Nue




… Je me tiens nue, face au vent dans les ruines interdites à mes semblables, dans l'oblique de la colère sous la vibrante passion de vivre. Mon rêve a pour haillon le silence de la nuit.

Je me tiens au fond d'une brèche sous le porche de la peur, dans mes pauvres mains l'éclat de quelque chose qui se tait. De part en part, mon cheminement est une attente qui s'empare du jour, dans le fracas lent de chaque lieu, de chaque rencontre.

Tard. Trop tard. Tout tonne à ma blessure. Tout sombre avec moi. Sombre, ce qui demeure au bout des lèvres. Lèvres qui s'obstinent à servir le désordre des mots et des terreurs. La volonté de respirer s'amenuise, mes geste se fossilisent. Tard venue du fond du chemin, tournée vers le vide, je saigne jusqu'à la racine, jusqu'au songe… à la criée, à la volée. 

Je me tiens dans l'effilé, dans l'épars, dans le rompre, dans l'exister, dans le veillé, dans le pourchassé, dans le ravivé, dans la rature. Qu'est ce que vivre et qu'est ce que mourir ?

Rien qui ne soit accompli ne suffira à apaiser ce qui lancine.

Je traîne mes peurs en laisse vers l'essentiel pour provoquer l'à-peu-près, entre deux poèmes, entre deux présages, parmi les cales des hasards.

Rien ne m'a rendu le monde habitable et la vie désirable. J'ai toujours marché et jamais d'un pas sûr, vers ma perte ou autre. Le battement de l'abîme était là et scandait ses envies.

Il a fallu se battre, livrer batailles et combats. Lentement, son refus de brûler sans piper mot, frissonne et cherche incessamment l'improbable trajectoire de la survie.

Ces temps derniers, elle vient, avec sagesse et patience, à larguer la démesure de ce qui en nous lancine la nuit, frappe, cogne, demeure et insiste en mouvement libre, lent, très lent, solaire et nu…


Extrait de Portraits, inédit, Bruxelles, 2009. 
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Entre Vocabulaire et Enfance



… Mains tisserandes des Hommes qui comme un fil tendu, par ci par là, improvisent et bordent l'abîme pour saisir un de ses bouts de vies, un de ses excès et tant d'autres. Devenues géométrie de l'exil et du vertige, ses mains scellent les absences à l'archipel des orages.

… Poussière trop bavarde, des négoces dans le vent plein. À la margelle du silence, les souffles calcifiés renvoient la mort, le long de rails froids avec une lenteur sans terme.

Elle marche parmi les interstices des terres, dans les jardins précaires et les carrosses encombrants des chaleurs étales. La colère dans la besace et l'oubli dans les lanternes. C'est encore elle, la vieille, l'ancienne.

Tout est au bûcher. Terre interdite de sanglots, de larmes, de mots, de mémoire, de syntaxe, de langue. L'absurde joue à la corde des vents insolents par trop de sens dessus dessous. Je donne, dit-elle, où ni l'averse ni la foudre ne font taire les pendules des canons.

Faire malice pour ne pas mourir, faire amour pour ne pas périr… en vouloir de rêves à l'insu de l'ennemi… C'est déjà là une insurrection… entre deux respirations… entre deux poèmes… entre quelques vocabulaires et enfances.

Deuil d'être toute en parole comme recoudre une nuit à une autre, comme s'exiler d'une aube à l'autre, comme célébrer des fleurs qui, à elles seules, dansent la clarté. Ombre et lumière, elle craint la nuit salée, le vide venu des falaises, dans le vertige, dans l'écart de ses impatiences.

Les voix brisées des bègues aux éclats de terreur, luisantes aux branches des arbres, vocabulaire reptilien qui prend corps, peut-être était-ce un cri d'enfant ? murmurait-elle.

Je ne sais que faire, contrebande de tourments, de meurtrissures, de chorégraphies écornées, rien d'accommodant, chiffonnées, arrachées, aveugles, d'un fatras assassiné.

Déchirure, et ce serait plus haut chaque jour, des yeux plus ardents, visages encore gris des traversées de la nuit. Plus grande que la distance, que l'absence.

Est-il bien vrai que la beauté n'est plus pour nous ?

