Les trois vérités


Le Problème de la Jeunesse Ouvrière et sa Solution par l'Action Catholique des Jeunes Ouvriers

par M. le Chanoine CARDIJN
Aumônier général de la JOC

Compte-Rendu de la Semaine d'Etudes Internationales de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, 25-29 août 1935, pp. 71-78.


26 août 1935. 


TROIS VERITES FONDAMENTALES dominent et éclairent le problème de la jeunesse ouvrière mondiale ; inspirent, expliquent et guident la solution que le jocisme veut y apporter.

1. UNE VERITE DE FOI. La destinée éternelle et temporelle de chaque jeune travailleur en particulier et de tous les jeunes travailleurs en général.

2. UNE VERITE D'EXPERIENCE. La contradiction flagrante qui existe entre la situation réelle des jeunes travailleurs et de cette destinée éternelle et temporelle.

3. UNE VERITE DE PASTORALE OU DE METHODE. La nécessité de l'organisation catholique des jeunes travailleurs en vue de la conquête de leur destinée éternelle et temporelle.

Une vérité de Foi : la destinée éternelle et temporelle des jeunes travailleurs.

1. De toute éternité, Dieu, par un don infini de son amour, a prédestiné chaque jeune travailleur en particulier et tous les jeunes travailleurs à participer à Sa nature, à Sa vie, à Son amour, à Son bonheur divin. Il a décidé de se donner, de se communiquer à eux, de les faire vivre de Sa vie, de les éclairer de Sa vérité, de leur faire prendre part à Son règne.

Les jeunes ouvriers ne sont pas des machines, des animaux, ni des esclaves.

Ils sont les fils, les collaborateurs, les héritiers de Dieu. “Dedit eis potestatem Dei fieri…conortes divinae naturae”. C’est leur unique, leur seule, leur véritable destinée, leur raison d’être, de vivre, de travailler, l’origine de tous leurs droits et de tous leurs devoirs.

2. Cette destinée n’est pas double : d’un côté éternelle et de l’autre temporelle, sans lien, sans influence l’une sur l’autre. Il n’y a pas une destinée éternelle à côté, à distance de la vie terrestre, sans rapport avec elle. Il n’y a pas une destinée - pas plus qu’une religion désincarnée. Non, une destinée éternelle incarnée dans le temps, amorcée dans le temps, se réalisant, se développant, s’atteignant, s’épanouissant dans le temps, dans la vie terrestre, dans toute la vie terrestre, avec tous ces aspects et toutes ces applications, toutes ces réalisations ; la vie corporelle, intellectuelle, morale, sentimentale, professionnelle, sociale, publique. La vie bien concrète, bien pratique, bien journalière. Pas plus que la religion n’est séparée de la morale, la destinée éternelle n’est séparée de la destinée temporelle. "Et verbum caro factum est et habitavit in nobis." Comme le Verbe s’est incarné et a habité parmi nous, ainsi la destinée éternelle de chaque homme s’incarne dans la vie temporelle, s’y développe et s’y réalise - semper et ubique, - sicut et coelo et in terra.

Il n’y a pas de solution de continuité, c’est la même et seule destinée. La destinée de la petite servante, du petit manoeuvre, du jeune fiancé, dans leur milieu habituel, qui est le cadre, l'atmosphère de leur vie ; au milieu de la masse de leurs camarades - leur prochain le plus immédiat - qu'ils doivent aider dans la conquête de leur destinée temporelle et eternelle.

Cette vérité fondamentale qu’on ne pourrait assez se rappeler, est à la base de tout le jocisme, mais il faut la voir, la regarder avec les yeux d’une foi totale, jusqu’au boutiste pour en constater la valeur révolutionnaire. Emitte spiritum tuum et renovabis faciem terrae.

Deuxieme vérité - Une vérité d’expérience.

