Bruno Frère (dir.) – Le tournant de la théorie critique

publié le 11 mars 2018 à 07:54 par Lionel Francou   [ mis à jour : 11 mars 2018 à 07:56 ]

Recensé : Bruno Frère (dir.), Le tournant de la théorie critique, Paris, Desclée de Brouwer, 2015, 493 p.
























































































[1] Voir dans l’ouvrage la contribution d’Alain Eraly, « Zizek et la critique radicale », p. 245-268.


[2] Jean De Munck, « Qu’est-ce que la critique artiste ? », p. 219-243.



[3] Il s’agit des exemples donnés par Jean De Munck (p. 240).

Par Salima Naït Ahmed

Agrégée de philosophie, doctorante en philosophie au CURAPP (Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique – UMR 7319), Université d’Amiens, et au Centre Marc Bloch de Berlin.

Les mutations économiques de l’ère néo-libérale génèrent aujourd’hui l’accroissement du précariat et la réduction du marché primaire du travail. Elles sont largement documentées et analysées par une nouvelle génération de travaux de sciences sociales inscrits dans la tradition de la théorie critique. De nombreuses études se réclament en effet, de part et d’autre du Rhin, de l’héritage de l’École de Francfort ou de celui de la sociologie critique française initiée par Pierre Bourdieu. Un des intérêts essentiels de l’ouvrage dirigé par Bruno Frère est de dégager la communauté de pensée qui unit ces deux courants par-delà les frontières, aussi bien du point de vue de leurs approches méthodologiques que de leurs évolutions. Une première « génération » commune de la théorie critique, française tout comme allemande, de Lukács à Bourdieu en passant par Adorno, se distinguerait d’abord par un schème de pensée dans lequel les acteurs sociaux sont compris comme des agents reproducteurs des mécanismes sociaux, ou encore comme des acteurs inconscients de leur propre dépossession culturelle. Une « nouvelle génération » de penseurs, de Habermas à Honneth en passant par Boltanski, prendrait en revanche le contrepied de cette approche, en mettant en lumière les capacités réelles d’émancipation des acteurs sociaux.

L’ouvrage propose d’abord, dans sa première partie, un plaidoyer en faveur de cette deuxième approche qui constituerait le – salutaire – « tournant de la théorie critique », de façon à récuser les « épistémologies de surplomb » de la première sociologie critique. C’est une approche « continuiste » qui est préférée en ce qu’elle ne fait pas du philosophe ou du sociologue le seul détenteur des clefs de l’« émancipation » à l’exclusion des autres agents sociaux considérés comme inconscients devant leur propre position de dominés. Il s’agit donc de valoriser une conception nouvelle de l’acteur social, dans la lignée de la sociologie pragmatique de Luc Boltanski ou de Laurent Thévenot du côté français, et de la théorisation de l’agir communicationnel avec Jürgen Habermas puis Axel Honneth du côté allemand.

Pour ce faire, l’ouvrage propose des critiques multiples de l’héritage de la première théorie critique de façon à l’amender et défendre un tournant salutaire pour celle-ci. C’est une certaine vision, commune à Bourdieu, Adorno, Marcuse ou encore Horkheimer, qui est remise en question. Ce n’est pas tant le contexte historique d’écriture qui fait la communauté de ces penseurs que la parenté de leur vision du social et des outils de l’analyse qu’elle implique. En effet, les écrits de Bourdieu, publiés à partir des années 1960, sont plus tardifs que ceux de la « première génération » de Francfort, prolifique dès les années 1930. Bourdieu est plutôt un contemporain de la deuxième génération de Francfort, incarnée par Jürgen Habermas, avec lequel il n’a qu’un an de différence. Du côté de la vision de l’acteur social, « la conscience de la dépossession culturelle » variant « en raison inverse de la dépossession culturelle » chez Bourdieu aurait pour équivalent francfortois l’idée d’affects complètement déterminés et « réifiés par l’industrie culturelle ». La complicité inconsciente de l’agent social dans la violence qu’il subit est le point de contact essentiel entre ces auteurs, développant dès lors un ensemble de concepts d’appréhension du social qui puisse rendre compte de cette domination : la notion bourdieusienne de « violence symbolique », l’opposition entre les « vrais » et les « faux besoins » chez Marcuse (les dominés participants aux faux besoins qui maintiennent en place les classes dirigeantes), ou encore l’idée adornienne d’une conscience réifiée, médiatisée par la puissance de l’industrie culturelle. C’est donc une forme de déterminisme ou encore de pessimisme anthropologique, conduisant à la vision de formes pétrifiées du social, que ces auteurs se voient reprocher dans l’ouvrage.

