Religion et irréligion. Quels effets sur l’orientation politique et le système de valeurs ?

publié le 26 avr. 2012 à 07:22 par Utilisateur inconnu   [ mis à jour : 4 mai 2012 à 06:39 ]

Pierre Bréchon, Sciences PO Grenoble, Pacte


On sait que traditionnellement les catholiques votent beaucoup plus à droite que les personnes sans religion. On sait aussi que chez les individus qui se déclarent catholiques, l’orientation des votes change très nettement selon qu’ils sont intégrés ou pas à l’univers de valeurs catholiques. Cette intégration se mesure assez bien par l’intensité de l’assistance à la messe, comme les nombreux travaux de Guy Michelat et Michel Simon l’ont bien montré (par exemple Michelat, Simon, 1985 et Michelat, 2000). On sait aussi qu’alors que la sécularisation a beaucoup progressé, se manifestant notamment par une forte baisse du taux de catholiques et surtout de catholiques pratiquants[1], la relation est restée forte entre intégration à la religion catholique et vote à droite d’une part, irréligion[2] et vote à gauche d’autre part. Parmi les variables explicatives des comportements électoraux, elle reste la plus prédictive, même si les études les plus récentes tendent à montrer un lent effritement ces dernières années. Que montrent les données du baromètre TriÉlec réalisé à plusieurs reprises pendant la campagne présidentielle de 2012 ? Elles ne mesurent pas les intentions de vote mais, plus globalement, l’orientation politique des individus et leur système de valeurs. Le degré d’intégration à un univers religieux ou irréligieux modifie-t-il toujours les attitudes politiques, économiques et sociales[3] ?

 

Sociologie de l’intégration au catholicisme et de la non appartenance religieuse

Les deux questions traditionnelles permettant de mesurer l’intégration religieuse – l’appartenance à une religion et l’intensité de l’assistance au culte - existent dans l’enquête à partir de la vague 2 (avec des données recueillies entre octobre 2011 et mars 2012). Nous avons donc utilisé un fichier cumulé du baromètre  TriÉlec[4], ce qui permet de travailler sur des données statistiquement beaucoup plus représentatives (n=4024 individus). Le tableau 1 permet de repérer la distribution de cette échelle d’intégration religieuse et de voir les écarts qu’y introduisent les principales variables sociodémographiques. La distribution générale est sans grande surprise, assez semblable à la distribution observée lors de l’élection présidentielle de 2007[5]. Néanmoins, les petites différences enregistrées entre les deux dates montrent que la sécularisation se poursuit inexorablement, les sans religion passant de 30 à 35 %.

 

Tableau 1. Intégration religieuse selon les principales variables sociodémographiques 

En % horizontaux

Catholique

Catholique

Catholique

Autre

Sans

pratiquant

pratiquant

non

religion

religion

mensuel

irrégulier

pratiquant

 

 

Ensemble

8

15

34

7

35

Homme

7

14

33

7

31

Femme

9

17

35

8

40

18-34 ans

4

10

22

13

52

35-49 ans

4

16

33

8

39

50-64 ans

6

16

44

5

29

65 ans et plus

19

20

38

4

20

Niveau d’études primaire ou collège

9

16

45

5

25

Baccalauréat général ou professionnel

7

15

38

8

33

Baccalauréat + 2 ans

6

16

31

7

40

Niveau licence et plus

11

15

24

9

42

Revenu mensuel du ménage – de 1500 €

8

15

35

9

33

1500 - 2300 €

7

14

39

8

32

2300 – 3800 €

6

14

35

7

38

+ de 3800 €

11

19

29

5

36

Patrimoine faible (0 à 2 éléments)

6

13

37

9

36

moyen (3 éléments)

10

19

27

8

36

fort (4 à 7 éléments)

11

20

31

5

34

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012, sauf pour le patrimoine : enquête de mars 2012


