Détails architecturaux

Si l’immeuble du 7 rue Méchain s’inscrit totalement dans le registre formel traditionnel de l’architecte, cette réalisation constitue toutefois une commande inédite pour Robert Mallet-Stevens : il ne s’agit plus de concevoir un hôtel particulier ou une villa pour une clientèle de riches particuliers, mais un immeuble de logements collectifs bourgeois, dédiés à la location. L’enjeu est d’allier construction sobre et économique, décors intérieurs raffinés et prestations techniques avant-gardistes.

L’ensemble de la construction est réalisé en ossature de béton armé avec remplissage de briques fondée sur puits. Une structure poteaux poutres avec de larges portées (plus de 8m) permet d’offrir des plateaux totalement libres pour chacun des appartements. La hauteur sous plafond est généreuse (2m78) et l’épaisseur importante des poutres porteuses (40cm), placées perpendiculairement aux façades, est atténuée par un traitement arrondi des arrêtes au plafond.

Les façades sont enduites avec un mortier grossier, signature de l’architecte.

Les fenêtres des 2 façades principales sur le jardin comme celles de l’escalier de service, ont été réalisées de façon économique en chêne avec ouvrants à la française à la différence des autres projets parisiens de Mallet-Stevens qui privilégie les vastes baies à structure acier et ouvrants à guillotine. Seules les fenêtres des deux ateliers diffèrent de cette logique : les grandes baies double hauteur des deux duplex, occupant les deuxièmes et troisièmes étages de chaque aile, sont réalisées avec des montants acier, dans lesquels sont ménagés de petits ouvrants, pour certains en profilés aluminium.

Les autres fenêtres des ateliers (y compris les fenêtres d’angles) sont réalisées en bois, avec des ouvrants coulissants. Des volets roulants en pichpin à commande intérieure à sangle, occultent toutes les fenêtres de l’immeuble.

Les 14 appartements disposent d’éléments de confort importants pour l’époque. Dans un article consacré à l’immeuble, publié en 1930 dans le n°11 de la revue

« L’architecte », il est porté une attention toute particulière à ces caractéristiques constructives modernes et au haut niveau de prestation offert aux futurs occupants : ossature en béton armée et remplissage en briques creuses, portes et menuiseries de l’escalier en acajou, rampe en émaux de Briare, deux ascenseurs, dont un de service, des salles de bains pourvues de baignoires encastrables, des murs garnis de faïences pour les pièces d’eau, le vidage des ordures par incinération, les fenêtres à coulisses (qu’il mentionne mais qui ne sont effectivement présentes que dans les deux ateliers), les terrasses aménagées en jardins, le chauffage central et l’alimentation en eau chaude.10

Pourtant l’immeuble, destiné à une population bourgeoise, témoigne par son organisation spatiale d’une vision très traditionnelle de la société et de la répartition des classes sociales : un escalier de service situé en partie arrière du bâtiment dessert le 2ème accès de chaque appartement. Les chambres de service, situées sur la terrasse du 8ème étage, ne sont accessibles que depuis cet escalier. L’architecte est même allé jusqu’à concevoir un tunnel de service, qui relie l’immeuble sur rue à la cage d’escalier de service de l’immeuble sur jardin, afin que les domestiques n’empruntent pas les allées du jardin. Le règlement de copropriété publié en 1943 prévoit de façon très explicite l’utilisation de cet accès par les domestiques.

En traversant ce tunnel, on découvre qu’il était autrefois pour partie éclairé par un plafond en « béton de verre » aujourd’hui recouvert par un mortier et un dallage de pierre. On devine encore les pavés de verre de forme carrée qui présentent un motif rare en « coupe d’agrume » en sous face.11

10 Revue de l’architecte, n°11, 1930

11 Motif similaire à celui du pavé de verre de format rond estampé Joachim & C. présenté à l’Institut de paléontologie Humaine à Paris

7 RUE MECHAIN -–IMMEUBLE DE RAPPORT DE ROBERT MALLET-STEVENS

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La cage d’escalier principale en pierre, si elle joue un rôle important dans l’architecture de l’immeuble en matière de volumétrie (élément d’articulation entre les deux ailes du bâtiment), fait également l’objet d’un très grand soin en matière de décoration.

