Interview de notre camarade Alexandre Maupin, victime de la répression du mouvement étudiant à l'université Lyon 2.
Quel rôle as-tu joué dans le mouvement étudiant à Lyon II ?
Nous avons joué, avec les autres camarades de la FSE Lyon, un rôle moteur dans cette mobilisation, que nous avions préparé depuis le début de l'année et même bien avant. Au niveau national, notre section avait prédit, depuis septembre, qu'un conflit important était inévitable dans le courant de l'année sur les Universités, compte tenu de la politique du Ministère et de la situation générale de crise économique, sociale et politique. Nous avions alerté là dessus l'ensemble des forces syndicales et politiques à l'université.
La lutte a été âpre et longue, puisque la grève a commencé le 2 fèvrier, et qu'elle aura duré tout le semestre. Elle continue encore aujourd'hui, ne serait-ce que pour obtenir une issue au conflit qui ne pénalise pas les étudiants, au niveau des examens en particulier. Nous luttons contre la privatisation de l'Université, la sélection à l'entrée, pour une fac critique et populaire. Notre analyse est que seule une grève générale permettra de mettre en échec le plan d'ensemble des classes dirigeantes contre les acquis sociaux et de pousser vers la sortie le pouvoir réactionnaire actuel. Nous dérangeons car, au delà de simples proclamations de principes, nous tentons d'agir réellement dans ce sens.
A titre individuel, je milite aussi dans une organisation révolutionnaire, Union Pour le Communisme. Durant la grève, j'ai tenté également de populariser les idées du socialisme. Nous pensons que les circonstances actuelles mettent à l'ordre du jour l'établissement, en France, d'un nouveau régime politique et social, un régime socialiste de pouvoir ouvrier et populaire, issu d'une mobilisation révolutionnaire des travailleurs.
Que s’est-il passé lors du vote du 27 avril sur le blocage / déblocage de l’université de Lyon II ?
Il s'agissait d'un vote organisé par la présidence de l'Université. Notre organisation syndicale, tout comme les AG étudiantes, considérent que les administrations ne sont pas légitimes à organiser des votes sur les modes d'action des étudiants. On imagine mal la direction de La Poste ou de la SNCF organiser un vote sur la continuation d'une grève des salariés de ces entreprises, sans s'attirer la foudre des travailleurs.
Ce vote était d'autant plus illégitime que jamais on ne nous a proposé de voter sur le fond de la politique que nous contestons, tant il est vrai que si on laissait les étudiants s'exprimer, par exemple sur la loi d'autonomie des universités, il apparaîtrait clairement que la majorité est favorable à son retrait.
Nous avons donc mené campagne pour que les étudiants boycottent massivement ce scrutin.
Le vote était si fortement contesté que l'Université s'est cru obligée d'embaucher des vigiles privés armés de bombes lacrymogènes de 1 kilo, armement dont on peut douter de la légalité dans l'enceinte d'une université. Dans l'après-midi, les choses ont dégénéré, les vigiles ayant choisi de vider la totalité de leurs bombes lacrymos sur les étudiants qui manifestaient contre le vote. C'est à ce moment là que j'ai quitté les lieux car j'étais franchement incommodé.
Certains ont, apparemment, riposté à coup de tables et de chaises, d'autant qu'un étudiant était molesté à l'intérieur du bureau de vote.
Cette situation est certainement regrettable, d'autant qu'elle a amené un certain nombre d'étudiants à s'éloigner du mouvement de grève, mais elle est le résultat logique de la politique de pourrissement du Ministère et de la présidence. Ils en portent la responsabilité.
Pour ma part, je n'étais plus sur les lieux aux moments où les véritables échauffourées ont éclaté, car j'étais vraiment incommodé par les gaz lacrymogènes. J'étais de l'autre côté, dans une autre allée. Ma seule action dans cette affaire aura été de tenter de faire sortir, de l'autre côté du bâtiment, une membre du personnel asthmatique qui suffoquait à l'intérieur du bureau de vote. Je dispose de témoignages assez nombreux sur ce point. Je n'ai non plus jamais mis un pied dans le bureau de vote.
Comment s’est passé ton arrestation ?
A la suite de cette confrontation, la police a encerclé l'université. Les personnes, dont le visage était caché, qui avaient attaqué le bureau de vote, avaient évidemment évacué les lieux avant même l'arrivée de la police. Mais la rumeur circulait que la police allait profiter de cette situation pour « faire tomber des têtes » et procéder à des arrestations politiques, sur la base de dénonciations calomnieuses d'individus réactionnaires. Je me méfiais tout de même, à l'origine, de ces rumeurs.