Le tableau 1 est très conforme à la sociologie constante des catholiques et des sans religion. Les femmes restent un peu plus religieuses que les hommes, les jeunes sont beaucoup plus fortement sécularisés que les générations âgées (52 % de sans religion chez les 18-24 ans, 20 % chez les 65 ans et plus). Le niveau de diplôme a un certain impact : on trouve plus de catholiques non pratiquants chez les personnes faiblement diplômées alors que les catholiques pratiquants mensuels et surtout les sans religion ont plus souvent  un haut niveau scolaire. Une relation semblable (mais plus faible) est observable avec le niveau de revenu. Le groupe socio professionnel, non présenté sur le tableau, n’a qu’une influence limitée. Les catholiques pratiquants sont un peu surreprésentés chez les  travailleurs indépendants et les cadres supérieurs, les non pratiquants le sont chez les employés, les sans religion sont un peu  surreprésentés chez les cadres, les professions intermédiaires et les ouvriers.

Le patrimoine possédé[6] n’a qu’une relation moyenne (V=0.11) avec la distribution religieuse, alors qu’elle était autrefois plus forte, ce qui s’explique probablement par les transformations de la société française. Dans les années 1970, l’accumulation patrimoniale était plus rare qu’aujourd’hui et très liée à un ensemble de valeurs, fortement enraciné chez les catholiques pratiquants, qui attachait de l’importance à la   constitution d’un patrimoine familial, Aujourd’hui, l’acquisition de son logement principal s’est largement répandue et la constitution d’épargnes monétaires de précaution répond à des préoccupations économiques nouvelles comme la préparation de sa retraite. La constitution d’un patrimoine est donc moins liée à une culture spécifique mais dépend davantage du niveau de ressources et de l’âge des individus.

 

Politisation et participation politique

La politisation et la probabilité d’aller voter (tableau 2) ne varient que faiblement en fonction des orientations religieuses. Aux deux extrêmes de l’échelle d’intégration, les catholiques pratiquants et les sans religion sont plus politisés. Ce sont les catholiques non pratiquants qui le sont le moins. Cette courbe en U a déjà été souvent observée. Elle est en fait asymétrique[7]. Les pratiquants mensuels comportent 68 % de très ou assez politisés contre 56 % pour les sans religion et 49 % pour les catholiques non pratiquants.

On ne trouve pas la même structure lorsqu’on croise l’intégration religieuse et l’intérêt pour l’élection présidentielle. Si les pratiquants s’y intéressent beaucoup, on n’observe pas le même phénomène pour les sans religion. Par contre les adeptes d’autres religions comportent à la fois un fort groupe de personnes très intéressées par l’élection présidentielle et un groupe significatif qui restent en dehors du champ électoral (probablement par faible intégration sociale et politique).

Quant à la probabilité d’aller voter, on observe qu’elle est plus forte chez les pratiquants mensuels mais on aurait pu s’attendre à une relation plus intense, vue l’insistance traditionnelle du catholicisme sur l’obligation de voter : 89 % des catholiques pratiquants choisissent la note 10, alors que toutes les autres catégories religieuses sont proches de 78 %, pourcentage moyen pour l’ensemble de l’échantillon[8]. La probabilité faible de participation est un peu plus élevée pour les autres religions et les sans confession.


Tableau 2. Politisation et probabilité de participation électorale selon le degré d’intégration religieuse 

En % verticaux

Catho.

prati. mensuel

Catho.

prati.

irrégu.

Catho.

non

prati.