La vie, les conditions réelles de l’existence des jeunes travailleurs, de la masse, de 99% de ceux-ci est en contradiction flagrante (absolue) avec leur destinée éternelle et temporelle. Il faut avoir le courage de regarder cette réalité, de ne pas la lâcher, pas plus qu’on ne peut cesser de regarder la réalité de leur véritable destinée éternelle et temporelle. Il faut demeurer avec les deux yeux au ciel et les deux pieds sur terre, aussi inexorable pour la brutalité des conditions de l’existence terrestre qu’inexorable pour les exigences de la destinée éternelle. Il faut prendre conscience de la réalité de l’âge, des conditions de travail, de l’influence, du milieu, des problèmes d’avenir à résoudre dans l’isolement, l’abandon, l’inexpérience. Les contingences actuelles ne font qu’exaspérer le côté tragique de l’opposition entre les deux réalités : chômage, crise, impossibilité de fonder un foyer, de nourrir des enfants. Et tout cela dans une vague de néo-paganisme sans exemple dans l’histoire : nationalisme, matérialisme, racisme, messianisme, communisme revolutionnaire, nudisme, sensualisme, amoralisme, autant de fausses mystiques qui se jetent surtout sur la jeunesse désemparée et guettée par le libéralisme, le laïcisme et l’athéisme.

Troisieme vérité - Une vérité de pastorale et de méthode.

Pas de solution extérieure, pas de solution arbitraire ; mais une solution de conquête organisée par les jeunes travailleurs et tenant compte de leur destinée éternelle et temporelle.

Pas de solution extérieure : Qu’on ne cherche pas une solution à côté de l’extérieur de la jeunesse ouvrière. Pas de solution à trouver dans le clergé, dans les parents, dans les instituteurs, dans les patrons, dans les pouvoirs publics. Tous ces facteurs peuvent et doivent concourir; mais ils ne peuvent pas se substituer aux jeunes travailleurs. C’est une affaire personnelle, une affaire propre à ceux-ci. C’est leur affaire.

Pas non plus la transformation d’un régime professionnel, économique ou politique. Les régimes peuvent être un obstacle ou un soutien. Mais le régime le plus idéal ne suffit pas. Il faut des hommes, il faut une action humaine, une conquête humaine.

Pas non plus de solution arbitraire avec les jeunes travailleurs : une organisation ou une formation fantaisiste, capricieuse, pour un but accessoire, à côté de la vie, du milieu et de la masse. Une telle organisation peut avoir du succès, de l’attrait momentané, mais elle ne peut résoudre la question, elle est à côté de la question.

Seule une organisaton de jeunes travailleurs en vue de la conquête de leur destinée éternelle et temporelle résoud le problème essentiel et vital, premier et fondamental qui se pose pour chaque jeune travailleur et pour tous les jeunes travailleurs.

Organisation par, entre et pour les jeunes travailleurs :
- organisation pour la conquête de leur vie, de leur milieu, de la masse en vue de leur destinée éternelle et temporelle.
- en vue de leur destinée double et unique à la fois.
- et pour cela une organisation ADAPTEE, spécialisée, à l’âge, aux conditions de vie, à l’avenir, à la destinée temporelle et éternelle des jeunes travailleurs.
- une organisation locale, régionale et nationale, une, disciplinée, autonome, vivante, conquérante, capable d’influencer et d’entraîner la masse des jeunes travailleurs, leur vie journalière et leur milieu habituel.
- une organisation qui soit à la fois et inséparablement une école, un service, un corps représentatif.

Une ECOLE de conquête de leur VIE LAIQUE, de toute leur vie personnelle, familiale, sociale, sentimentale, religieuse, avec un programme de vie, dans un état de vie, pour une condition de vie.

Pas une école dans un laboratoire, un séminaire, une classe d’application ; mais dans et pour la vie réelle, journalière, avec ses vrais problèmes et ses vraies difficultés.