Les étudiants sont donc sortis en cortège de l'Université, de sorte à éviter ces arrestations. Pour ma part, je ne pensais absolument pas que je pouvais être visé. Je suis relativement connu, que ce soit des étudiants, des personnels, des organisations de gauche, ou des services de police chargés de surveiller l'extrême-gauche – certes pour des raisons différentes. N'ayant rien à me reprocher du point de vue de la légalité bourgeoise, et étant connu pour mon tempérament pacifique, je ne pensais pas que la police se permettrait de m'arrêter tout à fait arbitrairement, à ce moment là.
Pourtant, après quelques minutes de marche, la police a attaqué le cortège, et a arrété 5 personnes, dont moi. Je suis accusé de rebellion, c'est à dire d'avoir résisté avec violence à mon arrestation, ce qui est complètement faux. Les policiers prétendent également qu'ils m'auraient demandé de sortir du cortège au préalable pour les suivre, ce qui est encore un mensonge; si ils me l'avaient demandé, je me serais rendu tranquillement au commissariat, n'ayant rien à me reprocher.
Mon arrestation a été plutôt violente, j'ai été trainé sur plusieurs mètres et en ai même perdu l'une de mes chaussures. Tout a été très vite, il y avait une grande mélée. Un taser était pointé sur moi tout du long, ce qu'on m'a raconté plus tard, je ne m'en étais pas aperçu. La police voulait me pousser à la rebellion qu'elle n'aurait pas agi autrement. Mais je suis resté pacifique et coopératif, ce que montre plusieurs vidéos. Je n'avais rien à gagner à me rebeller.
Et la garde à vue ? Combien de temps a-t-elle duré ?
J'ai été relâche au bout d'environ 45 heures. Sur les cinq personnes arrêtées, seuls Tayeb et moi, de la FSE, avons vu notre garde à vue prolongée; ce qui confirme le caractère antisyndical de nos arrestations.
Pour ma part, j'ai été interrogé les menottes aux poings, derrière le dos, par l'officier de police judiciaire, « pour des raisons évidentes de sécurité », a t'il dit. Tout semble fait pour que le gardé à vue ne puisse pas exprimer clairement ses pensées lorqu'il est interrogé, ce que j'ai néanmoins réussi à faire.
Les conditions de détention en garde à vue sont calamiteuses. Il est impossible de lire le journal, de boire un café ou de fumer une cigarette. Les couvertures sont vraiment mal lavées et laissent des traces rouges sur la peau; l'idée est certainement de refiler le maximum de bactéries au prévenu en guise de bonus ?
Le pire, c'est les cellules de dépôt au tribunal, des petites cellules d'isolement individuelles. Le système d'évacuation des eaux usées issues des toilettes se déclenche à intervalle régulière, ce qui conduit à emplir périodiquement les cellules d'une odeur ignoble. Tout est réglé pour faire craquer les personnes. Cette petite visite dans les prisons bourgeoises a raffermi mes idées sur la nécessaire abolition du système carcéral dans la société communiste de demain.
Qui a porté plainte ?
Tout repose sur la « reconnaissance formelle » d'un vigile employé par l'Université. Il prétend que je lui ai lancé une chaise, et a donc porté plainte. Sur la base de ses dires, l'Université a transformé la plainte contre X pour dégradation de biens publics qu'elle avait déposé, en plainte nominative contre Tayeb et contre moi. Mais, devant l'absurdité de l'accusation et la protestation de nombreux étudiants et personnels, elle est en voie de la retirer.
Mon opinion est qu'une ou plusieurs personnes ont désigné au vigile qui il fallait qu'il « reconnaisse ». Il est aussi possible qu'il m'ait désigné car j'étais une grande partie de la journée devant le bureau de vote à chanter des chansons et à distribuer des tracts avec mes camarades. L'autre possibilité est celle d'une désignation parfaitement arbitraire, dans le seul but de toucher des indemnités, mais j'y crois moins. Il y a forcément un facteur politique qui a joué, tant les arrestations sont ciblées. Si il existe une Justice dans ce pays, je serais relaxé; j'attaquerais alors le vigile pour dénonciation calomnieuse, non pas pour lui sous-tirer de l'argent, mais pour tirer les choses au clair.