Dans l’entrée, un cache radiateur en acier chromé épouse la forme arrondie de l’escalier.

A l’angle de cette entrée, inséré dans l’espace situé entre le volume de la « tour » et la cage cylindrique de l’escalier, dissimulé derrière une porte en acajou semblable aux portes d’entrée des appartements, se trouve l’ascenseur principal, réalisé par la maison Otis, doté d’une cabine habillée elle aussi d’acajou.

Au sol, le dallage de pierre blanche crée une continuité de matière entre le perron extérieur et l’intérieur de l’immeuble. Ce dallage s’interrompt pour laisser la place à un tapis de sol dont l’arrondi est délimité par une cornière d’acier.

L’escalier hélicoïdal, pièce maitresse de cette réalisation, s’élance jusqu’au 8ème étage. La main courante en émaux de Briare noirs souligne le serpentin créé par la rampe. Contrairement à l’escalier de l’hôtel Martel, la sous-face de l’escalier du 7 Méchain est lisse.

Le vitrail blanc, qui protège la haute baie verticale de la cage de l’escalier, dû au maitre-verrier Louis Barillet, est composé de différents verres imprimés translucides avec adjonction de petits éléments opaques et de morceaux taillés dans des miroirs. Ce vitrail a fait l’objet d’une restauration en 2004 avec le soutien de la DRAC.

Le tapis de laine dessiné par Mallet-Stevens12, reprend les motifs géométriques du vitrail, dans l’esprit du mouvement De Stijl cher à l’architecte. Le tapis actuel est une reproduction à l’identique du tapis original, réalisée en 2006 avec le soutien de la DRAC, sur la base des maquettes d’origine. Une donation de pièces du tapis original a été faite au musée des arts décoratifs.

Des luminaires en acier brossé, éclairent chaque pallier. Au rez-de-chaussée une niche en staff ménagée dans le plafond accueille l’un d’entre eux. Des portes en acajou garnies de poignées en laiton desservent les appartements et l’ascenseur principal. Des chiffres en métal, formés dans une police de caractère typique de l’architecte, signalent le numéro de l’étage.

La cage d’escalier de service, positionnée à l’arrière de la cage d’escalier principale est éclairée naturellement par des fenêtres donnant sur une courette située au sud du bâtiment. Elle accueille un monte-charge de service en acier riveté qui dessert tous les étages, des caves aux chambres de services placées sur les terrasses du 9ème étage. Sur chaque palier, on trouve une trappe d’accès au vide-ordure et deux portes peintes, garnies elles aussi de poignées en laiton qui desservent les entrées de service des appartements. La rampe de l’escalier de service, en tubes d’acier laqués en noir, reprend le dessin de la rampe installée du rez-de-chaussée au premier étage dans l’entrée de l’immeuble sur rue.

Une étude des polychromies de cette cage d’escalier de service13, réalisée à l’occasion de la réfection des fenêtres, a montré́ que contrairement à la mise en couleur actuelle, l’ensemble était traité de façon uniforme au moment de la construction : les fenêtres et leurs bâtis, tant intérieurs qu’extérieurs, les portes d’accès aux appartements ainsi que les murs côté fenêtre étaient tous recouverts par une peinture à l’huile gris beige passée en deux couches et au rouleau sur les grandes surfaces. La seule variation consistait en la présence d’une plinthe plus foncée à la base du mur.

L’accès à la cage d’escalier de service s’effectue soit par la porte de service située au rez-de-chaussée de l’immeuble, soit par le couloir de service souterrain mentionné précédemment qui longe les caves de l’aile ouest du bâtiment puis traverse le jardin en diagonale pour rejoindre les caves de l’immeuble sur rue.