Yuan, c'est l'injection dans l'économie domestique des réserves accumulées (env 3300 mds) en vue de relever les salaires sous la pression des incidents sociaux (+ de 1600 en 2012) qui va probablement rééquilibrer le marché mondial du travail - freinant les investissements et les délocalisations vers la Chine... à moins que ces "incidents" (en Chine le mot "grève" est interdit) ne parviennent à se coordonner malgré la vigilance des cyberpoliciers... Auquel cas, la Chine explosera.

Il faudra voir comment, d’ici 2040-2050, la jeunesse indienne (accessoirement celle du Brésil) pourraient bousculer cet équilibre nouveau, dominé par les accords USA-RPC.

Jérôme Ravenet.



[1] Weiqi (prononcez : ouei tchi) est le nom chinois du jeu de go, l’un des principaux outils de la formation des élites politiques extrêmes-orientales du IIIe au XIXe siècle. Il est toujours extrêmement pratiqué, essentiellement en Corée, au Japon, et de nouveau en Chine – quoiqu’en dehors des lieux de formation politique.

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