En ce qui me concerne, la police a également porté plainte pour rebellion. Mon arrestation fait d'ailleurs la une du journal du lendemain de mon arrestation, sur une photographie qui montre bien que si quelqu'un a été violent, ce n'est certainement pas moi dans cette affaire.
Quelles sont les charges retenues contre toi et Tayeb ?
Pour moi, c'est dégradations de biens publics en réunion, violences avec arme à destination (une chaise), rebellion.
Tayeb est accusé simplement de dégradations. Lui aussi avait quitté les lieux au moment des fameuses dégradations...
Que risques-tu, si le tribunal retient ces charges ?
Si le tribunal retient ces charges, je risques la prison ferme et de fortes amendes.
Quels soutiens as tu reçu depuis ton arrestation ?
Dès que nous étions transféré d'un commissariat à l'autre, puis devant le tribunal, à chaque fois des rassemblements de soutien, rassemblant plusieurs centaines d'étudiants, ont eu lieu. Les camarades du syndicat et de l'UPC ont fait un travail formidable pendant que nous étions embastillés, pour récolter des témoignages et obtenir le soutien politique et syndical le plus large possible.
De fait, nous sommes soutenu par la plus grosse part de la gauche syndicale et politique. Même la direction de l'UNEF, avec qui nos rapports sont parfois animés, a dénoncé la répression politique. Il était touchant de voir, dans la salle et à la sortie du tribunal, à côté des étudiants mobilisés, des syndicalistes, des militants anarchistes, trotskistes, « ML », du PC, du PG et même socialistes au coude à coude pour nous soutenir. J'espère que ce front contre la répression va se structurer et se maintenir, en prévision des années qui viennent, qui vont être des années assez dures pour notre camp.
Comment analyses-tu cette arrestation et ce procès ?
Les ordres viennent vraisemblablement de plus haut que la présidence de l'université.
Ces événements font partie d'une stratégie de la tension, stratégie pour laquelle semble opter la classe dirigeante dans la période que nous traversons. De lois liberticides en déclarations provocantes, le gouvernement et la majorité UMP dévoilent clairement leurs objectifs : mettre hors la loi les luttes ouvrières et populaires et mater les organisations de lutte, en profitant d'un climat de tension dont ils sont eux-mêmes responsables. On voit aujourd'hui, par exemple, que si ils en avaient les moyens, ils n'hésiteraient pas à faire payer 1000 euros par jour à chaque étudiant mobilisé le droit de faire grève ! On a vu aussi les méthodes du pouvoir, dévoilées par le Canard Enchaîné, lors des dernières manifestations parisiennes.
Cette stratégie n'est pas étonnante. Il est logique que la classe capitaliste et ses relais, qui sont complètement discrédités parmi la population, et dont le système économique a fait faillite, soient contraints d'adopter des tactiques de répression préventive contre les militants qui peuvent jouer un rôle dans les mouvements de masse qui s'annoncent. Lorsqu'on regarde la dégradation vertigineuse des conditions de vie des gens, l'impopularité du gouvernement et de la classe politique bourgeoise, on se dit que ces mouvements risquent sérieusement de les balayer. Il est donc logique qu'ils se fassent du souci et choisissent l'option répressive pour casser l'opposition à leur régime politique et social à bout de souffle.
Tous ceux qui refusent d'accompagner la crise capitaliste et qui proposent une alternative révolutionnaire, ou même seulement progressiste, peuvent être visés par cette répression politique. Lorsqu'un militant est embourbé dans des histoires judiciaires sans fin, on espère qu'il prendra une posture défensive plutôt qu'offensive. C'est d'autant plus vrai lorsqu'il y a la menace de la prison et de fortes amendes à la clef. Mais, nous, à UPC, même si nous sommes un petit groupe, nous ne céderons pas à ces pressions et ne nous détournerons pas de notre objectif : la construction d'un parti communiste révolutionnaire, pour mener nos luttes à la victoire.
Sur ce coup là, nous démontrerons sans grandes difficultés la fausseté intégrale des accusations, et je pense que cette volonté répressive sera mise en échec. Le procès sera l'occasion de montrer cela. De plus, dans ce contexte, il ne me semble pas que les magistrats et la Cour soient emballés à l'idée de servir de chambres d'enregistrement à la stratégie répressive du gouvernement. Mais il faut rester prudents, et surtout unis. |