L’électorat Marine Le Pen 2012 : un air de famille

publié le 28 avr. 2012 à 08:33 par Utilisateur inconnu   [ mis à jour : 7 mai 2012 à 13:41 ]
Nonna Mayer
Sciences Po/ Centre d’études européennes (25 avril 2012) 

Le score de Marine Le Pen, nettement supérieur à celui que lui prédisaient les derniers sondages, a créé la surprise au soir du 22 avril. Avec plus de 6,4 millions de voix elle frôle les  18% des suffrages exprimés, donnant au FN son meilleur résultat électoral depuis sa création. On peut y voir l’effet de la stratégie de « dédiabolisation » amorcée au Congrès de Tours (Janvier 2011) qui l’élit présidente. Elle vise à convaincre sur d’autres thématiques que celles de l’immigration et de l’insécurité, et à diversifier ses soutiens, du côté des électeurs de gauche, des femmes jusqu’ici moins portées que les hommes à voter pour son parti, des jeunes, d’un salariat moyen et supérieur peu enclin à donner  ses voix au FN.  Une enquête réalisée le jour même du scrutin amène à nuancer ce constat[1]. L’électorat de la fille ne se distingue guère de celui du père, tant par son positionnement politique et idéologique que par son profil socioculturel.

 

Le positionnement politique et idéologique de l’électorat de Marine Le Pen

 

A droite toute

 

Graphique 1. Votes Le Pen 1988-2012 par position sur l’échelle gauche droite


Depuis l’origine l’électorat du FN manifeste un net tropisme droitier. Plus une personne se classe à droite sur l’échiquier politique, plus fortes sont les probabilités qu’elle vote pour ce parti, en 2012 comme aux élections présidentielles précédentes (graphique 1). La proportion de votes pour Marine Le Pen  passe de moins de 10% chez celles qui se placent dans les trois premières cases de  gauche à 48% dans la septième et dernière. Si la candidate attire des électeurs de toutes sensibilités politiques, et même un peu plus à l’extrême gauche, comme en 1995, ces « gaucho lepénistes » y restent minoritaires. En 2012 15% seulement des électeurs de Marine Le Pen se classent dans les trois premières cases de l’échelle,  et 4% au centre, le reste soit 79% se positionne à droite, dont  31% à l’extrême droite (case 7). 

 

Une vision du monde ethnocentriste-autoritaire


Tableau 1. Evolution des opinions ethnocentristes-autoritaires dans l’électorat Le Pen (%)

 tout à fait/plutôt d’accord :

Électorat total

Électorat Le Pen

Écart à la moyenne

« Il y a trop d’immigrés en France »

1988

1995

2002

2007

 

65

74

65

56

 

95

97

97

90

 

+ 30

+ 23

+ 32

+ 34

2012

49

88

+38

« Il faudrait rétablir la peine de mort »

1988

1995

2002

2007

 

65

56

51

41

 

95

86

85

75

 

+ 30

+ 30

+ 34

+ 34

2012

30

70

+40

 

Très à droite, l’électorat Le Pen l’est aussi sur le plan des valeurs. Quelle que soit l’élection il se distingue des autres par une vision « ethnocentriste » de la société valorisant l’entre-soi, méfiante à l’égard des immigrés, et une demande d’ordre et de répression plus marquée (tableau 1). De 1988 à 2007, les deux mêmes questions ont été posées, sur la perception du nombre d’immigrés en France et la peine capitale (tableau 1). La société française a, globalement, évolué vers plus de tolérance et d’ouverture. Mais les lepénistes sont toujours de loin les plus nombreux à trouver qu’il y a trop d’immigrés et souhaiter le rétablissement de la peine de mort, avec des écarts à la moyenne nationale de 30-40 points. Et en 2012 l’écart atteint un niveau record de 40 points sur la peine de mort et 38 sur l’évaluation du nombre d’immigrés (tableau 1). Dans la même ligne, les électeurs lepénistes sont de loin les plus hostiles au droit de vote des étrangers et les plus favorables à une mesure comme la suppression des allocations familiales aux familles de mineurs délinquants (tableau 2).   Cette vision autoritaire et exclusionniste les distingue des autres électeurs et les réunit entre eux. Car sur les questions de morale et de sexualité, ils sont plus proches de la moyenne des Français. 53%  d’entre eux soutiennent le droit des homosexuels à adopter des enfants par exemple (contre 56% de l’échantillon)[2].

