Nourris aux Saints
(Les Quatre Noble Vérités)


Soyons spirituels

On dit que la nature de Bouddha est compassionnée, réaliste et sereine.  Elle ne s'interdit pas pour autant une certaine forme d'humour dès lors que celui-ci sert la compréhension. Il n'y a rien de cynique. C'est parce qu'il est réaliste que le discours du sage est direct. Ne dites pas d'un chirurgien qu'il est méchant s'il vous fait mal. Considérez plutôt qu'il veut vous sauver, même s'il vous fait mal. 

Ce texte s’adresse à deux lecteurs : 

- le premier a déjà fait l’expérience de la spiritualité. Il a erré d’un groupe spirituel à l’autre, d’une tradition à l’autre, d’un gourou à l’autre en se convainquant à chaque fois qu’il avait trouvé LA voie. Puis, quelques mois, années ou décades plus tard, il doit admettre sa méprise. Ses cheveux ont blanchi, sa pratique s’est fanée dans la morosité des accumulations de mantra, sa méditation a tourné au rituel, mais il n’a rien trouvé en dehors d’une bande de copains. Il a seulement abdiqué dans une attitude qu’il prend pour le renoncement. Il s’est recroquevillé dans sa « pratique », dans son dogme, dans son effroi de perdre ses repères et dans son cocon égotique décoré façon spiritualité.

- le second a l’esprit neuf, l’esprit du débutant. Il est vierge de toutes les combines spirituelles et n’a pas encore été subjugué par le maître. Il est encore propriétaire de son doute, de son scepticisme et de son discernement. Ainsi  que  déjà  préconisé  par  Bouddha1,  il  ne  croit  pas  sur parole. Il met à l’épreuve et ne se départit jamais de son esprit critique. Les textes « sacrés » ne l’ont pas encore hypnotisé, particulièrement quand ils l'incitent à rompre ses liens familiaux pour s'en remettre au gourou dans une dévotion totale (Kunzang Lama’i Shelung2).

1: traduction du canon des textes en langue pâli, conservé à Sri Lanka : "Ne vous fiez pas à ce qui a été acquis par une écoute répétée, ni à la tradition, ni à la rumeur, ni à ce qui est contenu dans les écritures, ni à l’injonction faite, ni à un axiome, ni à un raisonnement spécieux, ni au biais lié à une notion qui a fait l’objet d’une réflexion, ni à la capacité apparente d’un autre ..."   

2 : « débarrassez-vous de toute mauvaise pensée concernant le maître et le Dharma, ne critiquez ni ne trompez vos frères et compagnons spirituels, soyez libéré de fierté et de vanité, abandonnez toute mauvaise pensée. Car toutes sont la cause d’une renaissance inférieure ».

Bouddha aux pommes

Ce texte ne s'adresse donc pas au plus gros des adeptes qui ne se trouvent ni dans le premier, ni dans le second groupe des lecteurs. Car la plupart ne sont plus assez neufs pour douter, et pas encore assez désabusés pour remettre leur parcours en question. On ne peut rien verser dans une tasse pleine. Ils sont dans l’extase de la lune de miel, de l’exotisme, du spirituel, de l’ésotérisme, des maîtres et des saints. Le monde leur fait peur, mais on leur a promis la sécurité derrière un voile couleur safran qui leur donne bonne conscience, caresse leur ego dans le sens du poil et fait bonne impression sur l’entourage. Comme ils ne sont plus accessibles, il faut les laisser en paix.                                                                                                                                                  8

Première question : Le Bouddha était-il bouddhiste ?

Pour tout étudiant sérieux, pour celui qui refuse de céder aux sirènes du sacré et du spirituel, pour celui qui refuse de baisser la garde devant les manipulations de l'ego, une question politiquement incorrecte se pose: « et si le message du bouddhisme n’était pas le message du Bouddha? En d'autres termes : « et si le sobre énoncé des Quatre Vérités ne correspondait pas à la dialectique des Quatre "nobles" vérités de la littérature bouddhique»?

Cet étudiant est sérieux car il a gardé l'objectivité et la neutralité propre au chercheur. Il a le culot mais pas les préjugés. Il craint ses propres projections. Contrairement au vétéran défraîchi par des années de pratiques, il est neuf et héroïque dans sa détermination à découvrir les choses telles qu'elles sont. Il a l'audace de poser les questions qui embarrassent, déconcertent, déroutent et ébranlent l'échafaudage sur lequel siège la doctrine. Il est iconoclaste et ne s'embarrasse pas de tact face à l'ennemi qu'il devine.                                                                                                                                                                           11

Crise de foi

Or il pressent quelque chose de colossal : un bug dans le saint programme, un virus infectant les écritures, vérolant les gourous et contaminant les pratiquant(e)s, une discrète mais efficace manipulation d’un ego déguisé en sauveur.

On ne peut pas connaître les paroles originelles de Bouddha. Son époque ne permettait pas de les inscrire. Elles ont été transmises oralement puis érodées par le temps et les interprétations. On ne peut que les inférer à partir de ce que les traducteurs et les exégètes ont bien voulu nous laisser.

Mais ce qu’on nous a légué - les Quatre "Nobles" Vérités - présente trop d’anomalies pour être gobé tel quel. Les adeptes ne feront pas l’économie d’une indigestion en fin de parcours. C’est pour leur éviter des flatulences métaphysiques que s’impose un réexamen du bouddhisme en général, et du premier sermon en particulier. 

Le but est de prévenir d’un risque : celui de stagner ou progresser à reculons sur une voie spirituelle. Ce qui est dit pour le bouddhisme peut être extrapolé à toutes les autres religions, croyances et superstitions. L'objectif n’est pas de contrer les dogmes, mais de montrer, à partir de l’un d’entre eux, comment une simple complaisance intellectuelle peut retourner une rhétorique au profit d’un ego que l’on prétendait démasquer. Le piège est le même partout.

