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Cinq Elements

 

La notion de Wu Xing sous les Royaumes Combattants

 

 

I.                   Traduction et définition

On a l’habitude de traduire par « 5 éléments ». Cela convient-il ?

Wu = 5 ; Xing = pied gauche + pied droit = marche

Faut-il traduire par « 5 mouvements », ou « 5 agents » (A. Cheng) ?

Argument : on souligne en effet que Bois, feu, terre, métal et eau ne désignent pas des corps séparés, mais renvoient à un processus d’engendrement des uns par les autres.

Sheng : engendrement. C’est notamment l’avis de P. Sionneau qui conteste le terme « élément ».

Dans cette perspective, on pourrait réserver le terme « élément » pour traduire le grec rhizomata (Empédocle, 5°s av.j.c.) ou stoïcheai qui chez Platon ou les stoïciens renvoient aux « éléments simples », aux principes indivisibles, aux atomes. C’est l’avis de F. Jullien qui donne une grande importance à Platon et aux Stoïciens. Est-ce qu’il ne surdétermine pas leur importance ?

En ce qui me concerne, je suivrai plutôt la position de Maciocia qui préfère conserver l’expression « 5 éléments ». Dans PFM, il écrit : « Il n’y a pas de raison véritablement valable pour affirmer que le terme « élément » est une traduction inacceptable du mot chinois xing » (p.25).

Argument : Maciocia s’appuie sur un commentateur italien d’Aristote qui nous renvoie (sans doute) au Traité du Monde, III, 6, 305a14-32 dans lequel j’ai retrouvé ce propos : « Puisque les éléments sont engendrés, leur génération se fera soit à partir de quelque chose d’incorporel, soit à partir d’un corps, et si c’est à partir d’un corps, soit d’un corps tout différent, soit d’un élément à l’autre ». Quelle que soit la réponse d’Aristote à cette question, on voit qu’il pose le problème. On peut donc bien trouver un dénominateur commun entre le questionnement grec sur les stoicheai prota somata et la réflexion chinoise sur les wu xing.

Cela ne veut pas dire que les problématiques soient en tous points superposables et qu’elles aient les mêmes accents ici et là, en Chine et en Grèce, mais seulement qu’elles présentent des aspects de questionnements semblables qui autorisent en effet à traduire xing par élément.

Du reste, la notion de xing (au 2° ton) est-elle si éloignée de la référence à la notion d’un élément fixe, d’un corps séparé et individualisé (qui se dit aussi xing, bien que le caractère soit différent, mais également au 2° ton)? J. Needham, dans Science et Civilisation en Chine commente : «  Lorsque le Qi des éléments se stabilise, les choses prennent une forme » (p.242). La forme n’est pas le contraire de l’élément, mais la phase terminale de son actualisation, la plus stable en apparence, comme un arrêt sur image (sachant que tout est toujours en perpétuelle transformation).

Définition : Wu Xing : une théorie qui permet d’expliquer le processus d’engendrement et de transformation des énergies de la terre, c’est-à-dire l’influence de la terre dans le processus d’engendrement et de transformation des énergies. 5 est emblématiquement le chiffre de la terre. C’est d’ailleurs pourquoi les 5 éléments ne sont pas 4, comme en Grèce ou en Inde. C’est pourquoi ils ne sont pas non plus 6 : 6 étant le chiffre du Ciel. L’influence du Ciel dans le processus de transformation des énergies est exprimé par la théorie des Liu Yin, les 6 Facteurs Climatiques : la chaleur, le froid, l’humidité, le vent, la sécheresse, la canicule.

On comprend aussi pourquoi on ne trouve pas l’Air dans ce pentagramme – car l’Air est un élément céleste.

Ce rapport entre les éléments est étendu à tous les phénomènes de la nature par un jeu d’analogies ou de résonances (ganying) : saisons, couleurs, sons, céréales, animaux…

 

 

II.                Origine historique

Elle apparaît en Grèce à l’Epoque des Royaumes Combattants (476-221 av.j.c.). Elle est contemporaine d’une rationalisation de la pensée chinoise. On la trouve pour la première fois dans le Shujing, les livres des Documents, au chap. Hongfan (Grand Plan) qui date du 4° s. (et non du 11° s., comme Maciocia se l’est laissé dire)

A la même époque, en Grèce on passe du Muthos au Logos : c’est la naissance de la science. En Chine, on passe des pratiques chamaniques et des Jia gu wen à un effort de synthèse, de rationalisation, de cohérence logique. C’est un phénomène de synchronicité remarquable – bien que je ne sois guère en mesure d’en tirer des conclusions.

Cette théorie a été élaborée par les penseurs cosmologistes (A. Cheng) et notamment par Zou Yan (1° moitié du 3° s. av.j.c.).

