Intervention d'Alain MARSAUD à Saint-Barthélemy dans le cadre de la conférence sur la sécurité nationale

Les
conférences de l’UMP Saint-Barth
Dans
le cadre de son cycle de conférences, la Fédération UMP de
Saint-Barthélemy a organisé une conférence le 5 décembre 2008, sur le
thème "La sécurité nationale à l'heure de la mondialisation", sous la Présidence de Bruno MAGRAS, Président de la Fédération, et autour d'un orateur
de premier plan : Alain MARSAUD, Magistrat, ancien Député UMP de la Haute-Vienne, ancien Chef du service central
de lutte anti-terroriste au parquet de Paris, dont vous trouverez le texte de l'intervention ci-dessous :
GEOPOLITIQUE DE LA TERREUR
par
Alain MARSAUD
Intervention à Saint-Barthélemy
Je
voulais d’abord vous remercier de m’avoir fait l’honneur de me convier
à intervenir devant vous dans ce petit bout de France, certes petit par
la taille mais j’allais dire admiré et convoité par les touristes du
monde entier, en particulier pour la qualité de son accueil et je dois
dire que je viens depuis quelques heures de constater le bien fondé de
cette réflexion.
Je
retrouve avec plaisir votre secrétaire départemental, Christophe
BEAUPERE, quitte à heurter sa modestie, je suis heureux d’assister à sa
brillante carrière de jeune militant RPR, responsable des jeunes dans
le département de la Haute-Vienne, le voilà aujourd’hui à la tête de
cette fédération, aux côtés du Président Bruno MAGRAS.
Cher Monsieur BEAUPERE vous avez bien fait de quitter la Haute-Vienne où les
socialistes et communistes sont partout et où le brouillard est glacé !
Monsieur
le Président, vous avez été bien inspiré de choisir de choisir
Christophe pour vous assister dans les taches importantes qui sont les
vôtres tant bien sûr dans votre fédération, que dans la collectivité
que vous dirigez, ici outre-mer, au sein de la République Française.
Je sais que j’aurai sans doute l’occasion de vous revoir bientôt à Paris dans un
autre cadre institutionnel et je m’en réjouis Monsieur le Président.
Il
y a bien longtemps que je n’avais pas remis les pieds aux Antilles, ma
dernière expérience fut marquante pour moi, elle remonte à 1987
lorsque, en qualité de chef du service central de lutte
anti-terroriste, j’ai dû organiser en urgence l’interpellation d’un
réseau indépendantiste qui posait quelques bombes en Guadeloupe. Ce
souvenir est particulièrement présent dans mon esprit puisque un
commissaire de la DST s’était improvisé pilote d’avion, mais comme il
était sans doute insuffisamment qualifié, nous avons raté
l’atterrissage de notre bimoteur à St Martin et après décrochement
brutal nous avons bien failli terminer cette opération au fond de la
lagune !
Inutile
de vous dire que je n’imaginais pas dès lors me retrouver à St
Barthélemy devant un tel auditoire pour vous faire part de quelques
expériences et réflexions concernant l’environnement qui se met en
place dans le vaste monde, dans le domaine des menaces intérieures et
extérieures.
Vous
occupez ici, au sein des caraïbes, une position sans doute stratégique,
mais vous donnez l’impression d’être à l’abri des grands courants de
violences politiques que l’on discerne avec à la fois plus de netteté
mais aussi de surprise. Qui aurait imaginé il y a quelques semaines
qu’un groupe plus ou moins organisé s’en prendrait à Bombay et plus
particulièrement aux structures touristiques de cette grande ville de
l’Inde.
Bien sûr, l’Inde connaît depuis quelques décennies
des accès et des excès de violences politiques de toutes sortes, de
toutes natures. La non-violence sert en réalité de cache-sexe à une
nation travaillée par des forces antagonistes dont nous n’imaginons pas
la détermination à aboutir dans des revendications plus ou moins bien
exprimées d’ailleurs.
Alors,
je dois vous parler de la géopolitique de la terreur c’est-à-dire, en
gros, du terrorisme. On peut tout dire là-dessus. Tout a été dit
d’ailleurs, y compris des choses justes. Moi, j’éprouve de la
nostalgie lorsque je parle de terrorisme, ayant œuvré, comme je vous
l’ai dit, il y a bien longtemps dans ce domaine. J’ai la nostalgie de
ce qu’était le terrorisme d’Etat. Finalement c’était beaucoup plus
clair pour nous tous. On savait à peu près ce qui se passait, on savait
en général qui posait des bombes ou qui assassinait nos ambassadeurs,
le tout était de savoir si on réagissait.