Dans le bouddhisme, les Quatre Nobles Vérités représentent l’alpha et l’oméga, la Voie, la spiritualité portée à son faîte. Elles condensent l’entièreté du dogme et de la pratique. Elles répondent à toutes les questions dès lors que l'on accepte le concept de réincarnation.

Mais il en existe deux versions:

- la première n’implique pas l’ego et exprime l’éveil, ce sont les «Quatre Vérités».

- la seconde est le fruit d’une vision limitée que l'on appellera pour la distinguer, «les Quatre "Nobles" Vérités». Mais ce qualificatif de "noble" est inutile pour traduire le monde tel qu'il est. C'est en réalisant les travers des «Quatre "Nobles" Vérités» que l'on comprendra le sens des «Quatre Vérités».

Notre étudiant sceptique entend déjà les cris d’orfraie des gardiens de la loi, des anges, du gourou et des protecteurs courroucés. Mais dans son innocence et son bon droit, ces gesticulations l’amusent. Sa confiance va naturellement dans un Bouddha qui lui conseille de mettre la doctrine à l’épreuve comme le joaillier avec son or. Il peut et doit enquêter, questionner et résister aux discours séducteurs jusqu’à exposer l’invraisemblable : le mécanisme insidieux de l’ego.                                                                                                                    
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Deuxième question : bonheur ou sérénité ?

Ainsi qu'indiqué au début de ce texte, on trouve deux populations dans le bouddhisme et les autres religions :

- celle qui s'en tient à une amélioration de ses conditions de vie, à un apaisement de sa peur de vivre, à plus d'argent, de santé ; bref, au bonheur promis.

- celle, minoritaire et radicale, qui entend poursuivre jusqu'à la sérénité, quoi qu'il en coûte. 

En effet, notre étudiant, parce qu'il est sincère et scrupuleux, est troublé par une interrogation supplémentaire. Le bouddhisme le rend présentement heureux. Pourquoi ? Ce bonheur est-il authentique ou la projection euphorique d'un ego travesti en pratiquant. Non seulement a-t-il l'aplomb de questionner le bouddhisme lui-même, mais aussi son fruit. En entrant dans le bouddhisme il cherchait moins à être heureux qu'à trouver la vérité, la libération. Mais le confort spirituel dans lequel il se trouve maintenant l'éloigne de sa motivation première. Il est temps qu'il réagisse, car il y a autant de différence entre le bonheur et la sérénité qu'entre le jour et la nuit. 

S'il s'avérait que le bonheur dont il est question n'avait rien à voir avec la sérénité du Bouddha, le bouddhisme équivaudrait à la méthode Coué : un entraînement au contentement, ce qui n'est déjà pas si mal. Il importe simplement d'être clair et de ne pas confondre bouddhisme et Bouddha. L'un entraîne au bonheur, l'autre est synonyme de libération. En termes d'entraînement au bonheur, le bouddhisme donne une méthode éprouvée, mais en termes de réalisation, la méthode Coué enfonce.

Le bonheur (ou le plaisir) dépend de son contraire comme la gauche dépend de la droite. Il n’en est pas de même de la sérénité. Le plaisir a un centre, alors que la sérénité n'en a pas. "Quelqu'un" est heureux - ou malheureux - mais "personne" n'est serein. Prenons l’exemple du rêve classique et comparons-le au rêve lucide (où l'on prend conscience de rêver). Attaqué par un tigre, le rêveur passe par toutes les affres de l’angoisse car il croit à la réalité de son cinéma. Mais si son rêve est lucide, le tigre est vu pour ce qu'il est : une simple manifestation de l'esprit. Le dormeur s'en amuse. La sérénité survient quand les choses sont vues telles qu’elles sont, dans leur non-matérialité et leur humour. Il y a une différence fondamentale entre bonheur, fruit d’un conditionnement et sérénité, synonyme de réalisation.                                                              28

Compendieux1 (… et en bouddhas)

Ainsi, pour résumer, deux questions sont posées :

- 1) De même qu'un livre ne dépasse jamais les limites intellectuelles de son auteur, le bouddhisme n'est-il pas la version limitée du message du Bouddha, la version étriquée de ce qu'en ont compris ses successeurs ?

- 2) Corollaire : son fruit est-il authentique ou artificiel ? Le bonheur bouddhiste n’est-il pas la carotte qui nous éloigne sournoisement de la question essentielle : la libération ?

1 compendieux (vieux). Exprimé en peu de mots: court, bref.   

Bon plan

Les Quatre Vérités du Bouddha - ou les Quatre Nobles Vérités du bouddhisme - fournissent tout naturellement le thème et le plan de ce texte. Il s'agit de réaliser comment chacune de ces "Vérités" peut conduire à l'impasse ou à l'éveil selon qu'elle est abordée avec un esprit conventionnel ou un esprit neuf. 

Bouddhisme pour les nuls

"Bouddha" signifie éveillé. C'est le surnom dont on a abusivement gratifié Siddharta, car il était évidemment le seul à avoir cette autorité. Son vrai nom est Siddhartha Gautama, du clan des Shakya établi à la frontière entre l'Inde et le Népal. Qu'il ait ou non historiquement existé ne présente pas d’intérêt. Son surnom est simplement adopté comme symbole de réalisation. 

RDV de cinq ascètes

Après son éveil sous le figuier de Bodhgaya (25°N, 85°E), Bouddha resta assis et se tut car il savait qu’aucun langage ne pourrait jamais transmettre son éveil. On peut transmettre un savoir mais pas une réalisation. Son silence dura quarante neuf jours, jusqu’à l’arrivée aérienne de Brahma qui ne voyait pas les choses comme lui. Ce dernier le supplia de reconsidérer son avenir et agrémenta le « deal » d’une très jolie conque nacrée en forme de porte-voix pour propager les enseignements. Pas vraiment fâché de quitter sa touffe1 au bout de sept longues semaines, Bouddha se leva, s’étira, et avisant d’anciens camarades de régime (les cinq ascètes), leur dit leurs quatre vérités. L’histoire retint ce premier sermon sous le nom des « Quatre Vérités ». Le bouddhisme s’en empara, les anoblit et les énonça comme suit :  

- 1) la Noble Vérité de la souffrance

- 2) la Noble Vérité de l’origine de la souffrance

- 3) la Noble Vérité de la cessation de la souffrance

- 4) la Noble Vérité du chemin qui mène à la cessation de la souffrance.