Elle a connu un grand succès en raison de ses implications politiques : elle inquiétait les Princes qui y cherchent des recettes de pouvoir. Se rapporter au Lüshi Chunqiu (trad. A. Cheng dans son Histoire de la Pensée Chinoise, p.245-246)

La théorie se construit d’abord autour du cycle de domination (xiang ke) et non du cycle d’engendrement (sheng), comme on peut le lire dans cet extrait du Lüshi Chunqiu. D’ailleurs la théorie de la MTC en a retenu cet aspect essentiel puisque les relations pathologiques (xiang cheng / xiang wu) sont des exagérations ou des renversements du cycle de domination (xiang ke).

Cette théorie a connu des fortunes diverses selon les dynasties : déclin sous les Han (Zhang Zhong Jin n’en dit mot) ; regain de popularité sous les Song qui la systématisent ; à nouveau déclin sous les Ming – très préoccupés de développer les théories des 4 couches et des 3 Réchauffeurs. 

Ce qu’on a fréquemment reproché à cette théorie, c’est le dogmatisme auquel elle incline les esprits. On en fait facilement une application rigide. Wang Chong la critique dans ces termes : « Le coq est associé au Métal et le lièvre au Bois : si le Métal domine effectivement le Bois, pourquoi le coq ne dévore-t-il pas le lièvre ? » On reste en effet sans voix.

Attention au catéchisme.

On pourrait montrer qu’il en va de même en MTC.

 

III.             Son importance dans la MTC

En effet, cette théorie est loin de pouvoir s’appliquer systématiquement. Par exemple, on n’a jamais vu (sauf peut-être en désespoir de cause) piquer le 41 E, point Feu (Mère) du méridien de l’Estomac pour tonifier l’Estomac. Autre exemple : Où a-t-on vu qu’on tonifiait le Cœur pour nourrir le Yang de la Rate (comme le voudrait cette théorie strictement appliquée)?

Remarque pour les étudiants de l’Institut Shen Ming : c’est la raison pour laquelle je n’enseigne pas la théorie des Points Shu Antiques – théorie enseignée dans la plupart des instituts et qui a bien un intérêt pour le savoir, mais presqu’aucun pour la pratique (qui se sert de cette théorie pour le choix de points à piquer ? ) : la théorie du Dg des O/E est de loin beaucoup plus pragmatique et ne surcharge pas les mémoires ! Pour tonifier l’Estomac, tout le monde pense aux points 36 E, 20V, 21V, 12RM, 13F, et non au 41 E.

Cette théorie séduisante complique la MTC : sans prétendre qu’elle est inutile, il faut toutefois se défier de vouloir faire à tout prix rentrer le réel dans nos plans. Le but de cette théorie était d’unifier et de simplifier notre vision des choses, non pas de nous enfermer dans une représentation systématique et rigide de la réalité : il faut donc la prendre pour ce qu’elle est, sans plus.

Cette théorie n’est pas sans rapport avec celle du Yin-yang. Le Feu correspond au Yang maximum (Yang de Yang), l'Eau au Yin minimum (Yin de Yin), le Bois à l'apparition du Yang à par­tir du Yin (Yang de Yin), le Métal à l'appari­tion du Yin à partir du Yang (Yin de Yang). Quant à la Terre, elle représente initialement l'élément central, référence indispensable à toute représentation. La Terre est placée entre le Feu et le Métal.

Ce qu’il est important de garder à l’esprit, pour la pratique de la MTC, ce sont d’abord les caractéristiques des « 5 éléments » :

 1. Le bois (Mu).

L'idéogramme représente un arbre. Ses propriétés sont la crois­sance, la souplesse, l'impulsion vitale et le libre mouvement.

2. Le Feu (Huo).

L'idéogramme représente un feu, avec une flamme centrale et deux étincelles. Ses propriétés sont la production de chaleur et le mouvement ascendant.

3. La Terre (Tu).

L'idéogramme représente un monticule de terre. Ses propriétés sont la production et la transformation, ainsi que le transport des liquides et des éléments nutritifs.

4. Le Métal (Jin).

L'idéogramme représente un gisement d'or caché, avec quatre galeries recélant des pépites. Jin signifie fréquemment « Or ». Ici, on l'emploie dans le sens général de métal. Ses pro­priétés sont à la fois la malléabilité (le Métal peut prendre différentes formes) et la dureté, la rigueur et, par extension, la capacité à tran­cher, élaguer, restreindre. Il a pour caractéris­tique de rassembler ou collecter.

5. L’eau (Shui).

L'idéogramme représente le courant de l'eau. Ses proprié­tés sont l'humidification, l'écoulement vers le bas, l'accumulation stagnante et, par exten­sion, la conservation, la thésaurisation.