 

Tableau 2. Opinions des électeurs Le Pen 2012 à l’égard des étrangers et de la délinquance

Tout à fait/plutôt d’accord :

Mélenchon

Hollande

Bayrou

Sarkozy

LePen

Ecart à la moyenne

Tous les étrangers résidant en France depuis plusieurs années devraient avoir le droit de vote aux élections municipales

78

84

64

40

33

-27

Pour lutter contre la délinquance il faut supprimer les allocations familiales aux familles de mineurs délinquants

18

25

42

58

77

+32

 

 

Entre droite et gauche sur le plan économique

En revanche sur les enjeux socio-économiques classiques, concernant le degré d’intervention de l’Etat et le rôle du  marché et des entreprises, qui ont longtemps été la base du clivage gauche droite, l’électorat Le Pen, comme lors des élections présidentielles précédentes, se situe plutôt en position intermédiaire, moins interventionniste que les électeurs de gauche mais moins libéral que les électeurs de Bayrou ou de Sarkozy (tableau 3).

 

Tableau 3. Les opinions sur les enjeux économiques par électorat en 2012 (%)

 

Mélenchon

Hollande

Le Pen

Bayrou

Sarkozy

La concurrence favorise le consommateur et la croissance économique

46

65

69

77

76

Pour établir la justice sociale il faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres

44

26

37

14

11

Il faudrait réduire le nombre de fonctionnaires : pas d’accord

56

48

36

18

13

Il faut quelles que soient les conséquences :

-diminuer les déficits publics et la dette

-renforcer les services publics 

-diminuer les impôts

 

33

43

19

 

46

36

13

 

57

22

18

 

75

10

12

 

82

6

10

Pour faire face aux difficultés économiques il faudrait

-que l’Etat fasse confiance aux entreprises et leur donne plus de liberté

-que l’Etat les contrôle et les réglemente lus étroitement

 

 

19

 

 

72

 

 

25

 

 

70

 

 

40

 

 

57

 

 

51

 

 

40

 

 

67

 

 

32

 

 

Un électorat protectionniste

Une exception de taille concerne toutefois le rapport de cet électorat à l’Europe et plus largement à la mondialisation, qu’on peut mettre en relation avec leur sentiment d’insécurité économique. Dès le référendum sur Maastricht en 1992, se dessine un nouveau clivage brouillant les frontières de la gauche  et de la droite, et opposant les partis modérés du centre et de la droite, majoritairement pro européens, aux partis extrêmes tant de gauche (PC)  que de droite (FN).  Ces derniers sont farouchement opposés à l’intégration européenne, pour des raisons toutefois radicalement différentes, les premiers dénonçant l’Europe du grand capital et son tournant néolibéral,  les seconds y voyant les prémisses d’une immigration incontrôlée et une menace pour l’identité nationale. Le référendum sur le traité européen en 2005 n’a fait que confirmer ce clivage, et la crise économique qui débute en 2008 l’a renforcé (tableau 4). Les électeurs de Marine Le Pen se distinguent de tous les autres par l’ampleur de leur rejet de l’Union européenne, supérieur de 30 points à celui de l’électorat Mélenchoniste pourtant nettement plus eurosceptique déjà que la moyenne. Ces deux électorats se rejoignent dans une commune condamnation, massive (plus de 80%)  de la mondialisation.  Et il est tentant de rapprocher ce repli d’un sentiment d’insécurité économique, de ne plus pouvoir arriver à boucler ses fins de mois, sentiment  qui atteint près de la moitié es électeurs de Mélenchon mais les trois quarts des électeurs lepénistes (tableau 3).

