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Tenue brune ou bleue - La tenue des Tirailleurs Corses

  
 
 
Les fameuses planches de BOISSELIER attribuant au Bataillon de Tirailleurs Corses une tenue en drap brun marron.
Cette couleur fut attribuée aux uniformes des unités sédentaires de Corse.
Malgré l'erreur, nous sommes admiratifs du trait de BOISSELIER.
Coll. particulière.
 
 
Voici dans son intégralité un article rédigé par le Médecin Général SANTINI, qui m’a été complaisamment remis par M. CHAUVIN, sur la prétendue tenue brune dont on affuble les Tirailleurs Corses. Je vous le livre en l’état. En espérant surtout rétablir la vérité.
 
JN POIRON
 

 
Chef de bataillon et Sergent du Bataillon de Tirailleurs Corses
Composition de Daniel Dieu.

 
Il est des erreurs qui se perpétuent. Elles ont la vie dure. Elles proviennent de ce que la plupart de ceux qui écrivent sur un sujet particulier, vont puiser leurs renseignements dans les ouvrages qu’une consciencieuse bibliographie leur livre, au lieu d’aller se documenter aux sources. C’est à dire les archives. Ainsi un faux renseignement se retrouve 100 après, puisé dans 5 ou 6 auteurs différents, qui se sont recopiées les uns les autres. L’une des plus flagrantes erreurs est certainement celle qui concerne la tenue des Tirailleurs Corses.

Mais d’abord, quelques mots sur l’historique de ce corps.
 
La formation du Corps
 
Un arrêté du 19 Messidor An X (8 juillet 1802) crée un Bataillon de Chasseurs Corses qui se formera à Antibes et qui prendra le nom de 3ème Bataillon de la 3ème Demie-Brigade Légère, composé d’un état-major et de 9 compagnies de 100 hommes, dont une de carabiniers , il se recrutait par engagements volontaires. Il avait deux dépôts, un à Ajaccio, l’autre à Bastia. Le bataillon encore très incomplet est passé en revue le 5 janvier 1803. Son commandant est CATTANEO. Pourquoi a-t-il été incorporé à la 3ème légère ? sans doute parce que le noyau de cette unité avait été 10 ans auparavant, le 3ème Bataillon d’Infanterie Légère, ci-devant Chasseurs Royaux Corses.

Le 17 floréal An IX (7 mai 1803) le bataillon est détaché de la 3ème Légère, pour devenir 3 ème bataillon de la 8ème Légère. En octobre1803, ordre est donné à cette unité, à peu près au complet, de rejoindre près de Boulogne, le camp d’Ambleteuse, où elle entre dans la composition de l’armée destinée à débarquer en Angleterre. Elle est affectée à la 3ème Division du Général Legrand. Le 16 prairial An XII ( 5 juin 1804) la Compagnie Franche du Liamone arrive de Corse, elle est incorporée au Bataillon, elle est à effectifs très réduits, car elle a perdu beaucoup d’hommes par désertion entre la Corse et le camp d’Ambleteuse.

Le 13 fructidor An XII ( 31 août 1804) le maréchal SOULT qui commande le camp de St Omer, signale au ministre que le Bataillon Corse « comprend plusieurs hommes hors d’état de servir et susceptibles, les uns d’obtenir leur retraite, d’autres de passer dans les vétérans, et enfin une vingtaine dans le cas de la réforme ».
Il joint un état , que malheureusement je n’ai pu retrouver, des hommes dont il convient de se « débarrasser », il faudra donc des renforts.
Le 24 frimaire An XIII (15 décembre 1804), la Compagnie Franche du Golo arrive, réduite à 32 hommes, elle en avait 82 au départ. Enfin le 14 fructidor An XIII (1er septembre 1805= un décret de l’Empereur signé du camp de Boulogne dit dans on article 1er ; le 3ème bataillon actuel du 8ème Régiment d’Infanterie Légère portera le nom de Bataillon des Tirailleurs Corses.

C’est sous cette dénomination que l’unité fera toutes les campagnes de la Grande Armée jusqu’au 11 août 1811, date où elle entrera dans la formation du 11ème Régiment d’Infanterie Légère dont elle constituera le 1er Bataillon.