Important de bien comprendre aussi les Relations des 5 Eléments/Mouvements :

a) Relation d'engendrement(Xiang Sheng)

La notion d'engendrement signifie que chacun des Cinq Mouvements peut favoriser le Mouvement qui le suit dans l'ordre d'engendrement. Dans ce cycle perpétuel, chaque Mouve­ment entretient un rapport privilégié avec celui qui le précède et qui l'engendre (on l’appelle sa  « mère »), et avec celui qui le suit et qu'il engendre (on l’appelle son « fils »). L’ordre fixé de cette relation est : Bois-Feu-Terre-Métal-Eau

b) Relation de domination (Xiang Ke)

Le concept de domination signifie que cha­cun des Cinq Mouvements peut contrôler, réfréner, contenir le développement du Mouvement qui le suit selon l'ordre de « domi­nation ». « Le Métal coupe le Bois, l'Eau éteint le Feu le Bois couvre la Terre, le Feu fond le Métal, et la Terre endigue l'Eau » (Suwen). Dans ce cycle, chaque Mouvement entre­tient des relations privilégiées avec celui qui le domine et avec celui qu'il domine. Le cycle de domination est complémen­taire du cycle d'engendrement. En effet, on ne peut imaginer une croissance perpétuelle sans mécanisme de régulation.

La combinaison de ces deux lois, engen­drement et domination, fait que chaque Mouvement entretient des relations privilégiées avec les quatre autres, c'est‑à‑dire celui qui l'engendre, celui qu'il engendre, celui qui le domine et celui qu'il domine. On peut sym­boliquement représenter ces quatre relations de la manière suivante : l'Empereur est le Mouvement principalement concerné (Feu, par exemple). 1. - Celui qui l'engendre est la Mère de l'Empereur (Bois, ici). 2. ‑ Celui qu'il engendre, c'est‑à‑dire à qui il confère une partie de son autorité, est son Ministre (Terre, ici).3. ‑ Celui qu'il domine est l'Ennemi vaincu, qu'il doit savoir contrôler avec fermeté mais sans tyrannie (Métal, ici). 4.- Celui qui le domine est son Conseiller, celui qui exerce une influence décisive sur les décisions de l'Empereur et prévient un éventuel excès d’autorité (l’Eau, ici joue ce rôle).

Lorsque le fonctionnement physiologique normal des deux cycles Sheng et Ke est perturbé, des relations anor­males s'établissent au sein des Cinq Mouve­ments. Il s'agit ‘exagérations ou de renversement du cycle Ke .

5. Relations pathologiques des Cinq Mouvements

a) Relation d'oppression (Xiang Cheng)

Le concept d'oppression signifie que chacun des Cinq Mouvements peut, dans une situation de déséquilibre, profiter de la faiblesse du Mouvement qui le suit pour l'opprimer, exagérant le cycle de domination. Le cycle Cheng est un excès du cycle Ke.

b) Relation d'outrage des Cinq Mou­vements (Xiang Wu)

La notion d'outrage signifie que chacun des Cinq Mouvements peut se retourner contre celui qui devait le dominer. C'est pourquoi, la rela­tion d'outrage (Xiang Wu) est parfois appelée « domination inversée » (Fan Ke) ou « rébel­lion », « révolte » (Fan Wu). C’est la la forme la plus sévère des relations pathologiques au sein des Cinq Mouvements : elle exprime un désé­quilibre à la fois dans l'ordre et dans la puis­sance relative. Non seulement l'élément domi­nateur n'a pas la force de jouer son rôle et se laisse contrôler par son « vassal » mais, en plus, l'élément qui devrait être dominé devient tyrannique envers son « suzerain ».

De même que les deux cycles physio­logiques Sheng et Ke se complètent, les deux cycles pathologiques Cheng et Wu s'associent. Lorsqu'un Mouvement est en excès, il opprime celui qu'il contrôle (Cheng) et se révolte contre celui qui le domine (Wu). Lorsqu'un Mouve­ment est en insuffisance, il est opprimé par celui qui le domine et subit la révolte de celui qu'il devrait dominer.

De même, se représenter l’ascendant relatif de chaque élément par rapport aux autres est d’une extrême importance. C’est ce qui souligne le caractère holistique de cette médecine, à la différence de la Biomédecine qui part d’une représentation très analytique et très fragmentée du corps. 

Relations d’engendrement et relations de domination s’équilibrent grâce à un mécanisme de régulation.

Relations pathologiques :

Agression, xiang cheng : PFM, p.41

Outrage ou insulte, xiang wu ou fan ke : c’est la tyrannie du vassal envers le suzerain : PFM, p.42

Dans le cycle Sheng, relation Mère-fils : PFM, p.42-44

C’est tout de même une théorie intéressante en pratique, qui apporte un vrai gain d’intelligibilité surtout dans la phase du Diagnostic, même s’il faut se défier d’une application trop systématique de son application acupuncturale dans le cadre de la théorie des Points Shu Antiques. 

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