D’ailleurs,
on ne réagissait pas tellement. Le paradoxe est de découvrir qu’au
fond, aujourd’hui, il y a une guerre mondiale qui est déclenchée. C’est
une guerre à intensité basse, bien sûr. On peut dire : «ce n’est pas la
guerre mondiale», mais on peut dire aussi que c’est la troisième ou la
quatrième. Moi, c’est plutôt mon avis.
Les
deux premières, on les connaît à peu près, et même assez précisément,
la troisième a été la guerre froide qui est une forme de guerre
mondiale, elle aussi à basse intensité, et je pense que nous sommes
véritablement entrés dans un cycle de quatrième guerre mondiale de
nature totalement différente, mais qui, peu à peu, engage les Etats,
leur défense, leur économie, leur diplomatie.
un cycle de
quatrième guerre mondiale
Il
y a un paradoxe, parce qu’on sait à peu près quand cela a commencé,
mais ce qu’il y a de certain, c’est que l’on n’en connaît pas la fin.
Lors de la première guerre mondiale, on pressentait, fin 1917, début
1918, que cela allait se terminer. En 1944, après le débarquement, on
pensait bien que les carottes étaient cuites pour les occupants
allemands. Par contre là, cela a commencé il y a quinze ans et on ne
sait absolument pas comment cela va se terminer. Puis, plus grave, on
ne sait pas qui va gagner. Donc c’est ce que j’ai appelé le paradoxe.
Il
y avait le bon temps du terrorisme d’Etat et on ne peut pas oublier
ce qui s’est passé avec notre pays. Il y a eu ce que j’appelle
l’expérience syrienne et ensuite l’expérience iranienne.
Terrorisme
d’ÉTAT : l’expérience syrienne
La Syrie, toujours la Syrie éternelle, n’a jamais accepté que la France soit
présente dans une partie du monde qui s’appelle le Liban. Il se trouve que la France, peut-être depuis François 1er,
et en tout cas depuis le mandat, s’estime un devoir historique d’être
présente au Liban et de protéger, selon les périodes, une partie du
peuple libanais. La Syrie nous a fait passer bien des messages à la
fin des années 70 en disant : «Ecoutez, vous êtes gentils les
Français, mais ce n’est pas votre job, moi j’ai envie de faire la
grande Syrie et la grande Syrie, cela inclut le Liban».
Mais,
nos gouvernements successifs, dans la mesure où ils croyaient à ce
rôle historique de protecteur du Liban, se sont fait tirer l’oreille
pour commencer à comprendre. Alors, on a assassiné notre ambassadeur en
1982, et nous n’avons pas compris. On a fait sauter le PC Drakkar et
tuer de nombreux militaires Français, nous n’avons toujours pas
compris. Cela a été plus loin. Je fais partie de ceux qui pensent que,
dans l’opération contre le DC 10 qui a explosé au dessus du Ténéré et
qui a fait 170 morts, même si on a des raisons de penser qu’il y a la
main gauche libyenne dans l’affaire, c’est surtout la main droite
syrienne qui en est le commanditaire.
Et
ce pour des raisons très simples : c’est que, là aussi, on nous avait
fait passer le message d’avoir à déguerpir du Liban et nous n’avons
pas compris. Et puis finalement, on a déguerpi. Comme les Américains,
mais un peu plus tard que les Américains. On a laissé les Libanais
entre eux, on voit d’ailleurs le résultat : un pays ingouvernable où la
multi culturalité et la multi religion sont un obstacle quasi définitif
à toutes velléités d’installer un système démocratique, au moins à l’occidental.
Mais
le grand problème, c’est que, aujourd’hui, on revient. On a voulu
protéger M. Hariri, peut-être à juste titre au demeurant, et du coup
on a une politique à nouveau interventionniste, on pourrait presque
dire exhibitionniste, au Liban. Il n’est qu’à voir le nombre de voyages
que nous y fait notre actuel Ministre des Affaires Etrangères.
Je
peux vous dire que cela se passera mal aussi. Cela se passera mal
parce que la Syrie n’a pas changé. Si nos politiques changent parfois,
la leur est d’une constance extraordinaire. Le fils Assad a succédé au
père, mais l’équipe qui est autour de lui est exactement la même et ils
sont toujours là pour nous faire payer notre présence. On va la payer
d’autant plus durement que nous sommes très exposés puisque nous avons
envoyé à peu près 1.500 soldats pour protéger la partie du sud Liban.