 

Tableau 4. Les opinions à l’égard de l’Europe et de la mondialisation

 

Mélenchon

Hollande

Bayrou

Sarkozy

Le Pen

Si l’on annonçait demain que l’UE est abandonnée quel serait votre sentiment

-des regrets

-de l’indifférence

-un grand soulagement

 

 

 

46

27

24

 

 

 

63

19

16

 

 

 

68

17

14

 

 

 

72

16

10

 

 

 

18

26

54

Les conséquences économiques de la mondialisation sont extrêmement négatives pour la France (tout à fait /plutôt d’accord)

82

67

54

55

81

Chaque mois on se demande comment on va faire pour tout payer

46

38

29

32

75

 

 

L’immigré comme menace économique et culturelle

Inversement dans quelle mesure ces opinions pèsent–elles sur les choix électoraux  et  favorisent-elles en particulier les votes pour Marine Le Pen ? Une première manière de le vérifier est de mesurer le degré d’association entre ces opinions et le vote lepéniste. Quelle que soit la mesure utilisée, R de Pearson ou V de Cramer, de toutes les opinions évoquées plus haut, celles qui induisent les plus fortes probabilités d’avoir voté pour la présidente du FN au premier tour sont comme pour son père, celles qui ont trait à l’immigration et à la répression, ce qui constitue le fonds de commerce du FN (tableau 5). Mais la peur de l’Europe, l’envie de quitter l’Union, ainsi que le sentiment qu’on n’arrive plus à joindre les deux bouts, compte presque autant. Les autres opinions, en particulier les questions économiques classiques sur l’intervention de l’Etat,  viennent loin derrière.

 

Tableau 5. Opinions les plus associées au  vote Marine Le Pen 2012

 

V de Cramer

R de Pearsons

Rétablir peine de mort

0,44

0,44

Trop d’immigrés en France

0,44

0,41

Grand soulagement si demain UE abandonnée

0,41

0,41

Supprimer allocations familiales aux familles de mineurs délinquants

0,34

0,31

Contre le droit de vote des étrangers aux élections municipales

0,29

0,28

Chaque mois on se demande comment faire pour tout payer

0, 30

0,23

 

L’élection  2012 confirme donc ce que nombre de travaux ont noté depuis une dizaine d’années en France et Europe, le poids croissant des enjeux non économiques sur le vote, sur un axe libéralisme culturel/autoritarisme, ouverture/ fermeture au monde et à l’autre[3]. Plus précisément, la dimension culturelle/identitaire vient colorer les options économiques. Même et peut être surtout dans un contexte de crise, l’immigré devient le bouc émissaire, présenté comme une menace non seulement pour l’emploi mais pour l’identité nationale et politique. C’est cela que l’électorat retient manifestement du discours du FN, malgré son nouveau discours et ses tentatives de rendre le parti crédible sur d’autres enjeux.

Une analyse de régression logistique sur ces votes Le Pen 2012, opposés à tous les autres, confirme le pouvoir prédictif de ces variables d’opinion, toutes choses égales par ailleurs (tableau 6).  Si on entre dans le modèle les 14 questions évoquées plus haut, 4 seulement ont un impact significatif sur la probabilité de voter Le Pen en 2012 : celles qui ont trait à la peine de mort, à la suppression des allocations aux familles de mineurs délinquants,  au refus du droit de vote pour les étrangers, et au soulagement à l’idée d’abandonner l’Union européenne. C’est bien le modèle explicatif que dessinaient déjà les réponses aux questions prises à une à une. Et  ce modèle rend compte de près de la moitié de la variance du vote pour Marine Le Pen le 22 avril (pseudo R2 de Nagelkerke de 0,44).  

  

Tableau 6 . Régression logistique sur les votes le Pen 2012 par variables d’opinion

 

B

SE

Exp(B)

Abandon UE

,730***

,175

2,075

Adoption homosexuels

-,292

,121

,746

Mondialisation

-,126

,156

,882

Concurrence

,067

,143

1,069

Allocations familiales

-,177

,135

,838

Comment tout payer

-,343

,179

,709

Trop d’immigrés

-,672***

,161

,511

Droit vote étrangers

,495***

,128

1,641

Rétablir peine de mort

-,547***

,120

,579

Réduire nombre fonctionnaires

,333

,138

1,395

Prendre aux riches

,104

,134

1,110

Etat plus contrôle des entreprises

-,073

,289

,929

Réduire dettes impôt déficits

-,026

,165

,974

Constant

-1,191

1,069

,304

*** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1,  R2 de Nagelkerke 0,44

 