Autre

religion

Sans

religion

Ensem-ble

Intérêt pour la politique            Beaucoup

28

17

14

21

23

19

Assez

40

38

35

33

33

35

Peu

24

35

34

32

31

32

Pas du tout

8

10

16

14

13

14

Intérêt pour la présidentielle              Beaucoup

44

36

32

48

37

36

Assez

35

40

38

26

36

36

Peu

14

19

23

17

21

21

Pas du tout

6

5

7

9

7

7

Probabilité forte de voter (note 10)

89

80

77

76

78

78

Probabilité moyenne (note 8-9)

6

11

12

9

10

10

Probabilité faible (note 0-7)

6

10

11

16

13

11

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

 

Des orientations politiques toujours clivées par les identités religieuses

Les variables d’orientation politique sont nettement plus liées à l’attitude religieuse que les dimensions précédentes, sociodémographiques, de politisation et de participation électorale (tableau 3). Pour les trois variables prises ici en compte, l’auto-positionnement sur l’échelle gauche droite en sept positions, le jugement à l’égard de l’action du gouvernement de François Fillon et le souhait de victoire à la présidentielle, les V de Cramer sont respectivement de 0,15, 0,15 et 0,16. Les catholiques pratiquants mensuels et irréguliers s’identifient toujours nettement à la droite[9] alors que les sans religion s’identifient beaucoup plus souvent à la gauche. Quant aux adeptes des autres religions, leur positionnement fréquent à gauche est dû aux musulmans[10] (66 % des musulmans s’identifient à la gauche contre seulement 30 % des protestants et 27 % des catholiques). Le bilan du gouvernement Fillon est également bien perçu par les catholiques, d’autant plus qu’ils pratiquent régulièrement, alors que le même bilan est désapprouvé par 64 % des sans religion et 57 % des adeptes d’autres confessions. Le jugement sur l’action du président Sarkozy montre des résultats assez semblables : la désapprobation passe de 35 % chez les catholiques pratiquants mensuels à 64 % chez les autres religions et 69 % chez les sans religion. Ce qui veut notamment dire que les catholiques pratiquants n’ont pas gardé rigueur au président de son divorce, suivi par un remariage très rapide.

Au niveau des souhaits de victoire, la tendance observée sur les deux premières variables est à nouveau visible : les catholiques pratiquants sont plus souvent en faveur de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou, alors que les sans religion et les autres confessions privilégient François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly. L’intégration au catholicisme semble toujours en partie protéger d’une orientation vers les extrêmes : très peu de pratiquants souhaitent la victoire de Mélenchon et Le Pen.

 

Tableau 3. Orientation politique des individus selon leur position religieuse 

En % verticaux

Catholi.

prati.

mensuel

Catho.

prati.

irrég.

Catho.

non

prati.

Autre

religion

Sans

religion

En-

semble

Autoposition échelle politique :

Gauche

 

23

 

22

 

31

 

45

 

49

 

36

Centre

18

22

21

18

19

20

Droite

56

51

44

31

28

39

Jugement gouvernement Fillon :

approuve tout à fait

 

17

 

11

 

8

 

8

 

4

 

8

Approuve plutôt

49

45

43

26

26

36

Désapprouve plutôt

22

27

32

37

37

33

Désapprouve tout à fait

7

11

11

20

27

17

Souhait de victoire à la présidentielle :

Jean-Luc Mélenchon

 

2

 

2

 

3

 

5

 

8

 

4

Eva Joly

0

1

1

2

4

2

François Hollande

18

22

26

36

31

27

François Bayrou

10

9

7

8

4

7

Nicolas Sarkozy

35

31

24

13

12

21

Marine Le Pen

3

5

9

4

8

7

 Autres

5

3

3

9

6

5

Aucun

27

27

27

23

27

27

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

 

 

Lent affaiblissement des variables les plus « lourdes » de l’orientation politique

L’orientation politique est cependant moins qu’autrefois liée à la religion[11] et au niveau de patrimoine. On peut le voir sur le tableau 4 qui présente pour 1978 et 2012 l’orientation à droite selon ces variables « lourdes » du comportement politique. En 1978, d’après la colonne  « ensemble » du tableau, l’identité de droite allait de 7% chez les sans religion à 50 % chez les catholiques pratiquants mensuels. Aujourd’hui, elle ne varie que de 30 à 58 % pour les mêmes catégories. On observe aussi (ligne « ensemble ») une baisse de l’effet patrimoine : on observait 14 points d’écart dans l’orientation à droite entre les 3 niveaux de patrimoine, il ne subsiste que 8 points de différence. Aux deux dates cependant, l’effet patrimoine est nettement moins important que l’effet de l’intégration religieuse.