Donc ça c’était l’expérience syrienne et vous avez vu que, depuis
quelque temps nous avons pratiqué une politique étrangère : un pas à
gauche, un pas à droite. Après avoir tenté d’amadouer M. El-Assad et
son équipe, on a divorcé à nouveau d’avec la Syrie, à juste titre s’en
doute, puisque effectivement les Syriens n’ont jamais eu l’intention
de céder quoi que ce soit sur le Liban. Et puis nous venons à nouveau
de tenter d’amadouer un régime qui passe pour incontournable sur la
zone. Quelle sera à terme la réaction du petit groupe dirigeants
Syriens de confession Alaouite qui donne l’impression de vouloir
pratiquer une forme d’ouverture diplomatique, mais qui en réalité
empêchera toute immixtion de quelque Etat que se soit de Saïda à
Nabatié.
Terrorisme
d’ÉTAT : l’expérience iranienne
Il
y a, aussi, l’expérience iranienne. Elle est beaucoup plus
intéressante, parce que vous êtes nombreux à ne pas savoir que nous
étions en guerre en 1983. Vous ne saviez pas qu’on avait déclaré la
guerre à l’Iran. Personne ne le savait ici. Je vous rassure, les
ministres des Affaires étrangères français non plus et les ministres
de la Défense encore moins.
Eh
oui, on avait déclaré la guerre à l’Iran, grande nation. Pour
différentes raisons, on avait commencé par ne pas rembourser de
l’argent qu’on leur devait à l’occasion d’un prêt pratiqué auprès du
shah et dont les alatoyas successeurs s’estimaient créanciers. Ils
tapaient à la porte en disant : «rendez-nous notre argent», on faisait
semblant de ne pas entendre. Ce n’est pas une raison pour déclarer la
guerre, mais il y avait autre chose. On protégeait, pas très loin de
Paris, dans un petit bourg du Val d’Oise, à Auvers-sur-Oise, un groupe
terroriste, les Moudjahiddines du Peuple, qui trucidait régulièrement
des mollahs en Iran. Et on les protégeait, surtout madame Mitterrand
d’ailleurs.
Ils
étaient intouchables et les Iraniens avaient tendance à nous dire :
«mettez-les à la porte, ne les laissez pas faire ce qu’ils font». On
les protégeait au nom des Droits de l’Homme, c’est le paradoxe.
Mais
surtout, figurez-vous que la diplomatie française et la défense
nationale française avaient pris le parti très simple qui était de
soutenir le président irakien, Saddam Hussein contre les alatoyas
Iraniens. Il y avait un grand conflit Iran – Irak, une véritable
guerre, et même une véritable guerre de tranchées, qui, par certains
aspects, ressemblait un peu à celle de 1914 – 1918, et dans lequel on
avait pris le parti de l’Irak contre l’Iran. On avait même été très
loin, puisqu’un jour Saddam Hussein avait décidé de mener ce qu’il
appelait la guerre des raffineries qui consistait à bombarder les
raffineries iraniennes pour priver l’Iran de sa ressource principale
issue de l’exportation du pétrole. On a déshabillé l’aéronavale
française des super-étendards
tout neufs qui étaient armés de missiles Exocet, pour habiller, si je
puis dire, le président irakien. Et avec tout cela, les super-étendards confiés à l’Irak sont allés bombarder, d’après les iraniens, les hôpitaux, les écoles, etc. ; bref on était en guerre avec l’Iran.
L’Iran
nous avait déclaré la guerre aussi d’une certaine manière. Ils
n’avaient pas envoyé des divisions blindées, parce que c’était
compliqué de traverser le Bosphore pour arriver chez nous. Alors,
qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont choisi la stratégie qui a consisté
à nous prendre des otages. On a commencé par récupérer quelques
otages français, souvenez-vous, c’étaient messieurs Kaufman,
Normandin etc., qu’on a mis dans des culs de basse fosse à Beyrouth
ouest, et nous ne comprenions toujours pas.
Alors,
ils ont commencé à mettre des petites bombes à Paris puis des plus
grosses bombes à Paris, notamment au Printemps et aux Galeries
Lafayettes, puis de plus grosses bombes à Paris et nous ne comprenions
toujours pas. Un jour, l’enquête que je conduisais avec la DST a révélé
que le réseau était iranien, stupeur.