Ainsi présenté par le bouddhisme, il s’agit d’une progression séquentielle, soit en quatre étapes, soit en deux couples de causes et d'effets (2 et 1, puis 4 et 3). Il embarrasse à plus d’un titre : 

- la notion de progression implique celle de temps. Or l'éveil ne s'inscrit pas dans le temps. On imagine mal que l'on doive se soumettre au temps pour s'affranchir du concept de temps.

- les Quatre Vérités sont énoncées dans l'ordre 1,2,3,4 ou 2,1,4,3. Mais on omet la troisième version, celle de Bouddha, où 1,2,3 et 4 surviennent au même instant.

Devant ces paradoxes, les érudits apaisent rapidement nos troubles (et les leurs) par des explications casuistiques. Sans le savoir ils se font les avocats de l’ego. En s'engageant dans des méandres intellectuels savants, ils jettent un os à l’esprit qui, tandis qu’il le ronge, reste focalisé sur le superficiel et se laisse choir dans une béatitude qu’il prend pour l’illumination.

Bouddha ne peut pas être bouddhiste. L'idée même d'une congrégation, de disciples ou de successeurs est antinomique avec sa réalisation. Le mythe est né de ses épigones, pour au moins trois raisons:

- dans la douleur du deuil, ils ont voulu prolonger l'existence du maître en conservant ses paroles. Ils en ont retenu les mots, mais pas le sens. Ils ont transmis ce qu'ils en avaient compris, dans le cadre des conditionnements et du paradigme de leur temps.

- la parole et l'écriture sont des outils de communication et, comme tous outils, limités. Son message a donc été mécaniquement altéré et réduit.

- Enfin, ces légataires auto proclamés d'une réflexion érigée en mouvement philosophique ont dû faire face à des contraintes économiques et politiques. Au sixième siècle avant votre ère, les écoles philosophiques étaient florissantes en Inde. La philosophie y était ce que la cuisine est aujourd'hui à la France et les tulipes à la Hollande. Ces écoles subsistaient des largesses seigneuriales, octroyées selon leur aptitude à défendre leurs thèses. Une défaite entraînait la disparition de l’école. En vue de ces joutes oratoires, il fallait un ensemble cohérent, facile à exposer et à comprendre. Les paroles de Siddhartha Gautama n’ont pas échappé à cette nécessité. Le message initial, profond, simple et immédiat, a été retraduit en une machine de guerre philosophique, une rhétorique populaire, une dialectique structurée et intellectuellement digeste, capable de vaincre et de répondre à toutes les questions existentielles. 

Il y a donc quelques raisons pour que le message de Siddhartha ne soit pas tout à fait en phase avec ce que nous a légué le bouddhisme.

1: herbe kusha

L'ego land

Le disciple lutte pour l'illumination, mais le sage se contente de découvrir la nature de l'ego.  Le premier utilise l'intellect, mais le second s'en garde car il a compris deux choses :

- l’intellect est un processus mécanique et logique. Ses créations sont également mécaniques et logiques. Sur le plan de la dialectique on ne trouvera pas de faute dans la progression en Quatre Nobles Vérités. Il fonctionne en circuit fermé, auto créé et auto démontré. Il ne va pas plus loin que l’outil qui lui a donné naissance: l’intellect. C’est l’expression poétique et spirituelle de l’intellect, construite pour impressionner l’intellect et le contenter en répondant à toutes ses interrogations. C’est une fabrication de l’ego à l’usage de l’ego. 

- Le fait de vouloir démontrer n’est pas anodin. Comme en physique moderne, l’expérimentateur fait partie de l’expérience. On ne peut qu’être sur ses gardes quand on laisse l’ego démontrer ses propres errements.

La matière grise ne suffira pas à démasquer le virus infectant le « noble » et le « sacré ». Il faudra recourir à un autre outil, non intellectuel celui-là : la vision directe (insight). Mais la vision directe est insaisissable. On n’en dispose pas à volonté. Elle se manifeste - éventuellement - en même temps que la réalisation de l’absurde, comme dans les maïeutiques de Socrate et de Nagarjuna. Elle se manifeste dans une compréhension apophatique ouverte du monde (par opposition à l'apophatisme intellectuel fermé de la théologie).

La négation est une façon de concevoir. On peut faire une erreur en décrivant ce que les choses sont, mais on n'en fait pas en dénonçant ce qu'elles ne sont pas. Plutôt que de s'épuiser à découvrir "ce qui est", il vaut donc mieux se consacrer à réaliser "ce qui n'est pas". "Ce qui est" n'est autre qu'une projection de l'ego, mais "ce qui n'est pas" s'en est affranchi. 



Première Noble Vérité


Bodhi building

La Première Noble Vérité s’appelle traditionnellement la vérité de la souffrance, duhkha en sanskrit : « Voici, ô moines, la noble vérité sur la souffrance : la naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, être uni à ce que l’on n’aime pas est souffrance, être séparé de ce que l’on aime est souffrance, ne pas obtenir ce que l’on désire est souffrance. En résumé, les cinq agrégats d’attachement sont souffrance » (trad. d’après W. Rahula).