L’intérieur du tableau présente une structure voisine en 1978 et 2012 : pour les catholiques pratiquants mensuels et les sans religion, l’effet du niveau de patrimoine n’existe pas : pour les pratiquants réguliers, l’orientation à droite est très forte quel que soit le niveau de patrimoine possédé ; pour les sans religion, l’orientation à droite est au contraire faible, indépendamment là encore du patrimoine. Le niveau de patrimoine ne joue en fait que pour les catholiques irréguliers et non pratiquants. Dans les situations religieuses intermédiaires, de faible identification à l’univers catholique, le niveau de patrimoine reprend ses droits.

 

Tableau 4. Orientation à droite selon l’attitude religieuse et le nombre d’éléments de patrimoine possédés 

 

2012

1978

 

0-2 éléments

3 éléments

4 à 7

éléments

En-

semble

0 et 1 élément

2

éléments

3 à 8 éléments

En-

semble

Catho. prati. mensuel

59

56

60

58

49

48

52

50

Catho. prati. irrégulier

37

49

54

46

37

33

44

38

Catho. non pratiquant

41

39

54

45

18

23

30

23

Autre religion

41

47

38

41

22

24

24

23*

Sans religion

29

33

29

30

7

5

10

7

Ensemble

37

41

45

41

22

27

36

27

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

* en 1978, la ligne autre religion est peu significative (n=38).

Lecture : en 2012, parmi les personnes pratiquantes mensuelles ayant au plus deux éléments de patrimoine, 59% ont une attitude politique de droite ; elles sont 49% en 1978.

 

Si l’intégration à un univers religieux garde une telle importance sur les orientations politiques, c’est parce que l’adoption de cette orientation religieuse, souvent dès l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, conduit aussi à adopter tout un système de valeurs. Nous allons montrer le poids de ce système de valeurs, variable intermédiaire entre l’attitude religieuse et les orientations politiques, à travers une série de tableaux où certaines dimensions de valeurs seront croisées à la fois avec l’orientation religieuse et politique.

 

Une intégration aux univers religieux qui influence le système de valeurs

Commençons avec les conceptions familiales, à travers le rôle de la femme dans la famille et les attitudes à l’égard de l’homosexualité (tableau 5). La partie gauche du tableau dénombre le pourcentage de personnes qui soutiennent une conception très  traditionnelle de la femme, qui serait faite avant tout pour avoir des enfants et les élever. Cette conception devenue minoritaire dans la population (21 % de tout à fait et plutôt d’accord) est nettement plus fréquente chez les catholiques pratiquants mensuels et chez les adeptes des autres religions, essentiellement du fait de l’orientation très conservatrice en matière familiale des Français musulmans.

La partie droite du tableau concerne les  personnes défavorables à l’homosexualité[12]. L’échelle gauche droite est ici presque aussi influente que l’orientation religieuse. On observe à nouveau la forte spécificité des catholiques pratiquants mensuels et des autres religions. Même les membres des autres religions orientés à gauche sont très opposés à l’homosexualité. Il est donc clair que les enjeux familiaux – dans cette campagne électorale la possibilité d’un mariage gay et de l’adoption pour les homosexuels, qui clivent les programmes de François Hollande et de Nicolas Sarkozy – peuvent avoir un certain impact sur le vote. Mais évidemment d’autres dimensions peuvent être jugées plus importantes, notamment chez les musulmans qui votent fréquemment à gauche, en lien avec les politiques suivies ou proposées à l’égard des étrangers et des immigrés.

