Gratuité

Si le capitalisme encourage l'individualisme parce qu'alors ses produits servent de moyens d'échange indispensables à des individus qui ne peuvent s'atomiser indéfiniment sans dépérir en proportion, il faut, pour en sortir, recréer du lien sur la base de ce qui échappe au capital et à sa soif de plus-value. 
La convivialité, la gratuité, la fraternité universelle sans adhésion financière, un retour à des formes d'échanges incommensurables avec l'économie capitaliste, ce qui n'exclut pas de travailler mais sans intention de profit  - voilà ce que  Fourrier appelle "travail passionné" au sein de la "civilisation  harmonienne". 
Dans les formes d'organisation économique qui sont les nôtres, les nantis dont je fais partie (ceux dont les besoins primaires sont couverts par les revenus d'un emploi salarié stable) ont la responsabilité de mettre à profit leur temps libre pour promouvoir la gratuité, de montrer par l'exemple de leur mode de vie comment s'investir dans des formes d'échanges non-capitalistiques peut augmenter leur bonheur personnel et le bonheur général, i.e. comment l'échange de services, de savoirs, de prestations qui font croître la part du travail fantôme (I Illitch), augmentent du même coup les échanges humains et des relations personnelles (voir le retour de la notion de personne contre celle d'individu).
Or dans l'échange gratuit, chacun ne "tient debout" que par la considération que l'autre rend à ce que nous lui avons donné. La gratuité, c'est l'expérience de notre vulnérabilité, mais le courage de s'y adonner donne aux relations humaines une valeur et une saveur particulières, très différentes du prix à la mesure duquel le capitalisme mesure les choses. Il ramèhe les choses et services échangés à leur valeur d'usage (loin de toutes les spéculations qui en avait fait monter la valeur d'échange). L'échange gratuit réhumanise nos relations en dégonflant la part de fantasme (du "symbolisme délirant", dirait B Cyrulnik) qui est liée au prix d'un bien sur le marché (cet échange gratuit est en politique une déclinaison de la discipline stoïcienne de l'assentiment - voir cet article). 
Dans l'échange marchand, l'acheteur aussi donne de la considération, mais par le moyen d'un symbole qui l'exonère de toute humanité et la philosophie de l'argent, pour parler comme Simmel, vise à accroître indifiniment notre capacité à satisfaire sans avoir à nous préoccuper de celle des autres. Le but d'une philosophie de l'argent est aussi l'indifférence - mais en un sens bien différent de celui que les stoïciens lui ont donné. 
La gratuité est un élément essentiel de l'atopie phalanstérienne ou de ce que j'appelle parfois moins poétiquement "la politique de la Bienveillance", parce qu'elle est l'opérateur effectif du décalage.
Ainsi à Ynergy, tous les cours ont régulièrement vu leur prix baisser, de 2000 à 2017, et pour certaines prestations jusqu'à devenir totalement gratuites : cours de méditation assise, conférences, cours réguliers de philosophie pour adultes et pour enfants, stages et cours réguliers de Tuishou, conseils et soins en Médecine Traditionnelle Chinoise... De telles initiatives peuvent, si elles se multiplient dans une société, nous faire peu à peu sortir du capitalisme et de l'individualisme. 

De nombreuses questions découlent pourtant de ce principe de gratuité : 
ce qui est gratuit est-il sans valeur? Faut-il distinguer ce qui est gratuit et ce qui est offert?
Dans quelles conditions ce qui est donné gratuitement vassalise-t-il le receveur?  

Auteurs : 
A. Gorz, I. Illitch, C. Fourier. 
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