Enfin,
quand je dis qu’il était iranien, il était composé de maghrébins qui
agissaient pour le compte du Hezbollah, qui lui-même agissait pour le
compte de l’Iran parce que, bien évidemment l’Iran, à la différence
de certains pays, n’est pas assez stupide pour se faire prendre la main
dans le sac.
Il
utilise des organisations écrans ou des individus qui vivent dans le
pays dans lequel on veut porter le feu. Donc nous avons, après tout
cela, compris que nous avions, nous Français, déclarés la guerre à
l’Iran. Il a donc fallu, d’une certaine manière, sceller la paix. Cela
a été là aussi l’occasion de discussions d’anti-chambre : on a payé
nos dettes, on a fait semblant d’embêter les moudjahiddines
d’Auvers-sur-oise qui entre parenthèse sont revenus, et puis, Saddam
Hussein et l’Iran, ayant fait une paix provisoire, on a pu faire
semblant de récupérer notre matériel et le conflit était terminé. Vous
voyez que tout cela est compliqué et que cela peut recommencer
n’importe quand.
J’ai
encore un motif d’inquiétude à l’égard de la politique étrangère de la
France : je la trouve bizarre dirons-nous. Je me rends compte que l’on
vient de déclarer qu’on allait installer une base navale à Abu-dhabi
juste en face de l’Iran, comme si nos intérêts vitaux étaient en jeu.
Peut-être qu’effectivement il est intéressant d’aller vendre quelques
matériels militaires supplémentaires aux Emirats Arabes Unis, mais
cela peut être considéré par l’Iran comme une forme de menace de la
France à son égard.
L’Iran
ne nous enverra pas de divisions blindées car il n’en a toujours pas
les moyens, quoique maintenant il commence à avoir des moyens
supplémentaires par rapport à 1988. D’ailleurs, quoi que l’on fasse,
quels que puissent être les cris d’orfraie poussés par les uns, par les
autres, par la France, les Américains, les Allemands, un peu les
Russes qui font semblant, l’Iran aura l’arme nucléaire dans cinq ans
si on est optimiste, ou, si on est pessimiste, dans trois ans. Et
personne n’y pourra rien et personne ne fera rien, bien évidement, que
se soit la nouvelle administration américaine de Monsieur Obama, comme
l’ancienne du Président Bush. Nul n’envisage d’envahir l’Iran comme on
a fait pour l’Irak pour priver l’Iran de l’arme nucléaire. Alors, que
va faire l’Iran s’il n’est pas satisfait de la politique Française ? Eh
bien il va utiliser un allié qui s’appelle le Hezbollah. Le Hezbollah
est un des bras armés de l’Iran. Il se trouve que le Hezbollah est un
peu, et même beaucoup, au Liban et qu’au Liban, on a des militaires
avec des chars Leclerc. On a envoyé les militaires français pour
désarmer le Hezbollah : il faut espérer que ce n’est pas le Hezbollah
qui va désarmer les militaires français.
Donc je crains que nous n’ayons, dans les années à venir, à être à nouveau
confrontés à ce que j’appelle le terrorisme d’Etat, pour lequel j’ai au fond une fausse nostalgie.
Ben
Laden : le nouveau terrorisme
représenté par
l’islamisme conquérant
Il
y a maintenant quelque chose de nouveau sous le soleil, si je puis
dire, c’est le terrorisme représenté par l’islamisme conquérant. On a
l’impression que l’on vient de découvrir tout cela avec le Wold Trade
Center de 2001 et qu’au fond il n’y aurait rien eu avant. C’est vrai
que, au lieu de zoomer, on a élargi le champ de vision de l’appareil
photo ou de la caméra et on se rend compte qu’il y avait quand même des
prémices importants. Les premiers prémices c’est l’attaque du Wold
Trade Center numéro un : je vous rappelle que c’est en 1993 que cela
commence. Parce qu’en 1993 on va mettre un camion contenant une très
grosse bombe dans le sous-sol du Wold Trade Center : cela explose, cela
fait des morts, cela fait déjà pas mal de dégâts et l’Amérique
commence à s’inquiéter, mais légèrement. Elle arrête deux ou trois
individus qui sont originaires d’Egypte ou d’ailleurs, on leur tire un
peu les oreilles, on les jette en prison, mais on se dit que tout ça
c’est une mauvaise action qu’on va essayer de voir ce qui se passe
autour. Et puis finalement, on n’a pas fait grand chose et pourtant
c’est là qu’on aurait dû s’inquiéter parce qu’il y avait cette djihad
menée par quelques centaines de volontaires en déshérences de la cause
afghane qui ne savaient pas trop quoi faire.
