90ème anniversaire d’Octobre 17 Pourquoi la révolution d’Octobre 1917 a éclaté ?
Nous venons de fêter le 90ème anniversaire de la révolution d’Octobre 1917. Pour comprendre les enjeux de cette révolution, ce qui s’est vraiment passé, et les buts du parti bolchevik, de Lénine, Trotsky et leurs compagnons, nous allons consacrer une petite série d’articles à cette question. Celui-ci concerne la logique politique générale qui a conduit à l’insurrection armée. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (octobre dans le calendrier chrétien), le parti bolchevik et le soviet de Petrograd accomplissaient en effet le premier soulèvement ouvrier révolutionnaire planifié et organisé de l’histoire. Cette seconde révolution russe, qui suit de seulement 8 mois la révolution de février 1917, met fin à la dualité de pouvoir qui opposait la classe ouvrière et la paysannerie pauvre à la bourgeoisie russe et aux propriétaires fonciers. Le gouvernement provisoire, dirigé par Kerensky, est renversé, et remplacé par un gouvernement responsable devant les Soviets (ou Conseils) des députés ouvriers et soldats. La révolution de février : force et faiblesse d’un soulèvement spontané La révolution de février 1917 est un cas typique de soulèvement spontané. Elle se déclenche véritablement à l’occasion de la journée de la femme, le 8 mars du calendrier chrétien. Les partis démocratiques et ouvriers n’ont rien prévu de spécial pour ce jour là. Quelques meetings sont prévus, et les bolcheviks, le parti d’opposition le plus déterminé, qui regroupe une grande part des internationalistes qui luttent contre la guerre impérialiste, n’appelle à rien d’autre. Pourtant, les ouvrières du textile parlent de faire grève : grève à laquelle s’opposent l’ensemble des directions du mouvement ouvrier, qui l’a jugent prématurée. A la base, les ouvrières se décident. C’est un mouvement d’humeur : « trop, c’est trop ! ». Elles vont d’usines en usines pour convaincre les autres ouvriers de les rejoindre. La grève s’étend, et les mots d’ordre revendicatifs, pour le pain, sont vite remplacés par des mots d’ordre politiques, contre la guerre et pour mettre à bas le régime tsariste honni. La foule fait face à la troupe et à la police. La masse, tacticienne, essaie de convaincre les soldats, qui sont des paysans et des ouvriers sous l’uniforme, de ne pas tirer sur leurs frères et soeurs et de se joindre au mouvement. Après quelques anicroches et fusillades, l’armée fraternise, par pans entiers, avec le mouvement populaire. Le Tsar et son gouvernement sont isolés, l’appareil d’état commence à s’effondrer. Au Palais de Tauride, à Pétrograd, les postulants au pouvoir se rassemblent. Vieux révolutionnaires, aventuriers, libéraux démocrates s’y côtoient. Pour garder la main, le parti menchevik et le parti socialiste-révolutionnaire mettent en place le soviet des députés ouvriers de Pétrograd, rejoint par les députés soldats. Dans la rue, la révolution est accomplie par les ouvriers, mais les chefs socialistes n’imaginent pas proclamer le seul pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres. Pour eux, le pouvoir ouvrier n’est pas à l’ordre du jour : il faut d’abord installer une République démocratique de type bourgeoise. Si la bourgeoisie libérale se cache dans ses salons lors des journées insurrectionnelles, elle est remise en scelle et prend le pouvoir en se hissant sur les épaules du mouvement populaire. C’est la limite du mouvement spontané : il inflige une défaite décisive à l’autocratie, mais, manquant de conscience et d’organisation, il laisse au pouvoir les classes exploiteuses. Les problèmes demeurent ... Les principaux problèmes des masses populaires russes ne sont pas réglés, malgré leur victoire écrasante sur le régime. A la campagne, les terres ne sont pas remises entre les mains des paysans pauvres, qui constituent la majorité dans la société russe. Le gouvernement bourgeois s’allie aux propriétaires fonciers et aux gros paysans. Alors .. les expropriations commencent, parfois sous l’impulsion des organisations et des soviets paysans locaux, le plus souvent spontanément et dans le chaos le plus total. A la ville, les ouvriers n’obtiennent pas satisfaction sur leurs revendications urgentes, même si le rapport de force à l’usine augmente en leur faveur. Les comités d’usine se mettent en place et le pouvoir effectif des Soviets augmente, mais l’industrie reste entre les mains des patrons et des bourgeois, qui comptent bien la laisser au service de la guerre impérialiste. Profitant de l’instabilité, le