La « déviation » salutaire de la pensée critique, saluée par l’ouvrage, est incarnée non seulement par le fameux « tournant linguistique » de Jürgen Habermas, mais aussi par la sociologie critique pragmatique de Luc Boltanski. Le premier consiste dans la reconnaissance de la rationalité de l’engagement normatif des acteurs, dans le contexte de l’interaction langagière, et s’affirme contre une critique de la rationalité réduite à l’instrumentalité par les fondateurs de la théorie critique allemande. La seconde attribue aux acteurs une capacité d’action et d’ajustement au contexte social.

Tout au long de l’ouvrage, il est longuement question de ce couple franco-allemand. De ce point de vue, l’ouvrage n’échappe pas à un certain défaut de répétition. L’opposition de Boltanski à Bourdieu et celle de Habermas à Adorno (et plus largement à la première génération francfortoise) sont identifiées comme rejet commun d’une conception hautaine de l’acteur social qui sous-estime ses capacités d’émancipation en ne l’envisageant qu’en tant qu’assujetti à une domination capitaliste (dont il se fait parfois complice, par exemple à travers la violence symbolique théorisée par Bourdieu).

Sont ainsi proposées différentes contributions, y compris celles de représentant·e·s majeur·e·s de la « nouvelle » théorie critique (notamment Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Nancy Fraser ou encore Axel Honneth), qui défendent une conception de l’acteur social conscient de la domination qu’il subit plutôt qu’illusionné par une idéologie mystificatrice. Le sujet social adopterait en réalité une posture critique, dont témoignerait le regain contemporain des mouvements sociaux, ou alors aurait renoncé à la mobilisation par réalisme et non par adhésion à l’idéologie. Il s’agit ainsi de sortir d’une critique élitiste qui, dans le triptyque formé par le philosophe, l’artiste et le sociologue, ne reconnaîtrait que la possibilité de la contestation légitime de la réalité établie. C’est l’« urgence sociale et politique du redéploiement de la critique » (p. 9) qui est l’horizon de l’ouvrage. Ses contributions sont aussi l’occasion d’exposer les difficultés de la critique à l’ère du « nouvel esprit du capitalisme » et de la gouvernance par le changement qui le caractérise, absorbant et faisant siennes les critiques dirigées contre lui.

En ce sens, les réflexions proposées s’avancent sur une ligne de crête étroite, entre la reconnaissance nécessaire de la puissance de la domination capitaliste, dans le sillage de la première génération critique, et la valorisation, au-delà de la seule conception anti-élitaire de l’agent social, d’une critique du capitalisme qui ne soit pas en même temps à son service. La possibilité de ce chemin distinguerait la nouvelle critique contre la conclusion adornienne pessimiste de l’immixtion des forces capitalistes dans la formation même de la subjectivité, et donc au plus « intime » du sujet. Dès l’introduction, l’ouvrage pose la question de la possibilité d’une résistance à la réalité établie, qui semblait verrouillée pour les anciens critiques, et de l’éventuelle surestimation optimiste des capacités profanes de l’acteur social. En d’autres termes, au-delà de l’analyse à nouveaux frais de l’acteur social, cet ouvrage collectif pose les interrogations suivantes : la nouvelle théorie critique est-elle réellement plus légitime que l’ancienne, et a-t-elle réellement les moyens de son optimisme ? Le « Zeitgeist » (l’esprit du temps) ne plaiderait-il pas plutôt pour un retour à la première génération de l’École de Francfort et à sa volonté propre de comprendre le fascisme en tant qu’enfant maudit du capitalisme tout autant que le caractère autoritaire qui le soutient ?