Pour faire plus court: la vie est un tourment, occasionnellement interrompu par quelques intermèdes de souffrance. C'est évidemment une caricature car cette traduction de duhkha  est incomplète. Il vaudrait mieux lui substituer des termes comme "insatisfaction", "gêne", "conflit", "frustration", "manque", etc. C'est sur la base de cette traduction raccourcie que les premiers missionnaires catholiques ont catalogué la doctrine en "négative", "pessimiste" et "diabolique". Mais le message de Bouddha est factuel, ni pessimiste ni optimiste (ni diabolique): juste les choses telles qu'elles sont. 

Quand la réalité de la frustration s’impose, deux attitudes sont possibles :

- soit bouddhique (celle du bouddhisme)

- soit Siddhartha-Gautamique (celle de Bouddha)

La première se saisit de la souffrance comme d’un point de départ. On y lit déjà l’idée d’en expliquer la cause (Deuxième Noble Vérité) afin de s’en libérer (Troisième Noble Vérité). La seconde attitude, plus révolutionnaire, ne se laisse pas entraîner à la facilité. Elle se campe dans la pure observation inquisitrice de la souffrance.                                                                                    19

Veaux, vaches à lait et vaches sacrées

Dans la première approche, la souffrance est conçue comme une « chose » extérieure qu’il convient de pacifier ou de détruire. Dans la seconde, on ne juge pas, on ne fuit pas, on accepte même la possibilité d'ETRE la souffrance. La première correspond au sens commun, à la « raison », à l’absence de réflexion, à l’abdication grégaire. La seconde ne cède pas à la tentation des habitudes, même traditionnelles, même saintes et sacrées, et résiste dans une posture d’investigation attentive, neutre et détachée.

Le discours des « guides spirituels » tend à nous conforter dans l’idée que l’homme serait naturellement à la recherche du bonheur et qu’il veut en finir avec la souffrance. Ce tropisme vers le bonheur serait normal, moral, évident et indiscutable. On pourrait donc l’adopter comme point de départ de toute recherche spirituelle, sans avoir à le démontrer.

Justement si, on ne doit pas l'accepter sans démonstration. On doit exiger d’en discuter, car il y a au moins deux points faibles dans cette affirmation. Les points mineurs sont souvent capitaux. Ne dit-on pas dans le zen qu’ « un cheveu sépare le ciel de la terre ». A un cheveu près, on peut se retrouver au paradis ou en enfer…                                                                                                        14

Le maillon faible

En alléguant que l’homme souffre, on confirme  implicitement et insidieusement son individualité en tant qu'entité souffrante. C’est le premier maillon faible. On ferait la même démarche en s’interrogeant sur la longueur de la barbe du Père Noël. L’évocation d’une barbe implique l’existence d’un(e) barbu(e). En évoquant l'accessoire, on confirme implicitement le principal. C’est la première ruse de l’ego.

Le deuxième maillon faible (l'idée qu'il serait naturel de rechercher le plaisir ou de solutionner les difficultés), vient de la séparation, a priori, entre chercheur et cherché. Tourner son regard vers l’extérieur à la recherche de bonheur - aussi spirituel soit-il - ou de solutions, pourrait très bien être un autre stratagème de l’ego en vue de se distinguer de sa recherche. La question doit être posée. L'esprit, continûment distrait par la quête de satisfaction et la résolution urgente-et-indispensable des difficultés quotidiennes, n’a plus le répit de s’interroger. Asservi par le superflu, il manque l’essentiel.

Reconnaître duhkha est une chose; s'engager tête baissée dans le combat contre duhkha en est une autre. C'est là où il faudrait marquer un temps d'arrêt, sortir de l'arc réflexe, se poser et ne pas se satisfaire du sens commun.

Hiroshima mon amour

On nous a éduqué à prendre le sens commun comme valeur refuge, mais le sens commun nous égare. L’histoire des civilisations (c'est-à-dire des conflits) est tissée de sens commun, de revanches patriotiques, de vendettas internationales et de frappes chirurgicales (Hiroshima : 100.000 victimes). Notre vigilance s’impose. Le sens commun a conduit au conflit planétaire, aux guerres fratricides, aux camps de concentration, aux génocides communistes, nazis, cambodgiens, aux épouvantables croisades chrétiennes et aux "incartades civilisatrices" et sanglantes des sarrasins. S’il part du sens commun, le bouddhisme est fragile, voire contestable. 

On ne joug pas avec les tortues

Le bouddhisme se sert de la souffrance comme d’un tremplin à la pratique religieuse. On y devine cette menace que si rien n’est entrepris, on demeurera prisonnier de la réincarnation. On disposerait d’un créneau exceptionnel pour se libérer des chaînes du samsara. Il y aurait, selon les écritures, autant de chances de retrouver pareilles conditions favorables que pour une tortue qui ne remonterait à la surface de l’océan qu’une fois tous les cent ans, d’enchâsser son cou dans un joug dérivant. La souffrance est le lot commun en ce monde, mais le serait aussi dans l’au-delà et dans les vies futures. On incite à la « diligence » tandis que l'on disposerait des maîtres et les conditions propices pour s'en libérer. La pression est claire. 

L’édifice bouddhique ressemble ainsi à une pyramide inversée de boîtes de conserve dont la première serait la Première Noble Vérité. Chaque couche de la pyramide ne tient que par le poids de la couche qui la surplombe. De la même façon un mensonge doit être cautionné par une série d'autres mensonges, qui eux-mêmes doivent être cautionnés etc. Malheureusement la première boîte de conserve est bancale. Elle a été déformée par une compréhension erronée : le regard bouddhique est tourné vers l’extérieur, vers une solution, vers l’action, donc vers un acteur qui n’est autre que l’ego. La pyramide du bouddhisme est donc branlante. 