Et maintenant parlons de l’uniforme.On a dit et écrit que l’uniforme des Tirailleurs Corses était brun, c’est à dire en drap du pays. Ceci est parfaitement faux le corps a porté l’uniforme de toute l’infanterie légère, c’est à dire bleu, passepoilé de blanc.
Et pourtant la plupart des auteurs parlent de brun. J'appuie mon argumentation sur un certain nombre de documents puisés aux Archives du Service Historique de la guerre à Vincennes.

Si l’arrêté de création ne porte malheureusement pas la description de l’uniforme, c’est au fond bien compréhensible puisque, formé dans le cadre de la 3ème Demi-Brigade légère, il devait nécessairement en porter l’uniforme. Toutefois dans le but de mettre sur pied une demi- brigade entièrement composée de Corses, un projet d’arrêté daté du 26 prairial An XII (15 juin 1803) créait un deuxième bataillon corse identique au premier. L’article 6 fixait que l’uniforme serait le même que celui de l’infanterie légère, sauf le bouton qui porterait la désignation du corps.
Ce bataillon n’a jamais été levé en raison des difficultés de recrutement.

Sur un état des fournitures faites le 15 mars 1808 au dépôt du Bataillon à Deux-Ponts (Bavière), on peut lire : drap blanc, drap bleu fourni par le gouvernement, drap vert, drap rouge, tricot bleu , cadis toile, chapeaux, shakos etc.…
Il n’est pas question de drap brun. Le drap bleu est destiné à confectionner les uniformes, le drap blanc les soutaches, le drap vert sans doute les épaulettes, le collet ainsi que les pattes de parements, le tricot bleu les doublures, le cadis toile les guêtres.
C’est bien l’uniforme de l’infanterie légère.

Enfin c‘est à mon sens, le document le plus probant, c’est une lettre datée du 15 mars 1847, écrite par le Général HULOT de MAZERNY au Général THOLOZE et publiée en 1883dans une revue intitulée « Le Spectateur Militaire ». Mais avant de donner la teneur de cette lettre, il convient de préciser qui était le Général Etienne HULOT.
 
LE GENERAL HULOT
Cet officier entré dans l’armée comme volontaire en 1792 a eu une carrière de soldat actif et courageux. Il a gagné tous ses grades à la pointe de l’épée, a été blessé dans plusieurs combats et fait Baron par l’Empereur. Il a longtemps commandé le Bataillon des Tirailleurs du Pô qui « marchait » avec celui des Tirailleurs Corses, et qui comme lui est entré dans la composition du 11ème Léger. C’est donc un témoin digne de foi.
Voici la lettre qu’il écrit de Nancy le 15 mai 1847 au Lieutenant-Général THOLOZE.

« Mon cher Ami,
…Vous l’avez chargé (mon fils) de me dire de vous écrire pour vous donner la description de l’uniforme du Bataillon des Tirailleurs du Pô et de celui des Chasseurs Corses, ces deux corps devant figurer dans le tableau de la bataille de HOFF, livrée aux Russes le 6 février 1807, tableau que Monsieur le Colonel LANGLOIS tient sur le chantier. Ces deux corps avaient l’uniforme exact de toute l’infanterie légère de l’époque et la même organisation : neuf compagnies par Bataillon, dont une de carabiniers, point de voltigeurs. Mon bataillon seul, différait des autres par les tambours. A chaque compagnie était attachée un tambour et un fifre. Ces derniers portaient en bandoulière une petite carabine et un tambour maître les commandait….il est inutile de décrire l’uniforme de celle-ci (l’infanterie légère) qui est connu de tous ceux qui ont servi sous l’Empire…. »

J’ajoute que la Bataille de HOFF a été livrée à la veille d’Eylau et que le Tirailleurs Corses y ont participé sous les ordres du Commandant Antoine MORANDINI de Moïta.

Je pense qu’il n’y a plus de doute pour personne sur la tenue des Tirailleurs Corses. S’il en restait encore, je conseille aux sceptiques de se référer à une lettre de l’Empereur à DARU, ministre de l’Administration de la guerre du 18 février 1807, qui précise bien que la tenue des Tirailleur Corses est bleue.

