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BioE: De la mort volontaire

Mort volontaire et euthanasie

Les animaux ne font que disparaître, seul l'homme meurt en conscience de mourir. Les représentations et les affects liés à la mort conditionnent en grande partie le rapport de l'homme à la vie et au sens qu'il lui donne, comme en témoignent les productions culturelles. C'est une réflexion sur l'humanité de l'humain qui motive mon intérêt pour la question anthropologique de la mort.

A travers le thème de la mort volontaire, banal dans l'Antiquité, les Anciens étaient sensibles au problème de la liberté, mise en question par la pression de la douleur et de la solitude. Dans les Lois, IX, 873 c, Platon légitime le suicide motivé par « souffrances aigues d'un mal accidentel à l'assaut duquel il ne peut échapper ». De même Cicéron, dans Des Biens et des Maux, III, XVIII, 60 et bien d'autres qui réfléchissent sur les conditions de cet acte. Sénèque écrit : « cette vie, il ne faut pas chercher à la retenir, tu le sais : ce qui est bien, ce n'est pas de vivre mais de vivre bien. Voilà pourquoi le sage vivra autant qu'il le veut, non pas autant qu'il le peut (…) Bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal » (Lettres à Lucilius, 70, 3).

Ce n'est qu'avec Augustin (4e siècle) que le suicide fera l'objet d'un interdit s'accompagnant de traitements acharnés sur le cadavre et de châtiments sur la famille, et il faudra attendre les Lumières pour revenir à une dépénalisation du suicide. Le terme « euthanasie » apparaîtrait selon M. Maret, avec Prosidippe, renvoyant à une « mort douce » (frag.19). Il est assez peu employé chez les Anciens (Cicéron, Suétone et Philon d'Alexandrie seulement).

Le sens spécialisé de l'euthanasie, comme prise en charge de la mort du grand malade, apparaît avec Bacon au 17e siècle qui prolonge, dans ce siècle de progrès décisifs, un thème déjà repris par les Humanistes classiques du siècle précédent. Il « estime que c'est la tâche du médecin non seulement de faire retrouver la santé, mais encore d'atténuer la souffrance et les douleurs. Et ce, non seulement quand un tel traitement est propice à la guérison, mais aussi quand il peut aider à trépasser paisiblement et facilement. (…) Les médecins (…) devraient perfectionner leur art et apporter du secours pour faciliter et adoucir l'agonie et les souffrances de la mort » (Du Progrès et de la Promotion des Savoirs, II).

Le Dictionnaire de Trévoux (1771), la définit comme une mort douce et sans souffrance, survenant naturellement ou grâce à l'emploi de substances calmantes ou stupéfiantes » - définition reprise mot pour mot, en 1994, dans le Grand Robert de la Langue Française, vol.4). Mais cette définition générale mérite des précisions.

Trois significations voisines doivent être distinguées :

1.Elle renvoie au refus des soins par le patient (ou à leur limitation) et prend alors le nom d'euthanasie passive – acception contestée par ceux qui veulent distinguer le « laisser mourir » (qui ne tue qu'indirectement) avec un véritable « faire mourir » qui provoque la mort.

2.L'euthanasie véritable, parfois appelée « active » (qualificatif plénoastique), consiste en ce qu'un tiers provoque la mort par l'administration de substances létales en précipitant le processus naturel de la mort du patient.

3.Le suicide médicalement assisté ou aide médicale au suicide qui consiste à donner au patient les moyens de se donner la mort – le patient restant seul décideur du moment opportun.


Bibliographie

Bacon, Du Progrès et de la Promotion des Savoirs (1605 et 1623), II, Gallimard, 1991.

Cicéron, Lettre XVI, 7, 3, dans Correspondance, éd. Bilingue, L.-A. Constans, Paris, Les belles lettres, coll. Budé, 1969.

Dictionnaire de Tévoux, 1771.

Dictionnaire Le Grand Robert de la Langue Française, 1994, vol.4.

La Marne Paula, Art. Euthanasie, dans le Dict. De la Pensée Médicale (sous la direct. De Dominique Lecourt), PUF, 2004.

Philon d'Alexandrie, De sacrifiis Abelis et Caini, §100, volume 4, 1966, 212 p. "Les sacrifices d'Abel et de Caïn". Sur Genèse IV, 2-4.

Platon, Lois, Gallimard, Pléiade, 1950.

Prosidippe, Fragments, Pella (P. Mil. Vogl. Viii 309), B Laudenbach, J Gascou, 2003.

Sénèque, Lettres à Lucilius, éd. Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1993.

Suétone, Vie des douze Césars, Auguste, §XCIX, Bartillat, coll. « Omnia », trad. P. Klossowski, 2009.

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