Le samouraï : un homme d’intérieur

Le discours de Bouddha est radicalement différent. Il dénonce l’action et l’effort comme moyen d’atteindre l’éveil. La frustration et la souffrance sont là, mais pourquoi s’en détourner ? Pourquoi les éluder ? Pourquoi ne pas plutôt les explorer ? Le samouraï, le vrai, ne fuit pas. Il n’a pas à dégainer car son regard indique clairement à son « adversaire » que celui-ci est déjà vaincu. Dans cette attitude se trouvent à la fois l’engagement, l’action et le résultat. Ils ne sont pas distincts. Les Quatre Vérités non plus ne sont pas distinctes, mais les Quatre Nobles Vérités ont été réarrangées en séquence.

L’ego se renforce aussi bien dans le danger que dans le plaisir, dans la bravoure que dans la couardise, dans l’égoïsme que dans la générosité. Mais le samouraï agit sans égo; il est « mort » avant de combattre; il est donc invincible. Contrairement au bouddhisme, l'esprit de Bouddha est tourné vers l’intérieur, vers la nature de la menace plutôt que vers les solutions. Les solutions ne l’intéressent pas ; elles tendent à cautionner l'idée d'un chercheur indépendant de ce qu'il cherche. Il veut d’abord savoir qui est menacé avant de traiter la menace.

La peur de la vieillesse, de la maladie et de la mort nous angoisse. Le besoin réflexe est d'y mettre fin par quelque méthode que se soit: psychologie, spiritualité, médecine, suicide, ou Père Noël. On peut ainsi consacrer des ouvrages entiers au Père Noël et s'interroger sur son mode de vie, son habitat, ses moyens de locomotions, ses animaux, son âge et ses souffrances existentielles. Mais quand on réalise que le concept de Père Noël est un produit de l'imagination, toutes ces questions tombent, notamment celles sur ses angoisses face à la souffrance, la maladie et la mort. La question primordiale n'est donc pas de répondre aux angoisses du Père Noël, mais de s'interroger sur la réalité de ce dernier. 

De la même manière, plutôt que d'avoir constamment le regard tourné vers l'extérieur à la recherche de solutions pour calmer ses angoisses, peut-être devrait-on le tourner vers l'intérieur et s'interroger sur la nature du "moi" qui souffre. Avant de se lancer dans les prières, les rituels et les accumulations, peut-être devrait-on se demander QUI pratique et prie. 

Je gesticule, donc je suis

Il n’y a pas lieu de commenter davantage cette première Vérité. L’important est de rester sur ses gardes. Il faut comprendre la différence à la fois ténue et essentielle entre observer sans observateur et gesticuler à la recherche de solutions. Dans le premier cas on se passe de l’ego, dans le second on le renforce. L'éveil ne se conquiert pas d'assaut.   

Deuxième Noble Vérité

Mécanique antique

La Deuxième Noble Vérité, selon le bouddhisme, est celle de l’origine de la souffrance : « Voici, ô moines, la vérité sur l’origine de la souffrance. C’est cette soif qui produit la renaissance, le re-devenir, qui est liée à une avidité passionnée et qui trouve un nouveau plaisir ici ou là, c'est-à-dire la soif des plaisirs des sens, celle de l’existence et du devenir et celle de la non-existence » (id.).

Là encore nous laissons aux livres le soin d’entrer dans les détails. Notre intention est d’indiquer comment le bouddhisme s’empare du premier constat, la Vérité de la Souffrance, puis l’interprète pour générer une deuxième étape, la Vérité de la Cause, en introduisant au passage les concepts de temps, de cause-et-d’effet, et de karma.

La Deuxième Noble Vérité se situe au cœur du discours bouddhique. On y démonte le mécanisme de la souffrance et on lui substitue, par déduction inverse, un mécanisme de libération. Mettre un pied dans l’engrenage de l’illusion conduit immanquablement à la souffrance ; le mettre dans celui des pratiques installerait l’adepte dans un processus graduel le menant, tout aussi sûrement, à l’illumination. Il s’en remet tout entier au système et au gourou car la loi des causes et des effets garantit le résultat. En partant de la pathologie (l’ignorance) et en passant par l’étiologie (la cause) puis le chemin (la voie octuple), on aboutirait inévitablement à la guérison (la cessation).  

Combattre pour la paix et copuler pour la virginité

La rhétorique bouddhique est la suivante : l’ignorance est à la racine des passions, qui est elle-même à la base de nos motivations, de nos actes, puis de nos souffrances. Ces actes sont à l’origine d’effets qui, à leurs tours, sont les causes d’autres passions, frustrations et tourments dans un cycle ininterrompu (et très vicieux) appelé samsara. La conséquence semble aller de soi: il faut éliminer ces passions. On a la même fine logique dans les combats «pour la paix»: il faut éliminer les troublions.

Ainsi un nouveau champ de bataille se met-il en place où l’armement, c'est-à-dire la pratique spirituelle, est adapté aux propensions et capacités de chacun. On a le choix entre :

- éliminer les causes (les passions) par un tri sélectif de l’entourage, un refus de contact avec le sexe opposé, l’argent et toute autre source potentielle de passion (désir, colère, etc.)

- procéder au démontage intellectuel des objets de désir. La femme aimée, par exemple, est dépecée, découpée et désossée (mentalement1) pour en dissiper la fascination.

- réduire à néant la matérialité. On poursuit le démontage jusqu’au stade atomique, puis sub-atomique, pour atteindre l’absence de substantialité où toute passion devient absurde car dénuée de toute base.

1 : le même exercice peut être pratiqué physiquement, avec une tronçonneuse : une femme découpée en morceaux (même dans une malle Louis Vuitton), présente moins d’attraits qu’une femme sur pieds (même habillée par Tati). 

L’os à moelle

Ce n’était pas le message de Siddhartha Gautama. Le Bouddha n’avait rien à combattre, ni à éviter, ni à démonter. Tout combat implique un combattant et un ennemi. Le combat est synonyme d’ignorance et de souffrance. C’est l’ignorance mise en action. C’est le meilleur moyen de pérenniser les problèmes à partir desquels l'idée d'un «moi-existant-en-soi» trouve sa raison d’être.

