Écoute le chuchotement du silence

Écoute… Écoute, m’a -t-on dit.

Écoute… Écoute le chuchotement du silence et la parole frémissante
qui vient de l’ombre et de son épaisseur !

Écoute… Écoute, m’a-t-on dit.

Écoute… Écoute la parole-énigme qui sèmera la vie et ordonnera le désordre.
Infatigable parole. Insoumise, elle respire pour encore frémir à l’appel de l’incertain.

Écoute… Écoute ton corps et ses signes, m’a-t-on dit, celui qui voit,
entend et sait et ne garde de toi que l’étendue de ton absence.

Il demeurera un corps doux d’oubli, un fruit de mort.

Si, dans le miel de son désir, les formes ne te suffisent pas,
alors ne le crie pas en vain.

Écoute… Écoute le peu de l’histoire qui reste de nous.

Écoute la rencontre avec la voix qui ne te dispense pas de la plainte.

Et maintenant que tu le sais, que tu as écouté, que tu as marché dans la voie du récit
et que tu n’oublieras pas mon visage et celui des autres, tu apprendras, comme l’eau,
que ce qui t’attend ne sera ni l’ombre, ni la clarté,
mais cette rencontre, cette passerelle d’où surgit brusquement toute chose soudaine,
étrange et incertaine.

Écoute… Écoute, m’a-t-on dit, cette passion douce-amère qui te parle de toi-même
et de ce que tu aurais pu être ou de ce qui fut toi.
Il y a bien plus encore.

Écoute… Écoute, m’a-t-on dit, on est venu t’arracher à ton nom et auquel nul ne répond.
Ton nom est une terre à venir et un rêve perdu qui vient battre les syllabes de l’existence.

Écoute et vois les passeurs de mots, ceux qui épient les deux rives de la question ;
quelque chose sur leurs lèvres s’est égaré.

Dans les commissures de leur geste quelques signes errent jusqu’à la dissolution.

Écoute le miroir qui se tait et garde de toi le reflet de sa parole.

Que ton règne soit :

Chemin, visage, passerelle, chapelet, silence, voix et distance,
désordre et sommeil pour que tu te souviennes.

Écoute… Écoute le visage qui frappe à ta voix pour que le chemin soit accompli pour toi.

Ici, sur cette passerelle, finissent les désirs inaccessibles, la parole impossible.
Ici finissent l’insomnie de la folie et la présence de dieu. Tout finit ici.

Peut-être que l’exil glissera entre toi et toi ?

Peut-être que la nuit bercera ton jour et viendra sceller à tes rêves l’absence ?

Peut-être que ton corps t’indiquera les prénoms des désirs que tu fuis.

C’est alors que tu écouteras retentir en toi quelque chose à garder
telle une promesse d’éternité.


Et puis, il y a le temps.



Tarek Essaker
[Tous droits réservés]





Les Cheminants

Préface


Face à un monothéisme incarné dans la figure du patriarche,
vérité et pouvoir absolus, sanctifiés,
soumis à l'approbation de Dieu et du système patriarcal,
qui ordonne le légitime et l'illégitime, le bien et le mal,
une femme répudiée, rejetée, femme de la chair,
considérée comme folle par la communauté
dans sa remise en question de la vérité et de l'ordre,
et dans le cheminement de son questionnement,
subit une injustice et l'installe dans la permanence du temps
jusqu'à nos jours.

Le fils illégitime devient le dépositaire des douze tribus d'Ismaël,
tandis que le fils légitime part en errance,
comme par une sorte d'inversion historique,
pour arriver au constat actuel d'un peuple face à l'autre peuple,
comme face à lui-même.

"Le dit obéissant et soumis" ("Ô Gamra") auquel s'oppose,
au fil de son cheminement,
Aghar une femme considérée comme folle.


Tarek Essaker



Généalogie


Gamra s’éteint dans sa seconde mort pour en ressusciter.
Voici la figure d’Aghar,
celle par qui une humanité n’exista jamais,
par qui un livre ne fut jamais écrit et un peuple de Dieu devint à jamais errant
en quête du signe perdu et de l’inadvenu.