Quand on interroge directement enfin les électeurs lepénistes sur les problèmes qui leur ont semblé les plus importants au moment de voter, ils expriment les mêmes priorités.  Pour tous les autres électorats le thème qui a compté le plus dans leur vote  est « la  lutte contre le chômage » suivi par la réduction de la dette et des déficits, l’amélioration de l’école et l’amélioration du pouvoir d’achat (respectivement 50, 31 29 et 26%). Les électeurs de Marine Le Pen eux mettent en tête la lutte contre l’immigration clandestine (50%) soit une proportion supérieure de 35 points à celle qu’on trouve dans l’ensemble de l’électorat (Graphique 2). Ils se distinguent également par l’importance qu’ils attachent à « la lutte contre l’insécurité »

 

Graphique 2. Motivations de l’électorat Le Pen comparées à la moyenne de l’échantillon

(18 points au dessus de la moyenne).  Inversement, aux antipodes des électeurs de Jean Luc Mélenchon, ils sont les moins enclins à attacher  de l’importance à la « lutte contre les inégalités et les injustices », ce qu’on observait déjà en 2002 et en 2007, comme si à leurs yeux elle concernait les pauvres, les immigrés, les « assistés »mais pas eux[4].

 

Sociologie de l’électorat de Marine Le Pen

 

Dès l’origine le Front national a trouvé des soutiens dans toutes les catégories de la population, variables selon le scrutin considéré. Mais il présente quelques traits constants. Et le profil sociologique de l’électorat de Marine Le Pen n’est finalement pas très différent de celui de son père.

 

La barrière du diplôme

Les attitudes ethnocentriques et  sécuritaires sont liées au niveau d’instruction. Faire des études ouvre sur le reste du monde, apprend à raisonner de manière autonome, à refuser simplifications et préjugés. Inversement, dans une société où l’éducation a de plus en plus d’importance, où l’objectif affiché est d’amener au bac 80% d’une classe d’âge, échouer à cet examen ou être orienté au préalable vers des filières courtes perçues comme des voies de relégation, voue aux petits boulots ou au chômage, et génère un ressentiment auquel les immigrés peuvent servir d'exutoire. Quelle que soit l’élection, la probabilité de voter Le Pen, père ou fille, diminue à mesure que le niveau d’études s’élève (tableau 7). En 2012 le soutien à Marine Le Pen est divisé par 4 quand on passe de ceux qui n’ont pas dépassé le niveau du certificat d’études ou du CAP aux diplômés du supérieur, soit le ratio le plus élevé sur toute la période observée. De même il atteint ses plus bas niveaux chez les enseignants, étudiants, professions de l’information, de l’art et du spectacle. Il y a bien sûr aussi une version intellectuelle et sophistiquée du vote Le Pen, associée à un capital culturel élevé[5], mais elle est minoritaire.

           

Le premier parti ouvrier ?

Dès ses premier succès, en 1983-1984, le FN a trouvé des voix dans toutes les catégories socio-professionnelles. Mais certaines lui sont plus acquises que d’autres. Aux européennes de 1984, le FN trouve ses appuis dans une bourgeoisie de droite, catholique, aisée, exaspérée par l’arrivée des « socialo-communistes » au pouvoir, qui revient au vote utile dès 1986. Le FN progresse alors chez les petits commerçants et artisans, la fraction la plus populaire de l’électorat de droite, inquiète pour son avenir. 19 % de leurs voix sont allées à Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 1988 (tableau 7). Ensuite il perce dans l’électorat populaire, déçu par la gauche. Au premier tour de l’élection présidentielle de 1995, c’est chez les ouvriers que le candidat du FN fait son meilleur score : 21 %  dans l’enquête Cevipof, 35% dans certains sondages. Le 21 avril 2002, il monte, déjà,  dans le monde rural, inquiet d’une contagion des problèmes sécuritaires dans les zones périurbaines. Le score de Le Pen double chez les agriculteurs, passé de 10 à 22 % d’un scrutin présidentiel à l’autre, soit un niveau comparable désormais à celui qu’il atteint chez les petits patrons de l’industrie et du commerce, les employés et les ouvriers (tableau 7). Si le 22 avril 2007 Jean-Marie Le Pen recueille à peine plus de 10% des suffrages exprimés, il fait son meilleur score encore (16%) chez les ouvriers. Sa fille ne fait qu’amplifier cette attraction dans les milieux populaires, particulièrement les ouvriers, les plus touchés par la crise, les plus exposés au chômage, les plus mécontents de la présidence de Nicolas Sarkozy (66%), dont un tiers dit avoir voté pour elle le 22 avril (tableau 7). Mais elle ne perce toujours pas chez les cadres et les salariés moyens. 