Qu'avons-nous fait, comme pour aider, de mémoire, à traverser notre nuit et border la leur ? 

Qu'avons-nous fait des adieux et des peines les plus tenaces que les orties verbales, tenant pour une berceuse ?

Comme je me souviens mal, si mal, dit-elle.

L'empreinte de la terre gagne les ravines de mon regard par fragment, par coudée, par cendre, par ombre, par bouche, par éclat, par miroir, par aube, par alphabet, par barque, herbe frileuse, si froide, si fruste, telle une prière d'un si maigre savoir.

Tout autre renoncerait-il ? 

À n'importe quel moment, épuisé par les départs, les partances, les séparations, les meurtres, les disparitions, les adieux, après tant de fuites, d'attente.

À chaque fois la mort retrousse sa jupe ou le temps son tablier pour aller plus vite en besogne.

Vieille, aussi ancienne que l'épaisse couche d'argile desséchée, aussi vieille que sa première couche amoureuse dont elle n'a même plus souvenir.

La vue en déclin. On la nomme L'Ancienne.

Elle est grave gaie triste bruyante rieuse joyeuse drue vivante lumière taciturne la bleu agréable nostalgique taquine colérique comme un feu, non, plutôt comme un brasier épais et mystérieux. 

Ce bleu, n'est pas bleu, disait-elle, cet ocre non plus. Elle ne sait à quoi les mots lui font penser.

Tout au fond d'elle-même trouble, tremble, déforme, visible, absente. 

Elle tamise, elle filtre, elle ruse, cache, elle pleure, elle lance des pierres, rouvre les yeux et devine que le bleu n'est toujours pas bleu, plus léger, plus imprévisible, autant indéchiffrable que son regard.

Est-ce incongru ? Est-ce large ? Est-ce son sommeil ? Est-ce son drame ou sa tragédie ? Ou, est-ce un cimetière d' Hommes effondrés ?

Elle se penche au plus bas qu'elle, têtue, elle joue tour à tour avec l'ombre, le vent, les rumeurs, les indéchiffrables enfantines amours, les impatients miroitements des soubresauts, tout ce qui suit la fin de quelqu'un ou de quelque chose. Un enjouement, une glissade, un rire dans les migrations incessantes, des respirations tristes, des regards profonds pour que les traces restent. 

Si je lève les yeux vers le ciel, disait-elle, il est certain que le bleu ne sera bleu. Cela ne fait rien. Plus rien.

La perfectibilité d'en finir. L'allégresse de toucher âme et corps au chaos. 

Elle sonde l'aridité des pierres, dégrafe les blessures, une à une, persuadée que quelque chose est rompue. Quelque chose incessante à n'en plus finir, murmure de sous la terre. De sous ses pas. Vivace, d'une trappe à l'autre. Tant vrai que sans transition, elle brode un vide à l'autre espérant le retour.

Elle réemerge dans une partie perdue d'avance. Cela ne fait rien. De petite chose en petite chose, toute en torsade, elle arrivera à finir de mémoire, ce que ses ancêtres brodeuses lui ont appris…

Détrousser les langues, disait-elle, les reliefs des vivants et les morts, les mots, les broderies et les arbres pour être sauvée, pour circuler frondeur, à contre-courant, à contrecoup pour cueillir de si loin qui nous sommes. De si près, nos noms, invraisemblables parures où le monde tentait l'ordre dans l'oubli… 


Extrait de Les Fuyards, inédit, à paraître, Liège, 2010.
[tous droits réservés]

Publié initialement sur le-blog-a-vincent en mars 2010,
photo v.l. sur un [bon ou mauvais] motif de Tarek Essaker.



Oralité et Territoire





… Nous surprend le moment où tout semble pénible ou pour le moins difficile à supporter, où les choses et les pensées nous pèsent, traînent et nous agacent, nous révoltent, nous exaspèrent et où l'on pense à ce qui déjà peut nous rendre l'instant plus acceptable, abordable. 

Peu à peu, on entrevoit des lignes d'horizons et des possibles, on peut apercevoir la douceur de l'obscure voix basse des jours sans remède. On chemine, au hasard, rien ne vient à l'esprit, l'âme nue, la terre nous déserte. Rien ne peut nous abriter, on ne distingue rien, rien ne vient nommer ce qui est en nous, se trame avec nous, avec ou sans excès. 