Dieu a plus d’un tour dans son sac et il lui a plu de mêler les pistes,
de dissimuler le masque sous le visage,
l’homme a dit alors “énigme” et il a voulu savoir.

Le village s’est fait désert, les maisons sont rendues au sable
et la pierre s’est faite trace hésitante. L’homme a creusé la terre
pour enterrer les siens et les faire renaître.
L’homme a voulu exorciser le geste — et jusqu’au nom — de Dieu,
alors la folie se fit, elle aussi, figure.

Ici, la parole ruine le verbe. Ici, le verbe dissout tout écrit.
Le signe s’anéantit, les figures flageolent, figures de cire
exposées à l’ardeur de la face céleste.

Alors s’élève, sans cesse renaissante, celle qui communie,
la lune éternelle enfantée par le rêve d’une femme folle errante,
la lune qui illumine la nuit des hommes
et dissipe l’absolue clarté d’un dieu sans concession.


Aghar, celle qui ne connaît du jour et de la nuit que la peur,

demeure la clarté dont l'aboutissement est silence.



Elle ôte la nuit à la nuit,

au bout de son sein, elle attend le mot d'eau qui manque.

C'est ainsi qu'on parle d'Aghar la folle.


À l'improbable sacrifice d’Abraham répondra à jamais
la tendresse éperdue d’une femme interdite, Aghar.
Figure.


L’humanité.

De la dissolution d'Aghar dans le désert (d'humaine écriture) émerge,
figure ensablée, l'enfant, le fils légitime-illégitime
qui assurera et assumera le patrimoine-devenir des hommes,
de leur possible humanité…, face à la dissolution même.

Le prix payé-à payer sera l'errance au gré des hommes aussi,
de leur rencontre, de leur confrontation — aujourd'hui encore.
Tendons notre regard actuel vers les confins des déserts.
Des hommes et de leur inquiète vérité.
Il est encore un lieu de partage sans partage. “J'écrirai ton nom…”

Généalogie du livre, généalogie des livres.
Toujours des figures.
Bibliques, terribles, sensibles.
Figures "vraies".

Il y eût “La prairie des inquiétudes”,
livre d'enfance et d'adolescence de l'écriture,
espace latent, en devenir, espoir en construction…
au cœur de la souffrance.

Il y eût “Ô Gamra”,
le lieu, le moment, le statut (contradictoire) de la possibilité de la poésie…
au cœur de l'impossibilité même du lieu, du moment.
Installation-ininstallation poétique.
La parole s'institue dans son doute et sur le devant de la scène.
Gamra, figure, fille d'elle-même. Être poétique.

Il y a “Les Cheminants”, qui esquissent la voie, qui est la vie aussi.
Livre terrible.
Parole sensible qui creuse le drame d'une humanité
au cœur du destin impossible d'une femme.
Figure.
De l'orthodoxie des hommes au viol multiple de la femme (interdite).
De la geste des prophètes à la peur, à la souffrance d'un être blessé.
De cette blessure émerge du cœur du désert du livre, enfin,
la femme devenue intrinsèquement femme.


Qui es-tu, ô parole, ô Aghar ?

Sinon celle qui glisse et me déchire dans mon silence.

Promue à l'océan, blessée dans l'exiguïté de ton signe,

tu organises ton vide.

Ô, qui es-tu, si ce n'est une tendre certitude au seuil du réel,

une vaine échéance articulée ?

Sable dépouillé de sa nudité.


se demandait Aref


Vocable parmi les vocables, opaque au précipice de la mort,

foulée par la vérité et le mensonge,

tu demeures leur réalité inséparable et leur refuge nécessaire.


Les cheminants s'éloignent. Silence de leur parole(s)
dans le bruit silencieux du désert (des mots).
Demeure un cri… infini…

Aghar, impossible nom (à) jamais écrit.