La Première Vérité nous donnait un aperçu des manipulations de l’ego par la désignation d’un responsable: la souffrance. La deuxième vérité enfonce le clou et désigne le désir comme responsable des souffrances. On avait l’os, on a maintenant la moelle. L’esprit part au combat; l’ego jubile. Tant que l’étudiant vibrionne dans son ardeur à se purifier, à se protéger, à prier, à implorer des bénédictions, à compter ses mantras et à imiter les bodhisattvas, l’ego n’a pas à s’inquiéter. Il n’existe que par cette agitation.                                                                                        11

Être ou ne pas être !

A aucun moment du sermon de Siddhartha Gautama il n’est fait allusion à la nécessité de se «débarrasser» de la soif ou du désir. La conclusion a été tirée en l’absence de l’auteur. Désigner un responsable et vouloir l’éliminer est la réaction mécanique primaire de l’homme ordinaire et de sens commun. Mais Bouddha n’avait pas le sens commun.

Car il y a une autre alternative qui, elle, correspond à son message: explorer le désir sans le manipuler, sans l’éviter, sans le démonter, mais avec une attention totale où l’observateur ne cherche plus à se démarquer de l’observé. Voilà l'attitude révolutionnaire. L'observateur ne se ferme plus à l'idée qu'il pourrait être lui-même cette soif, cette avidité, ce désir; que tout ensemble désir, soif, nom, carte de crédit et patrie puissent être dénommés sous le vocable de "moi", un "moi" conceptuel  fallacieusement interprété comme un "moi-existant-en-soi". 

Le désir de subjuguer le désir

Posons-nous la question: si l’on doit mettre un terme au désir, qui le fera?  Le "moi"? Ce concept appelé ego? L’action de mettre fin à la soif, c'est-à-dire au désir, c'est-à-dire à l’ignorance, c'est-à-dire à l’ego, est entreprise par nul autre que «nous», c'est-à-dire par l’ego lui-même. Ainsi la Deuxième Noble Vérité peut-elle piéger en renforçant ce que  l'on souhaitait éliminer. Le Bouddha invitait à prendre conscience du désir comme d’une autre facette de la souffrance, de l’ignorance et du «soi», mais les gourous en ont fait un ennemi à abattre. On aboutit, paradoxalement,  au désir de mettre fin au désir. 

Deuxième couche (toujours pour les nuls)

Du point de vue du bouddhisme, la Seconde Noble Vérité représente la deuxième marche de l’escalier vers le nirvana. Mais du point de vue de Bouddha, la Deuxième Vérité n’est qu’une autre façon de décliner l’ignorance, un autre instantané de l’ego. Il nous demande de ne pas fuir la réalité de la frustration, dukhka, mais d’en explorer la nature, pleinement, complètement jusqu’à ne plus en être séparé; de ne pas détourner notre regard vers l’extérieur, vers nos projections, à la recherche de causes et de solutions, mais plutôt vers l’intérieur, pour constater que l’objet de notre recherche n’est autre que soi. La question n'est plus de savoir QUOI faire, mais QUI le fait. Il n’y a ni temps ni distance à parcourir. Il n’y a pas de but à atteindre et personne pour célébrer l’arrivée. Voir la nature du QUI sans détourner le regard EST la  libération car il n’y a plus personne à libérer et rien dont il faudrait se libérer.  La souffrance se dissout dans la compréhension même de sa nature.

Le message de Siddhartha Gautama est révolutionnaire, mais il est trop immédiat, trop proche et trop profond pour être compris. Ne pouvant le concevoir, les promoteurs du bouddhisme l’on réinterprété pour qu’il colle à leurs propres projections.

 

 Troisième Noble Vérité

Boire un petit coup …

La Troisième Vérité est celle de la cessation de la souffrance. « Voici, ô moines, la noble vérité sur la cessation de la souffrance. C’est la cessation complète de cette soif, l’abandonner, y renoncer, s’en libérer et s’en détacher » (id.).

Même en lisant bien, on ne voit pas qu’il faille détruire la soif à coups de bâton. Mais le bouddhisme ne veut pas gâcher notre bonheur, car la bonne nouvelle est qu’il existerait une possibilité de guérison. Nous savions que nous étions souffrant; le médecin nous annonce maintenant que le rétablissement est possible. Notre joie nous aveugle et c’est autour de cette bonne nouvelle que le bouddhisme rassemble ses adeptes. Sans broncher - avec enthousiasme même - ils adoptent les exercices, les rituels, les accumulations, les dévotions, les prières, les dons et les corvées de bénévoles. La «cessation» est la coupe de la victoire offerte au disciple consciencieux qui aura œuvré sur le chemin, la carotte qui le motive pour accepter d’en baver (restons polis) sur la voie. La Troisième Noble Vérité correspond à la troisième marche de l’échelle vers le nirvana.                                                                                                      13

T’as vu l’heure !

Pourtant il ne semble pas très logique de placer la vérité de la cessation à la troisième place dans une progression en quatre séquences. Elle aurait dû conclure, car le chemin précède habituellement l’arrivée. Alors pourquoi le Bouddha l’aurait-il placé «au mauvais endroit»? C’est comme le syndrome de la montre: quand notre montre retarde, la première réaction est de considérer que toutes les horloges du monde sont en avance. De toute évidence, la «logique» du Bouddha, n’était pas la même que celle de ses successeurs. On a donc rectifié la version Bouddha en s'autorisant quelques contorsions philosophiques. Certains maîtres tibétains n’ont d’ailleurs pas eu d’état d’âme; ils ont carrément inversé les places des Troisièmes et Quatrièmes Nobles Vérités après les avoir renommées dans un souci de « cohérence ».                                     9

Cessons de cesser

Malheureusement tel n’est pas le message de Bouddha. Les modifications dites «mineures» en ont complètement inversé le sens. La différence entre message de Bouddha et bouddhisme est à la fois imperceptible et colossale. Le premier correspond à l’éveil et le second à nos projections. Les adeptes auront des expériences, certes, des états de consciences inhabituels, des illuminations psychédéliques qui attiseront leur curiosité et les gratifieront aux yeux des frères et des sœurs du sangha, mais en termes de réalisation des choses telles qu’elles sont, ils n’auront pas fait un pas. L’esprit est comme la pâte à modeler. On en fait ce que l’on veut avec la manipulation, l’entraînement, l’accumulation et la répétition. Ce que l’on désire, on l’obtient toujours, avec drogues ou exercices, mais ce que l’on obtient n’est au mieux qu’un ersatz d’illumination qui dupe un moment, et au pire, un lamentable échec qui aura occupé une vie.