Et maintenant, essayons de deviner comment s’est créée la légende de la tenue brune.

LA LEGENDE

Le grand responsable à mon avis H. BOISSELIER, très bon dessinateur militaire et bon connaisseur en uniformologie qui s’est cependant, en l’occurrence trompé - on ne peut pas tout savoir – Je l’ai bien connu et fréquenté et j’avais pour lui beaucoup de respect et d’amitié.Ceci ne peut m’empêcher de dire qu’il a manqué de rigueur. Dans la petite brochure qui accompagne les cartes postales qu’il a publiées, il y a déjà plus de 60 ans, il écrit : « Ici, les documents officiels font complètement défaut ». il a tort, en cherchant bien on trouve.Hors il s’est référé à un collectionneur strasbourgeois Th. CAAL qui aurait renseigné le peintre berlinois R. KNOTEL, bien connu des amateurs d’iconographie du costume militaire, qui les aurait publiés dans Uniformen Kund. J’avoue avoir à plusieurs reprises fouillé cet ouvrage et n’avoir rien trouvé. Sans doute ai-je mal cherché.
 
Il se réfère aussi à un alphabet militaire qui existe au Musée Carnavalet et qui pour la lettre V donne le dessin d’un « voltigeur Corse » qui porte effectivement une tenue brun clair. J’ai vu cet alphabet militaire, qui doit dater au plus de 1850 et qui ne m’a nullement convaincu. En effet ce n’est intitulé « Tirailleur », mais « Voltigeur » et il y avait alors un corps auxiliaire de la gendarmerie qui portait le nom de Voltigeurs Corses, et dont on connaît bien l’uniforme, évidemment différent de celui de l’alphabet.
Mais ce dernier précise en 1809. or à cette date, il y avait en Corse, des Bataillons de Chasseurs Corses qui portaient effectivement l’uniforme décrit par le dessin et qui eux aussi servaient d’auxiliaires à la gendarmerie.
 
Mais sous le 1er Empire, le Bataillon Corse était dit indifféremment Tirailleurs Corses ou Chasseurs Corses. Je pense donc que l’on a confondu les Chasseurs Corses de Corse, habillés en brun et ceux du continent. D’ailleurs le Bataillon sous le nom de 3ème Bataillon de la 3ème Légère a été organisé habillé et armé à Antibes. On ne voit pas pourquoi, il n’aurait pas porté l’uniforme du corps auquel il appartenait. Sans doute lorsque les Compagnies du Golo et du Liamone, arrivant de Corse, ont rejoint l’unité au camp d’ Ambleteuse étaient elles habillées en brun. Mais comme elles n’ont pas été incorporées en unités constituées, mais réparties dans les Compagnies, je vois mal que l’on n’ait pas habillé les hommes de renfort comme ceux des autres. Enfin l’on pourrait objecter que lorsque ce 3ème Bataillon de la 8ème Légère était devenu autonome sous le nom de Tirailleurs Corses, il aurait pu changer d’uniforme et prendre une tenue rappelant son origine.
 
A cela je réponds que ce changement de dénomination eut lieu le 1er septembre 1805 et que le décret ne fait nullement allusion à une transformation d’uniforme que par ailleurs l’on avait autre chose à faire puisque le Bataillon quittait le camp d’Ostrahore vers la fin du mois de septembre pour participer à la fameuse campagne de Moravie. L’erreur initiale de l’Alphabet Militaire a donc été reprise en toute confiance mais un peu légèrement par H. BOISSELIER qui l’a transmise au Commandant BUCQUOY, et enfin au Docteur HOURTOULE qui a dessiné une très belle planche sur le sanglant combat d’Ebersberg, se fiant à ses prédécesseurs : il a représenté nos tirailleurs en brun.
 