 

Tableau 5. Valeurs familiales selon l’intégration religieuse et le positionnement gauche droite 

 

La femme est faite avant tout pour avoir des enfants et les élever

Attitude défavorable à l’homosexualité

 

Gauche

Centre

Droite

Ensemble

Gauche

Centre

Droite

Ensemble

Catho. pratiquant mensuel

24

21

44

35

42

71

79

68

Catho. pratiquant irrégulier

19

27

28

26

36

44

55

48

Catho. non pratiquant

16

25

24

22

32

42

50

43

Autre religion

27

27

37

30

56

54

64

60

Sans religion

10

10

18

13

19

23

38

25

Ensemble

15

20

26

21

29

39

52

41

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

Lecture : Parmi les catholiques pratiquants mensuels de gauche (n=73), 24% pensent que la femme est faite pour avoir des enfants ; ils sont 44% s’ils sont de droite.

 

Dans le tableau 6, nous avons retenu un indicateur de valorisation de l’autorité (« L’école devrait donner avant tout le sens de la discipline et de l’effort »[13]) et une dimension qui lui est fortement liée, le fait de manifester une attitude répressive (V=0,25 entre les 2 variables)[14]. Le sens de la discipline et de l’effort est nettement une valeur catholique et de droite. Les personnes de gauche, même lorsqu’elles sont catholiques pratiquantes, choisissent plutôt l’autre option : l’école devrait favoriser la créativité des individus, les ouvrir sur le monde et leur donner un esprit critique. Mais les plus autoritaires et les plus répressifs sont en fait les catholiques non pratiquants. La volonté de réprimer et de punir est d’ailleurs maximale chez les catholiques pratiquants irréguliers et non pratiquants, tout particulièrement lorsqu’ils sont politiquement orientés à droite. Les pratiquants mensuels de gauche et de centre ne sont en fait pas plus répressifs que les sans religion de gauche. Ceci est tout à fait cohérent avec la doctrine catholique, très réticente à l’égard de la peine de mort et affirmant la nécessité de soutenir les familles en état de détresse matérielles et morale.

 

Tableau 6. Valeurs autoritaires et volonté répressive, selon l’intégration religieuse et le positionnement gauche droite 

 

L’école devrait donner avant tout le sens de la discipline et de l’effort

Volonté répressive affirmée

 

Gauche

Centre

Droite

Ensemble

Gauche

Centre

Droite

Ensemble

Catho. pratiquant mensuel

30

56

71

60

26

26

44

37

Catho. pratiquant irrégulier

45

59

69

60

32

46

59

49

Catho. non pratiquant

51

68

71

64

38

48

62

51

Autre religion

43

49

59

51

26

33

44

33

Sans religion

30

44

58

41

24

38

58

37

Ensemble

39

56

67

54

28

42

57

43

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

Lecture : Parmi les catholiques pratiquants mensuels de gauche, 30% pensent que l’école devrait donner le sens de la discipline et de l’effort, ils sont 71% s’ils sont de droite.

 

Il nous reste à considérer deux dimensions qui ne sont pas très liées entre elles (V=0,12), le libéralisme économique[15] et l’attitude à l’égard de l’immigration[16] (tableau 7). Concernant le libéralisme économique, le poids de l’orientation politique apparaît très fort. L’importance de la variable religieuse disparaît pour les personnes orientées à gauche. Quelle que soit leur position sur l’échelle d’intégration  religieuse, les personnes orientées à gauche sont très défavorables au libéralisme économique. Ce n’est que chez les catholiques pratiquants de droite qu’on  observe une forte tendance au libéralisme économique.

En ce qui concerne l’attitude à l’égard des immigrés, les deux variables – orientation politique et intégration religieuse, ont un poids fort. Mais, là encore, on observe qu’à gauche, la variable religieuse perd de son influence. Les pratiquants mensuels et les sans religion sont peu xénophobes et très favorables aux immigrés. Ce sont les catholiques orientés à droite qui apparaissent les plus défavorables aux immigrés.