C’est la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à la pensée de la domination, qui est censée affronter un tel questionnement. Cette fois, l’ouvrage montre qu’il n’est plus sûr qu’une réponse unilatéralement optimiste soit possible. Et c’est ce qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage qui, derrière « un » tournant de la théorie critique, identifie en réalité une multiplicité de contributions critiques qui ne sont pas toujours en accord les unes avec les autres. Les capacités à la discussion de l’acteur habermassien sont loin de ressembler à la situation de l’acteur cynique chez Žižek[1]. Selon ce dernier, les éléments à la mode en Occident qui s’opposent en apparence au capitalisme (le bouddhisme, les produits verts, les blockbusters qui dénoncent « le système » et les puissants, etc.) ne sont rien d’autres que des fétiches au service du même capitalisme. N’est-ce pas dans cette mesure la possibilité d’une « critique artiste » défendue par Jean De Munck[2] qui est immédiatement contredite ? L’auteur, qui défend le renouveau critique par l’art, se réjouit que des « productions de masses [soient] parfois esthétiquement remarquables et émancipatrices, critiques sans complaisance » répondant ainsi aux espérances de Benjamin contre « le jugement négatif d’Adorno sur l’industrie culturelle » qui n’aurait « plus de sens global » (p. 240). Mais dans quelle exacte mesure faut-il se réjouir des thèmes romantiques contenus dans E.T. ou La guerre des étoiles[3] en tant que vecteur d’une « culture critique de masse » dans un monde où, selon Žižek, « il est possible de mentir socialement en disant la vérité » et où « les grands patrons eux-mêmes, comme Bill Gates ou George Soros, écrivent des livres pour dénoncer le système tout juste comme Hollywood multiplie les films qui décrivent d’affreuses conspirations aux sommets des multinationales » (p. 256) ? Dans l’ouvrage, la critique artiste valorisée par De Munck dans le sillage de Benjamin semble immédiatement contredite par la « critique radicale » de Žižek de la transgression marchandisée (présentée par Alain Eraly). Cet exemple dans lequel se joue l’opposition entre l’acteur critique compétent de Boltanski et le sujet cynique de Žižek érode l’idée d’un tournant unilatéral de la théorie critique et d’un dépassement nécessaire de conclusions adorniennes qui seraient datées. La psychanalyse arrimée à la critique sociale chez Žižek rappelle en effet l’entreprise de la « première génération » de Francfort.

À la mise en lumière de l’extension de la domination s’oppose l’idée de la possibilité d’un « monde » qui puisse encore s’opposer à la réalité établie. Le monde est compris dans la contribution de Boltanski dans un sens wittgensteinien, c’est-à-dire au sens de « tout ce qui arrive », renvoyant à l’impossibilité de le connaître dans sa totalité. La légitimité de la dernière partie plus optimiste de l’alternative n’est pas aussi évidente que ce qui est d’abord annoncé dans l’ouvrage. La résistance est-elle un fétiche qui sert l’idéologie ou une possibilité réelle d’opposer le monde des acteurs sociaux capables d’émancipation à la réalité établie ? L’ouvrage ne propose pas de réponse tranchée mais des voies différentes, et parfois étroites, de possibilités critiques. Ici on se demandera pourquoi, si la légitimité du retour à la première génération de l’École de Francfort est contestée, le phénomène n’est pas au moins l’objet d’une reconnaissance. Ce tournant de la théorie critique, supposé prendre en compte les contributions critiques les plus récentes, propose une opposition parfois un peu simple entre la théorie « d’avant » et celle « d’après » au moment même où des travaux, se réclamant eux aussi de la théorie crique, proposent un retour à la première génération de l’École de Francfort de façon à mieux comprendre la menace désormais ubiquitaire de l’autoritarisme. Une réflexion sur le retour de travaux consacrés au concept d’aliénation, là encore d’un côté comme de l’autre du Rhin, aurait pu compléter le tableau « du » tournant de la théorie critique ou au moins contribuer à l’interroger.

Cependant, l’ouvrage est riche et a deux mérites essentiels qui en font une publication incontournable pour les sciences sociales. Il met en lumière une communauté de questionnements, d’investigations et de conclusions issus des traditions critiques allemande et française. Il met en miroir des réflexions parentes mais non-univoques qui suggèrent la nécessité de poursuivre le dialogue entre les différents théoriciens critiques, en suscitant continuellement chez le lecteur de nombreuses interrogations quant à l’avenir de la critique et à la possibilité d’en concilier les différentes théorisations.