marché noir, la spéculation continuent, au détriment des couches populaires qui aspirent à une vie meilleure, immédiatement. Le problème principal est la guerre qui conduit à la mort des millions d’ouvriers et de paysans, pour les intérêts capitalistes. Le nouveau gouvernement la continue, avec les Alliés, contre l’Allemagne. Prétextant de la «défense de la révolution», les dirigeants mencheviques et socialistes révolutionnaires veulent à tout prix continuer la guerre, alors que le peuple aspire à la paix. Mais leur pouvoir sur l’armée s’érode et les conseils de soldats commencent à révoquer les officiers les plus odieux. La bourgeoisie et ses soutiens ne sont même pas chiche d’abolir formellement le tsarisme. La question de la proclamation d’une République et de la convocation d’une assemblée constituante est repoussée sans cesse par le gouvernement par des motifs insensés, et des manœuvres de couloirs sont en route pour trouver un nouveau tsar ... plus libéral ; et pour recruter, parmi les forces les plus réactionnaires, des combattants pour écraser les ouvriers de Pétrograd... Face à tous ces problèmes, le parti menchevik, principal parti ouvrier à ce stade, joue la conciliation. Derrière des phrases ronflantes sur le socialisme et l’internationalisme, il accepte en fait le pouvoir de la bourgeoisie, la guerre, l’absence de consolidation de la démocratie. Mais les ouvriers qui le soutiennent, et y compris sa propre base, attendent de lui qu’il s’attaque à la bourgeoisie, notamment via les soviets. D’où une contradiction insoluble, dans laquelle s’empêtre tous les réformistes qui veulent concilier phrases révolutionnaires et domination bourgeoise... Il en va de même pour le parti socialiste-révolutionnaire, parti de l’intelligentsia radicale, dans la droite ligne des terroristes qui s’étaient opposés courageusement au Tsar. Au départ, la paysannerie, classe dans laquelle il voit le moteur de la révolution, le soutient. Mais à force de temporiser et de soutenir le gouvernement bourgeois, il finira par scissionner entre une fraction « de droite » et une fraction « internationaliste », qui se rallie, un temps, aux bolcheviks. La situation pourrie donc de plus en plus, le gouvernement perd toute base sociale et avec lui les partis réformistes, et dans les faits le pouvoir réel passe progressivement entre les mains des soviets d’ouvriers et de soldats, tandis que la paysannerie pauvre entre dans la danse pour le partage des terres. Le gouvernement n’est toléré que dans la mesure où il ne peut rien faire de décisif sans l’aval des Soviets. Le rôle du parti bolchevik et la révolution d’Octobre Le parti bolchevik rassemble les éléments les plus déterminés de la classe ouvrière. Dès lors qu’il s’agit de la lutte de classe directe, les ouvriers se tournent vers le parti qui fourni les militants les plus dévoués dans les grèves, les soulèvements, etc. Au début, après la première révolution, le parti bolchevik adopte une position ambiguë. Les « vieux bolcheviks », rentrés de déportation, ne s’étaient pas préparés à l’éventualité d’une révolution socialiste, mais seulement d’une révolution démocratique, qui devait se réaliser sous direction « ouvrière et paysanne ». Ils ne prennent aucune responsabilité dans les différentes moutures du gouvernement bourgeois, et s’en défient chaque fois qu’il s’agit de défendre les revendications ouvrières. Mais ils n’envisagent pas, au départ, de le renverser pour le remplacer par le seul pouvoir des soviets, sous direction ouvrière. Le retour de Lénine en Russie, en avril du calendrier julien, contribue à infléchir les positions bolchevistes. Il affronte le bureau politique du parti pour le convaincre de la nécessité d’une seconde révolution, rapide. Mais l’ensemble des dirigeants socialistes, même dans son propre parti, se rient dans un premier temps des perspectives qu’il défend, qu’ils imputent à une trop longue absence de Russie, voir à une sorte de maladie mentale... En fait, Lénine avait compris mieux que ses camarades la logique de la révolution russe. Il invite le parti bolchevik à abandonner les anciennes formules, pour s’adapter à la nouvelle situation. D’abord minoritaire dans le parti, sa position devient rapidement majoritaire. Il s’appuie sur la base ouvrière contre le bureau politique hésitant. De parti minoritaire dans la classe ouvrière et les soviets, le parti bolchevik, réarmé théoriquement et pratiquement, devient rapidement hégémonique dans les centres industriels. Il conquiert la majorité dans les conseils