 

Tableau 7. Libéralisme économique et attitude défavorable envers les immigrés, selon l’intégration religieuse et le positionnement gauche droite 

 

Se sentir libéral en économie

Etre défavorable aux immigrés

 

Gauche

Centre

Droite

Ensem.

Gauche

Centre

Droite

Ensem.

Catho. prati. mensuel

11

38

47

37

23

52

69

55

Catho. prati. irrégul.

8

24

43

29

28

47

68

54

Catho. non pratiquant

11

23

37

25

41

54

70

57

Autre religion

10

20

33

19

14

31

57

30

Sans religion

5

27

29

16

21

38

56

35

Ensemble

8

25

37

23

27

46

65

46

Sources : Cumul des enquêtes TNS Sofres – TriÉlec – d’octobre 2011 à mars 2012

Lecture : Parmi les catholiques pratiquants mensuels de gauche, 11% se sentent libéraux en économie ; ils sont 47% s’ils sont de droite.

 

 

***

Etant données les fortes différences de valeurs que nous venons d’observer selon le degré d’intégration religieuse, il est clair que cette dimension est toujours un élément important du choix électoral, indépendamment même des conjonctures qui peuvent faire varier le vote à un moment donné. Les valeurs profondément intériorisées et beaucoup plus stables que le vote n’en ont pas moins un impact sur lui. Chacun se fait une image des candidats en fonction de ses orientations de valeurs, à la fois religieuses, familiales, politiques, économiques et sociales. Chacun réagit aussi à leurs propositions programmatiques en fonction de ce système de valeurs. Dans le secret de l’isoloir, c’est un individu social qui s’exprime, marqué par sa socialisation et son histoire, exprimant son choix en fonction des ses valeurs interprétées selon la conjoncture du moment.

 

Il n’est donc pas étonnant que le jour du vote, on observe de fortes différences selon l’intégration religieuse (V=0,18). Il est intéressant de considérer à la fois la composition religieuse des électorats (tableau 8) mais aussi la composition électorale des différents positionnements religieux (tableau 9). 65 % des autres religions et 58 % des sans religion ont voté à gauche alors que 66 % des catholiques pratiquants mensuels et 55 % des pratiquants irréguliers ont voté pour le centre bayrouiste et la droite modérée. Le vote de gauche n’a concerné que 20 % des pratiquants réguliers, une proportion voisine de ce qu’on pouvait déjà observer sur les sondages de l’élection présidentielle de 1965 (Bréchon, 2000). Depuis cette époque, c’est en fait le groupe des sans religion qui a surtout changé dans son orientation électorale. Il y avait autrefois 80 % des sans religion qui votaient à gauche, Il n’y en a aujourd’hui que 58 %. En devenant plus nombreux, les sans religion sont aussi devenus plus hétérogènes du point de vue de leurs orientations politiques. On le voit d’ailleurs assez bien sur le vote en faveur de Marine Le Pen. Elle fait des scores supérieurs à sa moyenne nationale à la fois chez les catholiques non pratiquants et chez les sans religion. La pratique catholique protège beaucoup moins qu’autrefois du vote frontiste. Par contre les autres religions, pour des raisons liées plus à leurs origines souvent maghrébines qu’à leurs engagements religieux, ne se laissent que très peu séduire.

 

Tableau 8. Intégration religieuse selon les différents électorats du 22 avril 2012 

En % horizontaux

Catholique

pratiquant

mensuel

Catholique

pratiquant

irrégulier

Catho.

non

prati.

Autre

religion

Sans

religion

Ensemble

8

16

32

9

35

Gauche radicale (Arthaud, Poutou, Mélenchon)

2

6

25

14

53

Gauche modérée (Holande, Joly)

4

12

29

12

42

Centre MoDem (Bayrou)

15

16

33

2

32

Droite modérée (Sarkozy, Dupont-Aignan)

13

26

36

8

18

Extrême droite (Le Pen)

6

15

37

4

38

Source : Enquête Jour du Vote – 22 avril 2012 TNS Sofres, TF1, Métro, Sciences Po Bordeaux, Grenoble et Paris (n=1515).