Rien qui ne soit accompli ne suffira à apaiser ce qui lancine au cœur même de cette inquiète douleur sous sa forme silencieuse et violente. Nous harcèle alors, comme un vent du sud — tenace et orgueilleux — l' idée du dire, de tenter au plus loin de soi ce qui nous agite, nous accompagne brisé, en bribes, en lambeaux. 

On pense alors interroger sa parole, longer son âme, suspecter son corps, entendre son chant, ameuter les signes, déceler son cri, capturer le visible comme le caché, à l'abordage de la vie, faire lecture dans ce qui nous habite. 

À tout réfléchir, on cherche de l'ombre, un endroit où s'apaiser, prendre de la distance, faire distance, faire chemin, faire parole, se poser, faire chant de ce qui, en nous menace, terrifie, cède, fait voler en éclat, vient à bout de nos espérances, de nos innombrables et indéchiffrables croyances, à bout de nos aimances. 

On hésite, on tâtonne, on fouille, on sollicite le corps, les organes, on cherche, on suscite les sens et les envies. 

Généralement, ou à l'accoutumée, on trouve refuge, on réfléchit pause, on construit ombrage, fraîcheur, autour, alentour, tout près, très proche, au milieu des traces, entre les empreintes, au milieu des corps et des chants. Voir prendre forme et force ce qui est de l'ordre du possible à partager. 

On pense lieu, berceau, faire vivants nos inquiétudes et doutes, faire histoire et parole de nos désirs. On espère toucher à ce qui émane de la source de nos tambours et bégaye dans nos âmes. Inventer des détours, des forces, des désordres. On espère habiter aux bords des rives, dans les cales d'un navire, en cercle autour d'un sable vagabond, à l'ombre d'un arbre voyou, blottis à plusieurs, l'un contre et avec l'autre. 
 
Commence alors la traversée, s'amorce la parole et se fait territoire, scintille l'éclat des silences et commence l'errance. Les paroles, les dires finissent par nous habiter et faire éruption, faire lentement vague, mouvement, frémissements, faire chant, force, faire dés-amarre et désamorce, sans prétention, sans bâtir, juste l'idée de partager, bégayer, juste désir, juste conter une histoire sans histoire, des bribes de vies à venir, à inventer, à saisir, à zébrer ce qui fait routine et faire juste vivant. 

Non sans souffrance, se faire relais tout en solitude, se faire tambour, recueillir, moissonner, semer, ramifier toute parole à toute autre à venir. Les dires se conjuguent, se portent, fusent, bousculent, prolongent, abandonnent, fissurent, se croisent et quittent des chemins pour d'autres plus loin…



Extrait de À l'ombre de l'arbre voyou, inédit, Liège, 2010,
dédié à la mémoire de Mohamed Hakim Akalay (1945-2010).
[tous droits réservés]

Publié initialement sur le-blog-a-vincent en septembre 2010,
photo v.l. : portrait de l'arbre solitaire (l'arbre voyou ?)






Trouvaille dans le grenier du temps



À l'Homme de franchir les limites de ses peurs, de les nommer, de les appeler et fortement les crier. De plus en plus brûlant, son cri de refus se serre. Il ne dépend que de lui de renoncer à ses propres lâchetés et se convaincre qu'il n'est plus bien loin. Essoufflé, épuisé par les battements de ses craquelures, il aura conscience de sa longue agonie et de la nullité de son insignifiance. Plus encore, il verra sa mort s'étendre comme s'étend le désert et s'élever comme s'élève une dune pour rendre de l'ivresse un véritable désastre. Cet être sera un halluciné. Une vision inexorable de la défaite de la vie. Se réduit alors son sentiment de l'existence à un néant qui rampe et ne trouve d'échappatoire que dans sa fertilité. L'infini du monde n'est-il pas l'illimité de l'Homme qu'il concède à lui même et un motif sérieux pour donner et se donner la mort ? 



Extrait de Le même livret, poèmes (croisés) de Tarek Essaker et Nisse,
supplément de C4, n° 99-100, septembre-octobre 2002, Liège.