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BioE : Avortement (1)

L'avortement (I) : d'Hippocrate à Henri II (16e siècle)

L'avortement est l'élimination volontaire du produit de la génération avant qu'il ne soit viable. C'est aujourd'hui un point de focalisation de nos questionnements sociétaux sur la vie et la mort, sur les caractéristiques de l'humain, sur les rapports entre hommes et femmes.

Dans l'Antiquité, Hippocrate disait qu'il ne donnerait « jamais d'abortif à une femme ». Néanmoins, ses traités proposent de nombreuses recettes contraceptives et abortives (à base d'armoise, sabine, absinthe, rue...). La génération est comparée à une fermentation/coagulation (sur 40 jours pour un garçon, sur 90 pour une fille) : en intervenant avant cette date, on empêche la conception – ce qui est permis. Au-delà, mères et médecins auront à respecter les droits du géniteur.

La puissance paternelle est la pierre d'angle du droit civil antique. La progéniture assure le culte des ancêtres et fournit les forces vives de la cité. Un rejeton indésirable peut être répudié, abandonné aux Dieux : l'avortement n'est pas nécessaire. Une femme qui avorte est soupçonnée d'adultère, souvent répudiée. Le fœtus est sans importance. Pour recevoir un héritage, tout citoyen doit avoir au moins trois enfants. Les femmes n'en ont en général pas plus, et suspendent les relations conjugales – ce que les moralistes approuvent.

Les hommes sont libres d'avoir des relations extraconjugales avec esclaves ou prostituées qui ont souvent recours à des procédés abortifs peu efficaces et dangereux. Les décès donnent lieu à des poursuites pénales (pour empoisonnement) allant jusqu'à la peine capitale contre le médecin inculpé. Les stoïciens blâment l'avortement : au nom d'une morale de la modération des plaisirs (Sénèque considère même comme illégitimes les relations ardentes entre époux) et au nom de l'intérêt collectif (les rapports doivent être féconds pour la perpétuation de l'espèce et le bien de l'Etat). L'avortement reste une affaire privée.

L'époque chrétienne donne à ces injonctions morales un tour plus impératif dès le 2e siècle, avec Origène et Clément d'Alexandrie. L'avortement est condamné : le fœtus n'est pas un animal, mais il est déjà un homme à l'image de Dieu, pourvu d'une âme. L'acte sexuel assure la reproduction de ces êtres de Dieu. S'y opposer est péché mortel. Du reste, il faut que l'enfant voit le jour pour recevoir le baptême sans lequel son salut éternel est impossible : le fœtus devient un objet de sollicitude, il est sacralisé. L'avortement change de statut juridique et devient une affaire de morale publique.

La littérature médiévale expose alors des cas de conscience d'un genre nouveau : sur la responsabilité d'une mère agitée ou d'un époux violent en cas de de fausses couches, ou sur les avortements thérapeutiques impliquant de sacrifier le fœtus pour sauver la mère. Différentes pratiques et discours de justification coexistent. Ceux qui sont déclarés coupables de pratiquer l'avortement peuvent bénéficier d'une rédemption de leur faute si leur repentir est sincère.

L'Occident chrétien préviendra et réprimera l'avortement par la chasse aux Sorcières, du 15e au 17e siècle. Une morale rigoureuse du sexe finit par s'imposer, masculine, cléricale et savante, contre des savoirs traditionnels féminins, jugés suspects, empiriques ou magiques, transmis de mère en fille. Conflits de pouvoir réels et symboliques. Au 16e siècle, les « sages-femmes » sont tenues de se regrouper en corporations sous le contrôle de chirurgiens; elles sont instrumentalisées pour moraliser les populations. Au 15e siècle, l'ouverture de « tours » permet l'abandon anonyme de nouveaux-nés indésirables. Un édit célèbre de Henri II, en 1556, impose à toute femme enceinte hors mariage de se déclarer aux pouvoirs publics, sous peine de mort au cas où l'enfant mourrait sans baptême. But : prévenir les infanticides, les baptêmes hérétiques et empêcher les avortements.

Bibliographie

Bodiou L., Le sang des femmes grecques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.

Ferrand et Jaspard M., L'interruption volontaire de grossesse, Paris, PUF, Que sais-je, 1987.

Flandrin J.L., L'église et le contrôle des naissances, Paris, Flammarion, 1970.

– Un temps pour embrasser : aux origines de la morale occidentale, VIe-Xe siècle, Paris, Seuil 1983.

Gelis J., La sage-femme ou le médecin, une nouvelle conception de la vie, Paris, Fayard, 1988.

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