 

Tableau 7. Sociologie des votes Le Pen au premier tour présidentiel (1988-2012) (%)

 

Prés1988

Prés1995

Prés2002

Prés2007

Prés2012

Ensemble

15

15

17

11

18

Sexe

Hommes

Femmes

 

18

11

 

19

12

 

20

14

 

12

9

 

19

17

Âge

18-24 ans

25-34 ans

35-49 ans

50-64 ans

65 ans et plus

 

14

15

15

14

16

 

18

20

16

14

10

 

13
17
18
20
15

 

10

10

11

12

9

 

23

23

18

21

10

Prof. interviewé

Agriculteur

Patron

Cadre, prof. intellectuelle

Profession intermédiaire

Employé

Ouvrier

 

10

19

14

15

14

17

 

10

19

4

14

18

21

 

22

22

13

11

22

23

 

10

10

7

5

12

16

 

-

20

8

12

23

33

Niveau d’études

Primaire

Primaire supérieur

Bac

Bac + 2

Supérieur

 

15

17

13

10

9

 

17

20

12

13

4

 

24
21
15
11
7

 

13

13

8

3

4

 

26
31
18
13
7

 

Religion

Catho. pratiquant régulier

Pratiquant irrégulier

Catholique non pratiquant

Sans religion

 

13

13

16

10

 

8

13

19

14

 

12

18

20

15

 

5

10

12

12

 

15

17

21

20

Taille d’agglomération

Moins de 2000 hab.

Agglomération parisienne

 

12

17

 

14

14

 

19

11

 

11

5

 

20

12

Enquêtes Cevipof 1988, 1995/ Panel électoral français 2002 et 2007, vague 1/TNS-Sofres TriElec Jour du vote 22 avril 2012, chômeurs et retraités reclassés en fonction de leur dernière profession exercée

 

L’effet du genre

Un autre trait constant de l’électorat lepéniste est la sous représentation des femmes, phénomène que l’on retrouve dès l’origine dans toutes les droites populistes européennes[6]. En France les plus âgées se montrent plus religieuses et plus pratiquantes que les hommes du même âge et plus sensibles qu’eux aux recommandations de l’Eglise catholique, qui a plusieurs fois solennellement condamné les positions du FN. Les plus jeunes rejettent massivement le modèle traditionnel de la famille véhiculée par le parti. L’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti lepéniste pourrait changer les choses. C’est une femme, jeune, plus moderne sur les questions de société (avortement, homosexualité, mariage) qui présente le message du FN sous une forme plus policée. A l’appui de cette hypothèse, on note que l’écart entre le score de Marine Le Pen chez les électrices s’est réduit, l’écart n’est plus que de 2 points (tableau 7). Une analyse de régression logistique introduisant dans le modèle l’âge, le sexe et le diplôme montre que seules les deux premières variables ont un impact statistiquement significatif sur le vote Marine Le Pen du 22 avril, alors qu’aux élections précédentes le genre était un facteur déterminant du vote pour son père.

Une étude plus poussée du vote croisant le sexe et la catégorie socioprofessionnelle apporte quelques éléments de réponse (tableau 8). Dans toutes les professions sauf une, les femmes sont plus réticentes à soutenir Marine le Pen, sauf une, celle des employées, où elles sont majoritaires, et plus particulièrement chez les employées de commerce. Caissières de supermarché, vendeuses dans les petits ou grands commerces, elles incarnent un nouveau prolétariat des services, peu représenté, peu reconnu. Le tableau montre également entre parenthèses le score de celle-ci chez les seuls actifs, l’autre chiffre incluant les retraités et chômeurs reclassés selon la dernière profession.