d’usine à Pétrograd, même dans les fiefs mencheviks et socialistes-révolutionnaires. Le parti tient les quartiers ouvriers, et se renforce dans les soviets. Autour de l’objectif du pouvoir des soviets, de la paix immédiate, de la République qui se fait attendre, des revendications ouvrières, le parti entreprend une campagne inlassable d’explication et d’organisation tournée vers les opprimés. En Juillet, les ouvriers impatients veulent affronter le pouvoir. Mais la confiance accordée, encore, par la grande masse du peuple aux conciliateurs empêchent cette mobilisation d’aboutir et conduit les bolcheviks à freiner les ardeurs des ouvriers excédés, tentés par l’anarchisme, en l’attente de temps meilleurs. Des énormes calomnies sont lancées contre les bolcheviks, suite à la défaite de ce premier assaut ouvrier : ils sont financés par l’Allemagne, ils sont dirigés par les Juifs (l’antisémitisme est fort en Russie), etc. Il faut détruire le prestige d’un parti de plus en plus menaçant qui, sur un simple appel à manifester, fait sortir les grandes foules ouvrières, tandis que les autres partis de gauche sont progressivement isolés... La révolution est juste ajournée. En plus des problèmes déjà évoqués, la désorganisation de l’économie, grandissante, ne pourrait être endiguée que par un contrôle ouvrier sur l’industrie. Même les économistes mencheviques le reconnaissent : mais les conciliateurs le refusent, au nom de l’alliance avec la bourgeoisie, de même qu’ils refusent une lutte efficace contre les spéculateurs qui s’enrichissent sur le dos du peuple. Le pouvoir ouvrier devient de plus en plus nécessaire. Kornilov, un général réactionnaire, est envoyé à l’assaut de Pétrograd. Il est défait presque sans combat. L’hypothèse d’une réaction brutale contre la révolution est écartée. La confiance dans le gouvernement de Kerenski s’épuise complètement. Il ne reste plus que la voie bolchevik à expérimenter. Tout le pouvoir aux soviets! Devient le cri de ralliement, mais il faut encore faire sauter le gouvernement et tout le vieux fatras de l’appareil d’état. Les discussions sur l’insurrection vont bon train dans la classe ouvrière, et se mènent à visage découvert. Kamenev et Zinoviev, dirigeants bolcheviks ennemis de l’insurrection immédiate, vont même jusqu’à dévoiler les plans de leur propre parti dans la presse quelques jours avant la date fatidique, pour les dénoncer. Lénine dira alors qu’il faut prendre les mesures les plus strictes contre ces militants, mais l’assurance acquise par le parti est tellement forte que cet épisode est vite renvoyé à l’arrière plan par le développement révolutionnaire. Trotsky, ancien « hors fraction » et théoricien de la révolution permanente, dirige le processus insurrectionnel avec le comité militaire révolutionnaire du Soviet de Pétrograd. Le parti bolchevik mobilise pour prendre l’assaut du Palais d’Hiver, siège du gouvernement. En même temps que l’insurrection, se déroule le congrès des soviets. Les soldats, excédés par la guerre, les paysans, par l’absence du partage des terres, et les ouvriers, à l’avant-garde, n’ont plus peur de prendre le pouvoir entre leurs seules mains. Les dirigeants mencheviques et socialistes-révolutionnaires sont hués; la base se rallie aux propositions radicales. C’est ainsi qu’un nouveau cycle historique s’est ouvert, par une nuit d’Octobre en 1917, dans un pays arriéré économiquement et à majorité paysanne, dans la conjonction d’une révolution démocratique pour la paix et la terre, et d’une révolution socialiste contre les capitalistes. Le nouveau pouvoir, soviétique, qui appelle les ouvriers et les peuples à fraterniser pour stopper la boucherie de la première guerre, donne un coup de pouce à la révolution internationale et précipite la fin du conflit mondial. Mais les Russes ne sont pas à la fin de leurs souffrances : les puissances capitalistes vont s’allier pour soutenir la contre-révolution et les armées blanches, qui veulent rétablir le système autocratique. Et tandis que la révolution va tarder à se propager dans le monde, la guerre civile en Russie va démoraliser et détourner la classe ouvrière de l’exercice direct du pouvoir ... favorisant la constitution d’une bureaucratie « rouge », qui dégénérera plus tard dans le système stalinien. Pourquoi est-ce la Russie, pays où la classe ouvrière est numériquement faible, et non pas l’Allemagne ou l’Angleterre, qui est le théâtre de la première révolution socialiste à l’échelle du monde ? C’est ce que nous essaierons de voir ... dans un prochain numéro. |