Comme il n’y avait plus de Russes, ils s’ennuyaient un peu. Ils se sont
dit qu’il y avait peut-être quelque chose à imaginer ailleurs et c’est
ce qu’ils ont fait. Ces gens là sont des militants proscrits, déçus
des frères musulmans.
La question suivante se posait : «Est-ce que c’est la cour des miracles ou est-ce que c’est le docteur No très organisé ?»
Je pense que c’est plutôt la Cour des miracles. Cela est parti de l’Afghanistan
avec les traîneurs de Kalachnikov et cela s’est terminé par le GIA, le groupe islamique armé algérien. On en sait quelque chose en France, parce
qu’en 1995 et 1996, nous avons eu deux attentats majeurs au métro Saint-Michel et Port-Royal.
Donc
on a vu effectivement quelle était la tendance de ces nouveaux groupes
islamistes. C’était finalement le conflit algérien, sa guerre civile,
qui s’exportait à Paris parce que Paris était une meilleure caisse de
résonance pour des gens qui veulent commettre des actions terroristes
et faire de l’exhibitionnisme violent. C’est vrai que la banalisation
des attentats telle que nous les connaissons aujourd’hui en Algérie ne
fait même plus l’ouverture des journaux télévisés. Il y a une réelle
tentation d’exporter la violence pour qu’elle soit mieux prise en
compte par les médias.
Alors,
arrive le 11 septembre. C’est vraiment l’affaire qui n’aurait pas dû
exister. Je fais partie de ceux qui pensent que le monde, d’une
certaine manière, a basculé le 11 septembre. Le 11 septembre
n’aurait pas dû avoir lieu. Pourquoi ? Il faut que vous sachiez qu’à
cinq reprises, Ben Laden devait disparaître et que s’il n’y avait pas
eu Ben Laden, il n’y aurait pas eu le 11 septembre. Le 11 septembre,
c’est révélateur de beaucoup de choses : de l’échec de la prévention,
mais aussi de l’échec de la répression.
L’échec de la
prévention
L’échec
de la prévention, qu’est-ce que c’est ? On s’est rendu compte, à partir
de 1998, qu’il y avait un groupe violent qui voulait porter atteinte
aux intérêts américains. Et les Américains, parce qu’ils ont des
forces spéciales, parce qu’ils ont des services de renseignements qui
fonctionnent plus ou moins bien, se sont inquiétés.
Au sein du conseil de sécurité des Etats-Unis, qui est un groupe d’aide à la
décision auprès du président américain on a décidé de monter une opération.
La
première fois, il s’agissait de faire enlever Ben Laden et ses
comparses par les tribus Pachtouns qui étaient à proximité ; il était
réfugié dans un village qui s’appelle Tarnak Farm et donc on allait
l’enlever.
On
allait le garder pendant un mois un peu au frais et ensuite on allait
le faire monter dans un avion, vraisemblablement de la CIA, et on
allait l’amener à New-York pour le faire juger. Là tout était en
ordre, on avait prévenu les tribus, on avait même commencé à payer.
L’enlèvement était programmé. Mais un membre au sein du conseil de
sécurité, a dit : «c’est bien joli tout cela, mais on va le présenter
devant le tribunal Southern District de New York. Imaginez qu’on
n’ait pas suffisamment de charges contre lui, imaginez qu’il soit
acquitté ?» Alors on dit : «on stoppe tout». On n’enlève plus Ben
Laden.
Deuxième
opération, on se prépare à tirer des missiles de croisières, des
missiles tomahawks qui sont tirés par des bateaux de surface, parce
qu’on sait qu’il est réfugié dans un certain endroit à côté de la
frontière pakistanaise. Et là, au dernier moment, on a vu qu’il y
avait une mosquée à côté. On s’est dit : «On ne va quand même pas tuer
Ben Laden, on ne va pas envoyer un missile parce que les dégâts
collatéraux risquent de détruire la mosquée, ce qui va enflammer la
communauté musulmane ! On stoppe tout».
