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BioE : Avortement (3)

L'avortement (III) : de l'IVG à l'affaire Perruche

L'avortement est l'élimination du produit de la génération avant qu'il ne soit viable.

La période actuelle que nous faisons commencer avec les Trente Glorieuses et l'avènement de la société de consommation, voit se populariser l'usage de la pilule et du stérilet. Mais l'avortement reste aux yeux de nombreuses femmes, un recours indispensable pour la défense de leur liberté. Elles demandent également s'il est souhaitable, pour l'enfant lui-même, de le laisser naître quand il n'est pas désiré. Renversement éthique : le droit d'être aimé devient opposable au droit de vivre. Face à cette mise en balance pour le moins discutable, l'Eglise réaffirmait que l'avortement est « le meurtre d'un être humain potentiel » – ce qui eut pour effet de durcir le mouvement féministe, se réclamant parfois de Lilith et des sorcières, contre les mythes fondateurs de la culture féministe bourgeoise. Grâce à la méthode Karman (par aspiration), plus sûre, les avortements se multiplient, parfois en public, submergeant les services de police. Mais en cette période d'essor démographique, les natalistes rassurés et les employeurs favorables à l'emploi des femmes (main d'œuvre plus docile et moins coûteuse que les hommes) consentent à libéraliser l'avortement pour permettre aux femmes de choisir le moment de procréer : de l'Angleterre (1967) à l'Espagne (1980), en passant par la France (loi Veil, 1975) et les Etats-Unis (1973).

Les discussions portent alors sur la période d'avortement : 10 semaines (en France), portées finalement à 12 après 2001. Le taux d'IVG diminue peu : 220 000/an. Les Pays-Bas sont la nation la plus sage : les avortements n'y représentent que 5% des grossesses.

Le sociologue Louis Roussel interroge, à travers les droits acquis par les femmes, un « droit de vie et de mort sur les sociétés occidentales » - pouvoir également discuté par les hommes dont le désir de paternité dénonce l'arbitraire.

Certaines cliniques sont frappées par des actions commando faites par des associations telles que « Pour la vie », ou « Laissez-les vivre ». Du reste, les entretiens préalables imposés par la loi Veil montrent que la plupart des femmes n'avortent pas par choix, mais parce qu'elles n'ont pas le choix. Le médicament abortif RU486 ne remporte pas un grand succès. L'avortement est permis par la loi, facilité par la science, mais le problème éthique resurgit périodiquement. Quand commence la vie? Faut-il identifier fécondation et conception, ou faut-il les distinguer? Le débat éthique se complique de questions ontologiques, et d'un dialogue de sourds : les défenseurs de l'avortement étant soupçonnés d'arranger la définition de l'humain avec les revendications libertaires des femmes, contre la vie des fœtus ; leurs opposants étant soupçonnés de prendre une position rétrograde et réactionnaire qui fait la part trop belle aux hommes dans le scénario de la guerre des sexes.

Dernier élément ambivalent : l'exploration échographique qui permet le diagnostic d'une anomalie légitime l'avortement d'un enfant handicapé. Ainsi, à mesure que le diagnostic prénatal se développe, l'IVG devient l'instrument privilégié d'un nouvel eugénisme – eugénisme privé, dicté par les mères. Est-il moralement plus légitime que l'eugénisme d'état mené au nom de la « race »?

Cette question inquiète beaucoup le corps médical (et ses assureurs) qui peut être tenu pour responsable d'un « préjudice de vivre avec une infirmité » lorsque cette infirmité n'a pas été décelée. L'avortement légalisé rend les médecins responsables d'un « préjudice de vie » - pour reprendre l'expression d'un avocat général de l'affaire Péruche (2000-2002) – pour une infirmité dont le médecin n'est absolument pas responsable. La reconnaissance légale de l'avortement aboutit donc à celle d'un droit à ne pas naître. Aussi Y. Knibiehler peut-elle voir dans ce droit à l'avortement « le symptôme de souffrances intimes et de maladies sociales qu'aucune science, aucune médecine - et j'ajoute : aucune justice humaine - ne réussit à soulager ».


Bibliographie

Arrêt Perruche, publié au Recueil Dalloz 2001, p. 332, avec les conclusions de Jerry Sainte-Rose et les commentaires de Denis Mazeaud, Patrice Jourdain, Jean-Luc Aubert, Laurent Aynès, Yves Saint-Jours, Pierre Kayser et Bernar Edelman.

Knibiehler Y., art. Avortement, in Dictionnaire de la Pensée Médicale (sous la direction de D. Lecourt), Paris, PUF, 2004.

Mossuv-Lavau J., Les lois de l'amour, Les politiques de la sexualité en France (1950-2002), Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002.

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