Une école de conquête de LEUR MILIEU, de leur milieu laïc, en l’absence et à distance du prêtre, dans le milieu réel qui est le cadre, l’atmosphère, le soutien, le nourricier de leur vie ; milieu non seulement physique, mais humain ou inhumain : non pas un milieu artificiel constitué pour l’organisation et par l’organisation, mais un milieu constitué par la vie et pour la vie.

Une école de conquête pour la masse des jeunes travailleurs. Pas pour une minorité, pas pour quelques privilégiés, pour quelques déracinés, éloignés loin de la masse, déserteurs de la masse ; mais pour la vraie masse locale, régionale et nationale.

Pas pour une masse vague et anonyme, mais pour une masse concrète dont on connaît l’adresse, la profession, le logement, l’âge, le nom, le prénom, les difficultés, la vie.

Pas seulement une ECOLE, mais aussi et, EN MEME TEMPS, un SERVICE. L’organisation ne cherche pas seulement à former et à éduquer. Elle soutient, elle aide, elle rend service. Elle forme et elle éduque en rendant service, en apprenant à rendre service ; c’est une école et un service d’entr’aide, de soutien mutuel, de protection, d’assistance, de défense fraternelle. La conquête isolée, dispersée, individuelle, est impossible et inefficace dans les conditions concrètes de la vie moderne.

Et pour cela aussi, il faut une organisation qui soit un CORPS REPRESENTATIF, pouvant agir et agissant sur les pouvoirs publics et privés, sur l’opinion publique ; disposant de puissants moyens d’action : de presse, de manifestations, de congrès, de requêtes ; mais portant en elle-même un témoignage, une valeur représentative, par la transformation qu’elle opère dans la vie, dans la conduite de ses militants, de ses membres, de leurs familles, de la jeunesse ouvrière.

Corps représentatif de la conquête qu’elle opère en elle-même : corps représentatif des exigences de la destinée éternelle et temporelle ; corps représentatif qui est une révolution en germe, en gestation par la force irrésistible qu’elle porte en elle.

Et alors, on pose souvent la question : une telle organisation est-elle UNE ORGANISATION D’ELITE OU UNE ORGANISATION DE MASSE ? La question ne me semble pas avoir de sens. La distinction ne peut exister que dans l’imagination de ceux qui ne vivent pas l’organisation . Une organisation de CONQUETE de la vie et du milieu est nécessairement, essentiellement, à la fois une organisation d’élite et une organisation de masse. Les deux se conditionnent nécessairement. Une véritable organisation de masse est impossible sans une puissante organisation d’élite. Aucune organisation n’a plus besoin d’une élite exceptionnellement bien formée, influente et agissante qu’une organisation de masse. Mais une élite prise dans la masse, agissant dans la masse. Pas une élite à distance, en marge, à côté. Des cadres, des officiers, avec, près, et pour les hommes, dans les tranchées, sur le front, dans la bataille.

Mais alors, aussi une organisation avec des METHODES ACTIVES, capables de mettre en branle, de faire agir l’élite et la masse. Pas une masse passive, moutonnière, spectatrice ou auditive, à côté de quelques orateurs ou soi-disant dirigeants. Mais une masse participant avec un esprit d’équipe et par un travail d’équipe à toute la vie, à toute la formation, à toutes les campagnes, à toutes les réalisations, à tous les services, à toutes les conquêtes du Mouvement.

Des militants et des membres apprenant à VOIR, JUGER ET A AGIR : à VOIR le problème de leur destinée temporelle et éternelle, à JUGER la situation présente, les problèmes, les contradictions, les exigences d’une destinée éternelle et temporelle, à AGIR en vue de la conquête de leur destinée éternelle et temporelle. A agir individuellement et collectivement, en équipe, en section locale, en fédération, en mouvement national, dans les réunions, par des réalisations, dans la vie et dans le milieu, formant un front unique, allant à l’offensive, à la conquête pour la masse de leurs frères de travail.

Une question se pose fatalement à l’esprit de ceux qui vivent en dehors de l’organisation : tout cela est beau en théorie, mais tout cela n’est-il pas dangereux ?