Troisième
fois, on se dit : «Tiens, il y a le mollah Omar, qui était le chef des
Talibans sur place, qui protégeait Ben Laden et son équipe, on va
lui donner 250 millions de dollars, (c’était les Saoudiens qui
payaient) et on va lui demander en contrepartie de mettre Ben Laden à
la porte de l’Afghanistan pour qu’on puisse le capturer à l’extérieur.
A ce moment, tout le conseil
de sécurité a dit : «Ce n’est pas possible, on ne peut tout de même pas
donner de l’argent au Mollah Omar qui est un type qui maltraite les
femmes. Que vont en penser madame Albright, secrétaire d’Etat et
madame Clinton ?». Et donc on n’a rien fait et Ben Laden s’est
manifesté. Ca, c’est l’échec de la prévention. Il faudra tirer des
conclusions de tout cela, c’est-à-dire qu’il y a des moments où
peut-être que l’aide à la décision est une contre-aide à la décision
et que le courage politique peut manquer.
l’échec de la
répression
Ensuite,
l’échec de la répression. Le 11 septembre, regardez, quand vous en
tirez les conséquences sur le plan judiciaire, c’est grave : Il ne
s’est rien passé. Il y a 19 personnes qui sont montés dans les avions,
ils sont tous morts, on les connaît et on nous raconte que c’est tout
ce qu’il y avait. En fait, il y en avait 20 parce qu’il y avait le
Français Moussaoui. Donc ils étaient 20, point à la ligne. Mais enfin,
qui va croire cela ? Qui va croire qu’il n’y avait pas de structure
logistique à même de monter cette opération, parce qu’elle était
planifiée sur deux ans. Il y avait forcément aux Etats-Unis une
structure logistique en plus des 20 qui a mis ça en chantier.
Pourtant, il n’y a pas une personne arrêtée.
Echec
total de l’enquête judiciaire. Le FBI n’a identifié personne, sauf
Moussaoui. Cette structure logistique est certainement encore aux
Etats-Unis à moins que ses membres aient eu peur et qu’ils soient
partis ailleurs.
Est-ce qu’elle peut se manifester à nouveau un jour ? Peut-être moins
maintenant parce que les mesures de sécurité ont été prises et elles ont l’air assez contraignantes.
Réaction de l’Amérique ?
On
va faire la guerre au terrorisme. On a décidé de faire la guerre au
terrorisme alors que cela se passait en Amérique et qu’il fallait
arrêter les gens en Amérique. Eh bien non, on a décidé de partir en
Afghanistan pour chasser les Talibans. C’est vrai, cela a été une
affaire rondement menée. Mais je m’interroge… Nous y sommes et nous y
sommes bien, nous Français. Nos amis américains, les Allemands, les
Italiens, les Canadiens et nous, nous sommes en train de perdre la
guerre en Afghanistan. Il faut faire la guerre au terrorisme, et en
particulier sur le territoire français, mais est-ce que la place de
nos forces spéciales et de l’infanterie de marine est d’aller en
Afghanistan ?
Je
peux vous assurer que cela se passera mal pour tout le monde. Mais
c’est une vraie réflexion qu’il faut que nous ayons, en particulier
parce que la France vient de découvrir qu’elle est engagée
militairement, que nos soldats, au nombre d’une vingtaine, s’y font
tuer et que l’on a du mal à déterminer tout simplement, le but de
guerre. L’hypocrisie peut aller très loin d’ailleurs puisque certains
nous disent que le terme de guerre ne doit pas être employé car nous ne
sommes pas en guerre. Irons-nous jusqu’à l’absurdité qu’il s’agit d’une
opération de maintien de la paix ?
Tout
cela, toute proportion gardée à un goût d’Algérie des années 1960 et
nous venons de découvrir la semaine dernière que Monsieur Karzaï sans
doute à l’imitation des irakiens, exige la mise en place d’un plan de
retrait des troupes étrangères.
Finalement,
nous sommes dans la situation suivante : pas très loin d’Ubus, Monsieur
Karzaï mis en place par les américains pour lutter contre les talibans
qui soutiennent Ben Laden et Al Qaida nous demande de céder la place à
ces mêmes talibans pensant trouver un hypothétique accord national,
dans lequel les talibans feraient de la politique et les actuels
gouvernants géreraient le trafic d’opium.
Tout le monde y trouverait son compte bien sûr hormis les familles des soldats
tués dans les embuscades.