Tant que l’esprit reste focalisé vers l’extérieur en vue d’un but, d’un état à atteindre, d’une tâche à accomplir, il se leurre. La vérité ne s’invite pas dans l’effort car l’effort est la marque de l’ego. 

Vive la France !

Le message de Siddhartha n’a jamais incité à l’effort. Il invite à l’attention détendue qui survient précisément dans la réalisation de l’absurdité de l’effort. Les Quatre Vérités du Bouddha ne sont pas séquentielles mais quatre approches sous quatre angles sans que l’un prédomine. Quand on examine une statue, on peut l’aborder par le nord, l’est, l’ouest ou le sud. C’est toujours la même statue. La cessation de la soif n’est pas un objectif à atteindre, mais la conséquence instantanée d’une exploration de la souffrance. La souffrance, sa nature et sa réalisation sont les trois déclinaisons d’un même instant de réalisation. Les trois premières vérités ne sont pas séparées dans le temps. La séparation correspond à l’intervention de l’ego.

Regardons la soif elle-même, pleinement, sans la fuir ni la juger, dans une attention totale. C’est dans la réalisation même de sa nature que se dévoile son absurdité et qu’elle disparaît. Tel est l’éveil: un phénomène dynamique oscillatoire entre l’absurde et la réalisation de l’absurde. Dans cette réalisation il n’y a pas de centre, d’observateur, puisque son absurdité vient d’être mise en évidence. On est loin de l’ataraxie métaphysique des gourous. Le désir et la soif disparaissent quand leur mécanisme est exposé. Ils n’avaient d’existence que dans nos fantasmes.

On peut donc parler de libération de fantasme. Il n’est pas démasqué par l’effort, mais par l’attention. Prenons l’exemple du concept de «patrie» à cause duquel des populations entières se sont réciproquement décimées. Dès l’instant où, se détournant du discours démagogique, on réalise que le tracé diplomatique des frontières au milieu des forêts, des villages et des peuples correspond à un seul besoin paranoïaque de sécurité, le concept tombe de lui-même. Il n’existe plus. On en est libéré. On en est soulagé. De même ici, en percevant la nature du désir, non pas intellectuellement mais directement et instantanément, il disparaît. 

Guerre de cessation

Que peuvent faire les gourous ? On ne peut pas transmettre l’expérience de l’éveil. Les «maîtres» nous leurrent en se prétendant indispensables. Leurs «pratiques-secrètes-réservées-à-certains-initiés» accaparent l’esprit et dissimulent l’ego plus profondément encore. La vérité ne survient pas grâce au bouddhisme, mais malgré le bouddhisme. Elle survient - parfois - lorsque l’absurde est exposé et que les circonstances s’y prêtent. Dans l'oscillation dont on parlait, le bouddhisme est dans le zag et la réalisation dans le zig.

Le Bouddha ne parle pas de la cessation comme du résultat d’un travail, mais comme de la cessation d’une illusion, ce qui est radicalement différent. Tout effort implique une entité faisant l’effort. On ne peut pas s’entraîner à la libération d’une illusion. Ce serait un fantasme de plus. Qui dit entraînement dit méprise et utopie. On ne peut travailler à la cessation; c’est la cessation elle-même qui s’invite, et cela n’arrive qu’en l’absence de tension, dans l'attention (a-tension).

Alors que les Quatre Nobles Vérités du bouddhisme se présentent comme une progression temporelle vers l’éveil, le message de Siddhartha Gautama se place hors du concept de temps. Les concepts sont forcément limités. La vérité ne l’est pas.                                                                 14


Quatrième Noble Vérité


Octuple erreur

La Quatrième Noble vérité, ou vérité du chemin, est énoncée ainsi chez les bouddhistes : « Voici, ô moines, la noble vérité sur la voie qui mène à la cessation de la souffrance. C’est la noble voie octuple, c'est-à-dire la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l’action juste, le moyen d’existence juste, l’effort juste, l’attention juste, le recueillement juste » (id.).

Un problème nommé désir

Quand les contorsions sémantiques ne sont plus crédibles, il faut se résoudre à un changement pur et simple du contenu. Arrivé au stade de l’usine à gaz, la dialectique bouddhique devenait intenable. On s'en est sorti par une pirouette qui, dans ce cas, est la Quatrième Noble Vérité. Les trois premières Nobles Vérités s’écartaient progressivement du message de Bouddha, mais la Quatrième en est carrément l’inverse. D’une conséquence on a fait un chemin. En effet :

- La Première Noble Vérité se bornait à la constatation d’un fait: la souffrance. Une simple fissure par rapport au message de Bouddha.

- Dans la Deuxième Noble Vérité, le fossé se creuse. On y apprend qu’un «soi» innocent (l’ego) est injustement assailli par une cause hostile nommée désir (l’alter). D’où l’idée de s’en débarrasser.

- La Troisième Noble Vérité, la cessation, devient le but à atteindre, la victoire sur l’ennemi. Le pratiquant (le victorieux) est ainsi établi dans son statut de guerrier vainqueur de son ennemi. L’ego est comblé tandis que le fossé s'est élargi encore.