 

Tableau 9. Vote le 22 avril en fonction de l’intégration religieuse

En % horizontaux

Mélenchon

Poutou

Arthaud

Hollande

Joly

Bayrou

Sarkozy

Dupont-Aignan

Le Pen

Ensemble

13

31

9

29

18

Catholique pratiquant mensuel

4

16

17

49

15

Catholique pratiquant irrégulier

5

23

9

46

17

Catholique non pratiquant

10

28

9

32

21

Autre religion

21

44

3

25

8

Sans religion

20

38

8

15

20

Source :  Enquête – 22 avril 2012,  TNS Sofres, TF1, Métro, Sciences Po Bordeaux, Grenoble et Paris (n=1515).

 


Bibliographie :

Bréchon Pierre, 2009. « Intégration au catholicisme et valeurs politiques en France », dans Claude Dargent, Bruno Duriez et Raphaël Liogier, direction, Religion et valeurs en France et en Europe, L’Harmattan, p. 23-44.

Bréchon Pierre, 2006. « Valeurs de gauche, valeurs de droite et identités religieuses en Europe », Revue française de sociologie, 47/4, octobre-décembre. 

Bréchon Pierre, 2000. “Religious voting in a secular France”, in David Broughton & Hans-Martien ten Napel (eds.), Religion and mass electoral behaviour in Europe, London: Routledge, 2000, pp. 97-117 (coll: Routledge/ECPR Studies in European Political Science) 

Bréchon Pierre, Tchernia, Jean-François, direction, 2009, Les valeurs des Français, Armand Colin. 

Dargent Claude, 2004. « La religion, encore et toujours », dans Bruno Cautrès et Nonna Mayer, direction, Le nouveau désordre électoral, Presses de sciences po, p. 161-183. 

Michelat Guy, Simon Michel, 1985. « Religion, classe sociale, patrimoine et comportement électoral : l’importance de la dimension symbolique », dans Daniel Gaxie, direction, Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, p. 291-322.

Michelat Guy, 2000. « Intégration au catholicisme, attitudes éthico-politiques et comportement électoral », dans Pierre Bréchon, Annie Laurent, Pascal Perrineau, direction, Les cultures politiques des Français, Presses de sciences po, p. 209-239.



[1] Voir la partie « Religion » dans Bréchon, Tchernia, direction, 2009

[2] L’irréligion ou absence de religion peut correspondre à au moins deux degrés différents : une simple indifférence à l’égard des idées religieuses ou une opposition, qui représente le degré supérieur d’intégration à un système de pensée irréligieux. Dans les European Values Studies, il est possible de distinguer les simples sans appartenance confessionnelle des athées convaincus (Bréchon 2006).

[3] J’ai abordé cette même question dans plusieurs publications antérieures, notamment Bréchon, 2006, sur les données européennes de la European values Study et Bréchon, 2009, sur les données de l’enquête postélectorale française Cevipof-Cidsp de 2002.

[4] Fichier construit par Sandrine Astor, ingénieure de recherche à PACTE.

[5] Dans l’enquête Cevipof postélectorale de 2007, on trouve 8 % de catholiques pratiquants mensuels, 21 % de pratiquants irréguliers, 31 % de non pratiquants, 6 % d’autres religions et 30 % de sans religion. De 2007 à 2012, on observe, outre la montée des sans religion, une baisse des pratiquants irréguliers au profit des non pratiquants.

[6] Le patrimoine possédé est classiquement mesuré à travers le nombre d’éléments de patrimoine que l’on possède. La vague 5 du baromètre TriÉlec dénombre sept éléments : être propriétaire de sa résidence principale ou secondaire, avoir un livret A, un autre livret ou un compte d’épargne, posséder des valeurs mobilières ou immobilières, avoir un emprunt en cours pour financier un achat de logement. L’alpha de Cronbach entre ces éléments est de 0,84, permettant donc de constituer un bon indice de patrimoine. Cette variable n’existe que dans la vague 5 de l’enquête, soit n=1002. Viviane Le Hay, dans sa note « Les souhaits de victoire à la Présidentielle de 2012 au prisme du revenu et de la dotation patrimoniale » montre, sur ces données, que le niveau de patrimoine exerce toujours des effets sensibles sur l’orientation politique du vote.