Tout cela n’est-il pas un mirage ? une utopie ?

N’y a-t-il pas un danger de grouper ainsi les jeunes travailleurs entre eux, à côté des autres jeunes catholiques ? Tout cela ne crée-t-il pas une séparation, un esprit de lutte de classes ?

Tout cela dépend de l’esprit qui anime l’organisation et de l’ordre des conquêtes à réaliser s’il s’agit de conquêtes. Si ce sont des conquêtes temporelles, matérielles, politiques ou économiques qui inspirent le mouvement, celui-ci constitue un danger mortel. Si c’est une conquête d’éternité qui l’inspire, si c’est la vision irrésistible de faire de tous les jeunes travailleurs des membres vivants de l’Unique Corps Mystique du Christ, loin d’être un danger, il est l’unique solution contre la lutte des classes. Comme le jeune qui a compris sa destinée, sa vocation, sa mission, est fier de pouvoir à sa place, dans sa condition, dans son milieu, par sa vie et par son travail, collaborer à l’oeuvre du Christ et au Règne de Dieu.

Est-ce un mirage, un trompe-l’oeil donnant l’illusion d’une solution catholique et faisant oublier la nécessité de l’organisation professionnelle, sociale, économique et politique ? Non, L’ACTION CATHOLIQUE, loin de faire oublier et négliger L’ACTION SOCIALE CATHOLIQUE, en montre la nécessité pour la destinée temporelle qui porte en elle la destinée éternelle. Il n’y a pas d’hiatus entre les deux. Et ceux qui le craignent n’ont jamais compris ni l’Action Catholique, ni l’Action Sociale Catholique.

Est-ce une Utopie, qui ne sera jamais qu’une espérance, qu’une promesse, mais jamais une réalité ? Nous ne pouvons répondre que par l’adage : “ab esse ad posse valet illatio”.

Je crois à l’Action Catholique parce que je la vis, je la vois, j’en constate les résultats merveilleux qui dépassent toutes les évaluations.

Mes collègues vous parleront de la situation des jeunes travailleurs dans les autres pays.

Chez nous, en Belgique, le jocisme s'incarne en 4 organisations autonomes :

    Une pour les jeunes travailleurs flamands

    Une pour les jeunes travailleurs wallons

    Une pour les jeunes travailleuses flamandes

    Une pour les jeunes travailleuses wallonnes.

Ensemble elles comptent actuellement malgré le chômage et la crise, après 10 ans de propagande environ 80.000 membres cotisants, groupés dans 2.000 sections locales, unies dans 70 fédérations regionales.

Pour entrainer et étendre cette armée et organiser méthodiquement la conquête nous disposons d'environ 150 propagandistes retribués et de 6.000 militants.

Ces chiffres ne disent rien en comparaison de l'activite journaliere, de l'influence inouïe du mouvement sur la vie, sur le milieu familial et professionnel des jeunes travailleurs.

Il y a  un dynamisme de conquête capable de renouveler la face de l'Eglise et a la fois de notre societé.

Oui, je suis optimiste d’un optimisme réaliste, basé sur l’expérience de 29 ans d’apostolat sacerdotal.

Souvent je me dis que nous prêtres, nous ne connaissons pas les ressources apostoliques laïques dont l’Eglise dispose et que nous ne savons pas employer les forces apostoliques dont l’Eglise dispose.

Ce que vous avez vu hier, n'est pas le sixieme des forces de jeunesse Catholique dans notre petit pays.

Haec est victoria quae vincit mundum, fides vestra.

Messieurs, croyons à l’Eglise, croyons à la jeunesse renouvelée de l’Eglise, croyons passionément, pratiquement, consciencieusement à l’Action Catholique ; formons le front unique du clergé autour du Pape de l’Action Catholique, soyons le clergé d’Action Catholique qu’il nous demande d’être… et l’Eglise vaincra le néo-paganisme et l’Eglise renouvellera la face de la terre.

- Joseph Cardijn

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