 

Tableau 8. Vote Marine Le Pen 2012 par profession individuelle et sexe (%)

 

Hommes

Femmes

Commerçant,  artisan

22 (13)

15 (11)

Cadre supérieur

9 (9)

7 (6 )

Profession intermédiaire

15 (17)

10 (9 )

Employé

16 (10 )

25 (30)

Ouvrier

37 (43)

22 (22)

Votes des retraités et chômeurs reclassés selon profession d’origine, entre parenthèses vote des seuls actifs

 

On voit alors clairement se dessiner trois pôles de soutien privilégiés à Marine Le Pen. Chez les hommes, c’est celui des ouvriers actifs où son score atteint un niveau record de43%, suivis par les petits patrons, où avec l’apport des retraités il atteint 22%. Chez les employées de commerce en activité, il atteint 30%. C’est une première, il faudra vérifier si ce soutien  se confirme, ce serait le principal changement dans l’électorat de Marine Le Pen qui pour le reste présente beaucoup de ressemblances avec celui de son père. On peut s’interroger enfin sur les reports possibles des électeurs lepénistes, enjeu clé du second tour,  selon leur profil socioprofessionnel et leur genre (tableau 9). Les hommes se montrent beaucoup plus susceptibles que les femmes de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour (53% contre 35%), celles-ci se montrant, pour l’instant, plus tentées par l’abstention ou le vote blanc. Et si l’on compare les intentions de vote des lepénistes de milieu populaire (employés, ouvriers), qui sont les plus nombreux (62% de l’électorat Marine Le Pen 1er tour), à ceux des catégories moyennes et supérieures, ils sont nettement plus portés à voter pour François Hollande au second tour (un tiers) ou à s’abstenir (un gros quart) qu’a voter pour le président sortant (62% pour les catégories moyennes et supérieures). Le second tour est donc encore loin d’être joué. 

 

Tableau 9. Reports déclarés des électeurs de Marine Le Pen du 22 avril au second tour (%)

 

Hollande

Sarkozy

Abstention, blanc

Genre

Hommes

Femmes

 

31

28

 

53

35

 

16

37

Catégorie socioprofessionnelle

Moyenne et supérieure

Populaire

 

19

33

 

62

40

 

19

27

 



[1] Enquête TNS Sofres/Sopra Group avec Sciences Po Bordeaux, Grenoble et Paris (TriÉlec) pour TF1/Métro,

effectuée par téléphone le 22 avril auprès d’un échantillon national représentatif des Français inscrits sur les listes électorales en métropole, méthode des quotas.

[2] Cette moyenne cache en fait deux groupes contrastés. L’électorat populaire et « niniste » du FN , à la fois plus détaché de la pratique religieuse et  moins conformiste sur le plan de la morale, accepte plus l’homosexualité que  l’électorat « droitiste » de petits patrons et de petites classes moyennes.  Inversement le vote lepéniste s’élève (plus de 20%) chez les plus favorables et chez les plus hostiles à l’adoption. Il en va de même pour les attitudes à l’égard de l’économie, les ouvriers se montrant beaucoup plus interventionnistes que les petits patrons. On n’a pas la place de développer ici les clivages internes de cet électorat. Voir N. Mayer , Ces Français qui votent Le Pen, Paris, Flammarion, chapitre 12 « Un vote , deux électorats ».

[3] Voir V.Tiberj, La crispation hexagonale , Paris, Plon.Fondation Jean Jaurès, 2008 et  S.Bornschier, Cleavage Politics and the Populist Right: The New Cultural Conflict in Western Europe, Philadelphia: Temple University Press, 2010

[4] Voir N.Mayer et V. Tiberj, “Do Issues Matter? Law and Order in the 2002 French Presidential Election”, Michael Lewis-Beck (ed.), The French Voter: Before and After the 2002 Elections, New York, Palgrave, McMillan, 2004, pp. 33-46 et N.Mayer “Why Extremes Don't Meet: Le Pen and Besancenot Voters in the 2007 French Presidential Election”, French Politics, Culture and Society, 29 ( 3), Winter 2011 , pp. 101-120..

[5] Voir N. Mayer, Ces Français qui votent Le Pen, Paris, Flammarion, 2002, p.84-86 ainsi que les travaux sur le « racisme des élites » par exemple W.Ruth, T.A. Van Dijk (eds.), Racism at the top. Parliamentary discourse on ethnic matters in 6 European states, Klagenfurt, Drava Verlag.

[6] H.G. Betz, Radical Right-Wing Populism in Western Europe, Palgrave McMillan,  1994  et T.E Givens, “The Radical Right Gender Gap”, Comparative Political Studies, 37(1), Février 2004, p.30-54




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Utilisateur inconnu,
28 avr. 2012 à 08:37
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