Puis-je ajouter un argument de plus. Lorsqu’en 1805, l’Empereur fit passer en Italie 5 bataillons de Chasseurs Corses habillés de brun pour constituer la « Légion Corse », il s’empressa de changer leur uniforme pour leur donner la tenue de l’Infanterie Légère. J’espère dans cette étude avoir été convaincant.
L’ iconographie du costume militaire, je n’ose dire la vérité historique y gagnerait.
 
Médecin-Général P.P. SANTINI

Le général SANTINI, n’était pas le seul à émettre des doutes sur l’existence d’un uniforme de drap marron pour les Tirailleurs Corses. Voici ce qu’il écrivait dans un article paru en 1973 dans le numéro spécial de La Sabretache consacré aux Troupes Corses – ( Numéro 20 )

LES TIRAILLEURS CORSES - 1803-1811

Si l’on peut réaliser très facilement l’historique de la formation des Tirailleurs Corses, grâce aux merveilleuses Archives de Vincennes, on ne peut en dire autant en ce qui concerne leur uniforme.

Il existe au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale une gouache originale du grand peintre Italien Quinto CENNI représentant un Voltigeur de la Légion Corse, Ce même soldat devient un Voltigeur Corse quelques années plus tard lorsque CENNI travaille pour Humbert 1er. Ceci prouve que le méticuleux CENNI, tout en étant sûr de sa source ne savait exactement pas à quelle formation Corse l’attribuer. Les grands « Anciens » Français que sont les dessinateurs BENIGNI et BOISSELIER, se basant sur des notes manuscrites de CARL, et sur une suite d’aquarelles naïves appelées Alphabet Militaire, ont dessiné un uniforme brun marron distingué de rouge en 1808 et de vert en 1809. De plus la classique giberne à la corse est encadrée par des fontes contenant chacune un pistolet, pour BENIGNI, alors que BOISSELIER la représente sans fonte dans la 144° série des magnifiques cartes du regretté Commandant BUCQUOY. Il est donc très difficile de faire la part de la vérité, essayons toutefois de cerner le problème.

En mai 1803, les Chasseurs Corses, forment le 3ème Bataillon de la 8ème demi-brigade d’Infanterie Légère. En avril 1804, ce bataillon devient autonome et prend le titre de Tirailleurs Corses, il est habillé comme un bataillon d’Infanterie Légère classique, la preuve formelle est un rapport d’inspection signé par le général SCHINER et daté du 15 juillet 1805 qui dit que l’on a employé 944,86 m de drap bleu, 23,82 m de drap blanc pour faire les passepoils et 15,88m de drap rouge. Le bataillon compte 999 shakots (sic). Sur un autre état d’inspection passé à Deux-Ponts, le 15 mars 1808, on peut lire qu’il y a en magasin des draps de couleur bleu, rouge et blanc (donc classique pour un bataillon d’Infanterie Légère) mais aussi du drap vert !

Ce qui semble confirmer cette mystérieuse source Italienne de Quinto CENNI. On peut donc être presque sûr qu’entre Juillet 1805 et Mars 1808, les Tirailleurs Corses ont distingué leur uniforme de drap vert, suivant en cela les Sapeurs, Tambours et Musiciens du 8ème Léger dont ils sont issus.

Officiellement donc aucune pièce de drap marron n’apparaît jusqu’en mars 1808, après cette date, le dossier du Bataillon est muet sur la question des draps, on peut donc supposer que les tenues marrons ont existés, tout est possible en uniformologie, amis ce qui me semble bizarre c’est qu’un Bataillon d’Elite qui touche une Aigle, qui est commandé pendant trois ans par le propre cousin de l’Empereur, Philippe d’ORNANO (futur Colonel des Dragons de la Garde) qui se couvre de gloire à Austerlitz, sous les ordres du Maréchal SOULT, qui, à Wagram fait partie des célèbres « Grenadiers d’OUDINOT », ce qui m’intrigue donc c’est que ce Bataillon d’Elite revêt un uniforme dont la couleur est en général réservée (dans l’armée française bien sur et les Hussards mis à part ) à des troupes non combattantes ou auxiliaires telles les Pionniers Noirs, les Infirmiers ou le Train.

RIGO – Peintre de l’Armée.

Sources
Article publié dans la revue A Bandera par le Général SANTINI