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Accueil (4) : Simplicité

La civilisation moderne, prométhéenne, technoscientifique aura été une civilisation de l'artifice, et les travaux d'Ivan Ilitch ont depuis longtemps montré que le progrès technique ne consiste désormais qu'à apporter des solutions aux problèmes qu'il a lui-même engendré. (Voir notamment ses analyses des phénomènes de contre-productivité). Elle est donc devenue, en grande partie, absurde. 
C'est pourquoi les alternatifs culturels, les méditants, font et feront toujours plus nombreux le choix de la simplicité (Eurostat les évalue à 100 millions en Europe en 2010). La simplicité, ce n'est pas le refus des objets technologiques qui peuvent à l'occasion être de bons serviteurs; c'est surtout le refus de l'idéologie du progrès et le refus de toute complicité à l'égard de l'ego et de son libéralisme avide. La simplicité est le contraire de l'avidité comprise au double sens de : 1. soif ou appétit de l'ego, désir, et 2. ignorance (avidya, selon l'étymologie sanskrite). La simplicité n'est tout simplement pas complice des stratagèmes de l'ego, parce que la simplicité, qui n'est pas niaiserie ou naïveté, consiste à regarder précisément les singeries de l'ego, y compris de celui que E. Morin appelle "crétin universitaire". 
Vivre simplement, c'est donc plutôt désapprendre. Cette simplicité est symbolisée par un dragon (en grec drako) dont le nom dériverait du verbe derkomai qui signifie "je scrute", ce qui souligne que ce désapprentissage est une drôle d''activité, mais certainement pas une paresse facile, car ce dragon doit être vaincu. La simplicité n'est pas facile, ne va pas de soi et ne se fait pas sans effort tant que l'ego en fait son affaire. Elle peut même être suprêmement difficile pour l'ego qui ne sait pas prendre les choses sous un autre angle que celui de la volonté et de l'effort.
La simplicité diminue l'emprise des désirs, de la volonté, l'inflation de l'ego et nous réconcilie avec notre vulnérabilité (la nôtre et celle d'autrui). Elle fonde ce qu'on pourrait appeler une politique de la bienveillance, et que j'appellerais volontiers une "politique de l'impossible" car c'est une politique qui suppose que ce n'est pas en changeant les lois ou en faisant progresser les technosciences que nous humaniserons le monde, mais en nous changeant nous-mêmes - projet dont on peut raisonnablement douter qu'il soit possible à grande échelle...
La simplicité n'exige aucune adhésion à une tradition spirituelle déterminée : on peut avoir un Dieu, un maître ou un guide - ou ne pas en avoir. Chacune de ces options comporte ses avantages et ses pièges (qui renvoient toujours à l'orgueil : celui d'être indépendant de toute référence ou celui de pouvoir s'autoriser d'un maître supérieur). La simplicité implique plutôt le courage de ne pas s'autoriser d'une tradition (ce qui n'exclut pas de s'y ressourcer, de s'y nourrir), et de tenter une parole à la première personne et de s'y risquer avec nos faiblesses.
Le goût de la simplicité révèle que la catastrophe a toujours-déjà eu lieu, que la catastrophe n'est pas seulement la catastrophe économique (celle des subprimes) ou celle de la technoscience (clonant l'humanité, militarisée, réchauffant la planète, etc.), celle qui récemment diagnostiquée nous conduirait peu à peu vers la Sixième Extinction, mais une catastrophe consubstantielle à notre médiocre-humanité et donc, au fond, aussi vieille que l'homme : la catastrophe fondamentale, c'est la subversion égotique, prométhéenne de notre rapport aux choses, subversion inhérente à notre ego, et à laquelle la simplicité doit apporter remède. 
Voilà la catastrophe essentielle, la distorsion fondamentale, la "chute" originelle dont la simplicité nous relève, quoique parler de catastrophe puisse être un peu exagéré, puisque tout dépend du degré de solidité de notre ego. Nos "ego" ne sont pas tous égaux : certains sont plus solidifiés ; d'autres sont plus légers!
Vivre simplement suppose évidemment de ne pas faire de la simplicité un but à atteindre, et encore moins un acquis dont l'ego pourrait se glorifier à l'instar de ce maître spirituel qui affirmerait que : "question humilité, je ne crains personne"! Il y a une sorte de contradiction psychologique à vouloir être simple; c'est un point essentiel à la pratique de la méditation. La simplicité n'est ni but ni performance. La simplicité est elle aussi toujours-déjà là, et plus essentielle encore que les illusions de l'ego, puisqu'elle elle est ce qui reste lorsque les illusions ont fondu; elle revient à ce qui est toujours déjà là, et se garde bien d'y rajouter quoique ce soit. Elle est tout le contraire du fantasme d'un éveil à atteindre, ou d'une expérience qui ferait trembler la terre et tomber la foudre, d'une frénésie des lendemains qui chantent. L'accès à la simplicité est lui-même extrêmement simple. Il n'y a pas à en faire un plat ou une montagne. 

Bien qu'il n'y ait dans l'expérience même de cette simplicité rien de scientifique, les conditions d'accès à la simplicité se laisseront analyser, discuter philosophiquement, phénoménologiquement. Pourquoi pas en effet? La simplicité ne s'oppose pas à la complexité de l'analyse intellectuelle la plus subtile -Jankélévitch nous en a convaincu. La simplicité est trop simple pour s'opposer à rien; elle n'a pas besoin de se dire, mais elle n'empêche pas qu'on en parle. Il viendra même un jour où, on peut l'espérer, l'analyse des Données immédiates de la conscience (celles de Bergson en tête) feront l'objet d'études scientifiques plus abondantes que celles des OGM ou des nanotechnologies! Et à vrai dire, cette science de la simplicité a déjà bien commencé : Bergson, Sri Aurobindo, Jankélévitch, et alii en ont jeté les bases, et même bien avant eux, Zénon, Epictète, Marc Aurèle, Bouddha ou Jésus; mais elle reste éclipsée par des sciences qui sont au service de la volonté de maîtrise technoscientifique du monde (et même si nous sommes avertis qu'à la rentrée 2012, l'Université de Médecine de Strasbourg demande à ses médecins de pratiquer la méditation dans son diplôme "Méditation et neurosciences", cela reste tout à fait exceptionnel dans le paysage universitaire français!!). Nous ne sommes pas encore sortis de la modernité humaine trop humaine, nous ne sommes pas encore, collectivement, conscients d'être entrés dans la civilisation de la simplicité... 
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