- Avec la Quatrième Noble Vérité, on n'en est plus à la fissure ni au fossé, mais au canyon. Le plan de bataille est détaillé. L’esprit devient totalement focalisé sur la tâche à accomplir et perd toute perspective panoramique. En se distinguant de sa pratique, le pratiquant est aspiré dans une aventure qui n’a d’intérêt que pour son ego. 

Faute d’être cru, le bouddhisme est cuit !

Le Bouddha n’aurait pas pu tenir un tel langage qui se serait inscrit dans une logique de renforcement de l’ego. Son message n’allait pas plus loin que l’expression des choses telles qu’elles sont: concis, immédiat et profond. Qu’y a-t-il de plus simple, de plus proche et de plus direct que les choses telles qu’elles sont ?

La Première Vérité constate la frustration, dans une attitude d’exploration interrogative et sereine.

La Deuxième Vérité décrit un autre aspect de la frustration: le désir. On l’observe sans chercher à s’en défausser. L’observation attentive aboutit à cette évidence: nous sommes cette avidité. Le «moi» est une fabrication de beaucoup d’éléments, dont le nom, le pays, le milieu, le compte en banque … et l’avidité. Il n’a aucune autre réalité en dehors de cet assemblage paranoïaque (se référer aux cinq Skandhas, ou comment construire un ego à partir de rien).

La Troisième Vérité en est la réalisation,

Et la Quatrième Vérité la manifestation dans la vie. Celle-ci devient juste, c'est-à-dire en adéquation avec les situations, c'est-à-dire avec les choses telles qu’elles sont. Le mode de vie est instantanément transformé dans chacun de ses (huit) aspects.

Ainsi la Quatrième Vérité n’est-elle en aucun cas une voie, un chemin ou un entraînement, mais une transformation de la perception du monde. On passe du monde onirique des concepts, aux choses telles qu’elles sont. Fort de cette réalisation, la recherche compulsive de sécurité disparaît et la façon de vivre change instantanément, automatiquement et radicalement. Les actes et les pensées sont libérés de leur conformisme inquiet et deviennent créateurs. De répétitifs et prisonniers du traditionnel, donc du temps, ils sont maintenant libérés, neufs, libres, indépendants de la mémoire, du futur et du passé. Les habitudes cessent, les décisions n’obéissent plus à des stéréotypes et le monde est vu dans sa fraîcheur spontanée, tel qu’il est


Conclusion


We are the world !

Le message de Bouddha n’est pas la propriété de Siddhartha Gautama. Il ne s’adresse pas aux seuls bouddhistes: les juifs, les chrétiens, les musulmans, les hindous et la multitude des autres croyants sont aussi concernés. On aurait pu tenir le même discours sur tout autre texte «sacré».

L'humanité a basé son fonctionnement sur le processus mécanique de la pensée. Le sentiment séparateur de "moi" en est la conséquence avec tout son cortège d'horreurs, de souffrances et de plaisir. Sur ce plan, le Pygmée et le New-yorkais sont frères. Au décor près, l'un et l'autre sont dans la même recherche de plaisir et le même besoin désespéré de sécurité. 

Nous sommes l’humanité et toute division, toute action contre elle, est une action contre nous-même. Si l'on voit le monde de cette façon, tel qu'il est, on est  dans la compassion. La compassion n'est pas une attitude ni le fruit d'un entraînement, mais la réalisation que l'on est le monde et l'humanité. Elle se manifeste dès qu'un seul d'entre nous est dans la souffrance, de la même manière qu'il nous est insupportable de voir notre enfant souffrir.  

Fin de "moi" difficile

Dans son illusion d’un «moi» intrinsèque, permanent et portatif, l’esprit est désespérément à la recherche d’une certitude. Si le «moi» était réel, il n’y aurait pas lieu de passer sa vie à s’en convaincre. On se trouve dans la situation du naufragé désemparé s’agrippant à une planche qui dérive. Ce frêle radeau le rassure pour un temps, mais dans son affolement, il finira par couler avec. Le bouddhisme et les traditions religieuses offrent un catalogue très complet de planches de salut pour tous les goûts (et toutes les bourses) afin de répondre à la question: comment sortir de la souffrance ?

Mais le message de Siddharta se résumait à cette question: qui est dans la souffrance? Si le naufragé connaissait sa véritable nature, il ne serait pas obsédé par son devenir. Il se détendrait et, s’apaisant, constaterait qu'il flotte naturellement. Il sait faire la planche: inutile de paniquer. Libre d’angoisse, ses actions seraient en adéquation avec la situation, précises, efficaces, comme celles du samouraï.

La réalisation de Bouddha n’est pas unique. Beaucoup d’autres, qui l’ont eue avant lui et l’auront après lui, sont restés dans l’anonymat. Sans l’intervention de Brahma, Siddhartha ne se serait pas manifesté. Son message, d’une simplicité extrême, se borne à formuler les choses telles qu’elles sont. Mais un message de caractère intemporel a du mal à se faire comprendre d’un esprit prisonnier du temps. Il en a résulté les interprétations que Brahma n’avait pas prévues.

Fonds de commerce

Étant donné que bouddhisme et Bouddha ne se posent pas la même question, ils n'ont aucune chance de trouver un terrain d'entente.  


Le bouddhisme (tibétain en particulier) a bâti un ensemble  dogmatique impressionnant transmis par des lignées de maîtres, de "grands" lamas, de Rinpochés, d’Excellences et autres Saintetés avec pompe, hiérarchie, rituels, transmissions secrètes, transmissions de pouvoir et autorisations de pratiquer. On explique aux adeptes que ces cérémonials impressionnants ont pour but d'éveiller leur sensibilité aux enseignements. 


D’autres, plus réalistes, conviendront qu’il s’agit d’une acculturation théocratique d’un autre temps dont l’exotisme vise souvent à tirer parti d’un juteux créneau ouvert par des occidentaux en mal de sécurité intérieure.