[7] Mais autrefois, les sans religion étaient les plus politisés, alors que aujourd’hui ce sont les pratiquants réguliers (Bréchon, 2009).

[8] Le V de Cramer est seulement de 0,07, comme pour l’intérêt pour la politique. On a vérifié que cette relation pas très forte entre probabilité de voter et intégration au catholicisme se maintient lorsqu’on la contrôle par l’âge.

[9] Dans l’échantillon de 4024 individus, les catholiques pratiquants mensuels de gauche ne sont que 73 et les pratiquants irréguliers de même tendance 135. Dans la suite du texte, les pourcentages calculés sur les pratiquants réguliers de gauche devront être considérés avec prudence.

[10] Il y a 294 adeptes d’autres religions répartis entre 140 musulmans, 78 protestants et 76 autres.

[11] Le lent affaiblissement du lien entre positionnement sur l’échelle gauche droite et degré d’intégration religieuse était déjà visible au moment de l’élection présidentielle de 2002 (Dargent, 2004 et Bréchon, 2009)

[12] Un indice synthétique a été construit à partir de deux questions fortement liées entre elles (V=0,32) : se dire tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout avec les affirmations : « L’homosexualité est une manière acceptable de vivre sa sexualité » et « Les couples homosexuels devraient avoir le droit d’adopter des enfants ». Chaque question étant codée de 1 à 4, l’échelle va donc de 2 à 8. 41 % de l’échantillon sont situés sur les positions 5 à 8 retenues pour ce tableau.

[13] La question posée invite à choisir de façon dichotomique entre l’affirmation ci-dessus et un indicateur typique de valeurs d’individualisation : « L’école devrait former avant tout des gens à l’esprit éveillé et critique ».

[14]  Cette attitude est construite aussi sur deux indicateurs ayant les quatre mêmes modalités de jugements : « Pour lutter contre la délinquance, il faudrait supprimer les allocations familiales aux familles de mineurs délinquants » et « Il faudrait rétablir la peine de mort ». La position répressive correspond au niveau 2 à 5 d’une échelle allant de 2 à 8. La liaison entre les 2 variables est de V=0,27.

[15] L’échelle de libéralisme économique est construite à partir de quatre indicateurs : « Il faut accorder la priorité dans les prochaines années à la compétitivité de l’économie française », « Pour faire face aux difficultés de l’économie, il faut que l’Etat fasse davantage confiance aux entreprises et leur donne plus de liberté », « Il faudrait réduire le nombre de fonctionnaires », rejet de l’affirmation : « Pour établir la justice sociale, il faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres ». Cette échelle est assez composite (alpha de 0,49) mais peut cependant être utilisée. 23 % acquiescent avec 3 ou 4 des choix libéraux retenus.

[16] L’attitude à l’égard des immigrés, qui est aussi être lue comme une échelle de xénophobie, comporte aussi quatre indicateurs : « Il y a trop d’immigrés en France », « L’islam est une menace pour l’occident », « La présence d’immigrés en France est une source d’enrichissement culturel », « Tous les étrangers résidant en France depuis plusieurs années devraient avoir le droit de vote aux élections municipales ». L’alpha de Cronbach est de 0,79. Après voir inversé deux de ces indicateurs pour qu’ils aillent tous dans le même sens, une échelle additive, allant de 4 à 16, est constituée. 46 % de l’échantillon, ayant des notes entre 11 et 16, sont considérés comme défavorables aux immigrés.





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Utilisateur inconnu,
26 avr. 2012 à 07:24
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