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BioE : Avortement (2)

L'avortement (II ) : d'Adam Smith à Simone de Beauvoir

L'avortement est l'élimination volontaire du produit de la génération avant qu'il ne soit viable.

La période moderne revendique pour le sujet moral une certaine autonomie (Rousseau, Kant). La procréation aurait pu retourner dans le domaine privé, mais les économistes s'en emparent, la liant au problème de la « richesse des nations » (A. Smith). L'avortement est condamné comme erreur économique, manque-à-gagner. L'intérêt économique rationnel fonde la valeur du fœtus.

La morale chrétienne reste tout de même prégnante au 19e s. Le Code napoléonien est très répressif et définit l'avortement comme un crime (art.317) – ce qui contredit les aspirations de ce siècle à la liberté. Aussi l'avortement est-il plutôt, sociologiquement, un tabou, car on assiste en fait à peu de condamnations et elles sont réservées à des filles « de mauvaise vie » ou de modeste condition : les procès semblent révéler des inégalités sociales car les correspondances privées attestent de la pratique de l'avortement dans tous les milieux sociaux. Comme pratique médicale, l'avortement est hautement rémunéré. Reconnue coupable, une femme fait quelques mois de prison; les médecins, par le jeu des solidarités de classes, ne sont guère inquiétés : des maires témoignent et rédigent des « certificats de moralité » qui semblent beaucoup compter aux yeux des juges.

En 1852, un débat sur l'avortement thérapeutique éclate : opposant les « abstentionnistes » (refusant l'avortement) aux « interventionnistes » apôtres du progrès scientifique. L'Académie tranche, préférant la vie temporelle de la mère à la vie spirituelle du fœtus. Les techniques d'avortement font des progrès et sont plus sûres que les drogues et les violences physiques de jadis. On utilise les aiguilles à tricoter et les canules pour injecter de l'eau savonneuse – procédés qui se poursuivront au 20e siècle. Le nombre des avortements augmente avec l'amélioration des conditions économiques et le néomalthusianisme. La publicité en faveur de l'avortement se fait à la sortie des usines.

Ces excès, provoquant un phénomène de dénatalité, engendrent une réaction darwinienne : on est inquiet pour la « sélection naturelle » et la « race blanche ». La médecine se moralise et les médecins rappellent que le fœtus a déjà forme humaine. Les « suffragettes » elles-mêmes, qui réclament la contraception, condamnent l'avortement.

Dans la période contemporaine, les Etats occidentaux sont natalistes et interviennent dans la vie privée (lois françaises des 31 juillet 1920, 17 mars 1923, mise en place d'une assurance maternité et allocations familiales en 1932, code de la famille en 1939). Ce sont les états socialistes d'URSS qui légalisent les premiers l'avortement (1920) : mais les avortements et les infanticides y sont très/trop nombreux (trois avortements pour une naissance). Du coup, marche-arrière : l'URSS glorifiera finalement la « mère héroïne ». La Suède légalise l'avortement en 1935 : politique de birth-control pour couples légitimes seulement, tandis que l'éducation aux contraceptifs se développe.

Les dictatures réprimeront sévèrement l'avortement (comme « crime d'état », en Italie), sauf pour les « races »jugées inférieures. L'avortement, et même l'avortement forcé (jusqu'à la stérilisation) servent alors de mesure eugéniste. En France, la politique répressive de Vichy renforce la politique nataliste du début de siècle (4000 procès pour avortement en 1943, avec des peines allant jusqu'à la réclusion perpétuelle ou la guillotine; la fête des mères devient... obligatoire).

En 1949, Simone de Beauvoir dénonce les conséquences des « lois scélérates » sur la condition des femmes, dans un texte fondateur du féminisme : Le Deuxième Sexe. Le baby-boom va de pair avec une pratique en voie de banalisation. Dans les années 1950, il s'en fait de 300 à 500 000/an pour 800 000 naissances. Le nouveau féminisme dénonce cette monumentale hypocrisie pour changer la loi. Et nous entrons dans la période actuelle...

Bibliographie

De Beauvoir S., Le Deuxième Sexe, Paris Gallimard, 1949.

Le Naour J.Y. & Valenti C., Histoire de l'Avortement 19e-20e siècle, Paris, Seuil, 2003.

Leridon H., La seconde révolution contraceptive, la régulation des naissances en France de 1950 à 1985, Paris, PUF, 1987.

Tillier A., Des criminelles au village : femmes infanticides en Bretagne, 1825-1865, Rennes, Presses Universitaires des Rennes, 2001.

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