L’expérience
Afghane risque d’être, toute proportion gardée, identique à
l’expérience irakienne, car, souvenez-vous, après avoir fait la guerre
en Afghanistan, les américains décident d’aller la faire en Irak. On
sait qu’il n’y avait pas grand chose à trouver en Irak. Est-ce qu’il y
avait des armes de destruction massive chez Saddam Hussein ? soyons
modestes et souvenons-nous qu’à l’époque, 50 % des plus grands experts
mondiaux qui venaient vous dire oui, vous n’avez qu’à les chercher et
vous les trouverez. Et puis vous avez 50 % des autres plus grands
experts mondiaux qui disent que vous pourrez toujours chercher, vous
ne trouverez rien.
Les
Américains sont allés voir, dans les conditions que l’on sais, ils
n’ont pas trouvé, ils s’y sont embourbés. Et la plus grosse bêtise,
l’erreur colossale qui a, elle aussi, changé la face du monde, a été de
désarmer l’armée irakienne. Les 400.000 hommes de l’armée irakienne
qu’on a renvoyés chez eux avec un chèque ou plutôt avec 60 dollars,
qui savaient où étaient les stocks d’armes, qui savaient transporter
les armes, qui savaient les utiliser, qu’est-ce qu’ils ont fait ?
D’abord ils sont allés chez eux avec leur femme et ils sont partis
faire les soudards, les terroristes, les rebelles, les insurgés, tout
ce qu’on voudra. Et voilà la raison pour laquelle la crise irakienne
n’est pas encore terminée, même si on nous annonce d’abord un
redéploiement et ensuite vraisemblablement un départ sur la pointe des
pieds, le bilan de la « guerre au terrorisme » menée en Irak ne sera
guère positif hormis sans doute l’éviction de Saddam Hussein, et
encore, au profit de quel successeur ?
Certains
rêvent d’un gouvernement laïc, avec des assises démocratiques, et
mutlireligieux. Rêvons. Cela est intellectuellement satisfaisant mais
politiquement irréalisable dans une zone de conflits de toutes natures
qui ne demandent qu’à s’exacerber.
Le choc des
civilisations
Dans
ces affaires de terrorisme, il ne faut pas avoir peur des mots. Et on a
peur des mots. Il y a des mots qui ne sont pas à la mode, qu’il ne faut
surtout pas prononcer parce que c’est politiquement incorrect. Il y
a un grand mot qui est celui de «choc des civilisations». Choc des
civilisations, cela fait peur aujourd’hui. Le précédent pape
l’avait utilisé, on lui a dit : ce n’est pas bien, du coup, il l’a
retiré. Jacques Chirac l’avait utilisé, il l’a retiré aussi.
On
n’en entend plus parler mais pourtant c’est peut-être aussi cela qui se
prépare aujourd’hui. Il y a sans doute aujourd’hui une minorité de
l’Islam intégriste, plus ou moins religieux au demeurant, qui poursuit
une opération de prise du pouvoir.
Ce
n’est pas forcément sur le terrain pour le moment que cela va se
passer, mais on est en présence d’une tentative de prise du pouvoir par
une minorité violente agissante. Imaginez la zone : elle va du
Pakistan, avec l’arme nucléaire, en passant par l’Arabie Saoudite avec
le pétrole, jusqu’au Maghreb. Comment cela se passera-t-il ? Je ne
sais pas, mais n’ayons pas peur des mots : nous sommes en présence
d’un choc de civilisations et surtout de cultures. Car il y a un rejet
total de la forme de culture que nous représentons aujourd’hui.
Alors,
ayons un peu de courage. Nul n’est à même aujourd’hui de nous dire
comment nous sortirons de ce piège, même si nous quittons
l’Afghanistan. A mon avis, cela ne sera pas suffisant, même si
l’Amérique quitte l’Irak. En tout cas, c’est de retraite qu’il faut
parler aujourd’hui. L’heure est grave. Ce que l’islamisme
révolutionnaire attend de nous, c’est tout simplement que nous
quittions une zone qui, comme je vous l’ai dit, va de Mindanao, aux
Philippines, où l’Islam est particulièrement important, jusqu’à
Marrakech.
Est-ce
que nous sommes prêts à renoncer ou est-ce que nous voulons
résister ? Je vous pose la question : « Il n’y a qu’une fatalité,
celle des peuples qui n’ont plus assez de forces pour se tenir debout
et qui se couchent pour mourir ». Elle est bien sûr du général de
Gaulle.